Assurément, Bush n’en finit pas de surprendre. Qui aurait pu croire qu’il amorcerait une telle volte–face à tel point qu’il accepte de s’asseoir sur la même table de négociation avec les états de « l’axe du mal » ? Comment se fait–il qu’il se résigne à faire usage de « l’arme des faibles » en optant pour les voies diplomatiques pour tenter de résoudre les conflits l’opposant à ces états ?
Premièrement, en procédant à la résolution du problème du dossier nucléaire nord–coréen de A à Z par l’intermédiaire de négociations parrainées par la Chine populaire et, deuxièmement, en conviant l’Iran et la Syrie à participer à la réunion de Bagdad relative au dossier de la sécurité en Irak. A priori, ces acrobaties spectaculaires paraissaient telles des « missions impossibles » de la part de l’administration Bush qui considérait ces états comme ses ennemis jurés qu’elle refusait de rencontrer sous quelque raison que ce soit dès lors qu’elle les a mentionnés comme formant « l’axe du mal ». Au mieux, pour Bush et compagnie, le destin des régimes de ces états est connu d’avance étant donné qu’ils ne méritent que d’être renversés pour qu’affleurent des pouvoirs plus démocratiques et plus libres dans ces pays si on se réfère au jargon usité par l’administration Bush juste après les événements du 11 septembre 2001. Au lieu de « corriger » ces états « voyous » et de les « démocratiser », ce qui semble encore plus étonnant est que son administration sollicite l’aide de ces états pour la faire sortir du bourbier irakien dans lequel elle s’est enlisée.
Paradoxalement, les aléas de la colonisation de l’Irak ont joué de mauvais tours à Bush. Cet « élu de Dieu » ne sait plus à quel saint se fier. C’est à croire qu’il subit, sans réagir, les effets d’une tourmente qui le mène loin des discours et des menaces proférées après septembre 2001. Dans le temps, il ne s’arrêtait pas de râler en sommant tout le monde de se ranger « avec nous ou contre nous ». De là jaillirent ses pensées infernales sur sa « guerre globale » contre tous les états qui ne partageaient pas ses vues, sur le remodelage du Moyen Orient, sur le fichage des états « voyous », sur la « balkanisation » de nombreuses nations, ... Alors que, maintenant, tout le monde remarque, avec surprise, que Bush est en train d’inverser toutes les équations élaborées par la horde des néoconservateurs dont il s’est entouré après son accession à la présidence des Etats-Unis. Il faut bien qu’il se sente faible pour qu’il entreprenne sa marche à reculons pendant la période qui lui reste de son mandat présidentiel. Tout autre motif que la faiblesse ne peut justifier ces concessions considérées auparavant comme des tabous ou des « interdits » conduisant droit au blasphème sinon au sacrilège au vu de l’arrogance et de l’agressivité des propos proférés par ce fanatique religieux à l’encontre des états de « l’axe du mal ». Ceci pour dire que, pour Bush, il n’y a nulle place pour le réalisme ou le pragmatisme ou toute hérésie de ce genre. L’heure est au renforcement des capacités des Etats-Unis pour assumer la « mission » dont ils sont chargés dans ce bas monde. Mais, comme chacun peut le concevoir, les choses ne se déroulent pas toujours suivant les élaborations théoriques quand bien même elles émanent des cercles les plus « érudits » du fait que ces constructions intellectuelles volent en éclats sitôt qu’elles sont confrontées à la réalité. A ce titre, l’invasion de l’Irak et le renversement de son régime, conçus comme la première étape d’une vaste conquête et de changements géographiques et géopolitiques de la région moyen–orientale et asiatique, s’est avérée être le cimetière des chimères impériales de l’administration Bush. C’est ce qui fait, d’ailleurs, que ses plans de domination tombent à l’eau l’un après l’autre.
Il serait commode de rappeler les propos de Bush au sujet de « l’axe du mal » pour mesurer l’écart existant entre les objectifs « volontaristes » et ce qu’il en est advenu de ces vociférations au cours des années. C’est, lors de son discours sur l’état de l’union du 29 février 2002, que Bush lança le slogan de « l’axe du mal », composé d’états terroristes ou en relation avec le terrorisme ou en passe de se munir d’armes de destruction massive ou chimiques ou nucléaires, qu’il dépeignit de la sorte : « si certains de ces régimes ont été plutôt calmes depuis le 11 septembre. Nous connaissons leur vraie nature. La Corée du Nord est un régime qui s’équipe de missiles et d’armes de destruction massives, pendant que sa population meurt de faim. L’Iran cherche ce type d’armes et exporte la terreur, pendant que quelques individus non élus répriment l’espoir du peuple iranien pour la liberté. L’Irak continue à vanter son hostilité vis-à-vis de l’Amérique et soutient la terreur. Le régime irakien a comploté pour développer l’anthrax, le gaz neurotoxique, et les armes nucléaires depuis plus de dix ans. (...) Ce régime a quelque chose à cacher au monde civilisé (...) » [1]. Les composantes de « l’axe du mal » sont, ainsi, les cibles désignées pour subir les guerres préventives de l’administration américaine. Ces trois états, l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, cumulent les motifs les exposant aux pires scénarios imaginés par les néoconservateurs. Ils ne doivent pas s’illusionner quant à une quelconque indulgence de la part du gang Bush. A terme, le sort de ces régimes est connu. Il ne s’agit, ni plus ni moins, que de leur renversement et du parachutage de pouvoirs « démocratiques » à leur place. C’est, dans cette optique, que s’inscrivent les réponses de Richard Perle, néoconservateur sioniste dénommé le prince des ténèbres, suivantes :
« L’Iran fait apparemment partie de ce que George W. Bush appelle l’« axe du mal ». Comptez-vous y déclencher une intervention armée ? »
R. P. – « Non, je pense que l’Iran est différent de l’Irak ou de la Corée du Nord. La désillusion populaire envers le régime y est massive et profonde ».
« N’est-ce pas également le cas dans les deux autres pays ? »
R. P. – « Non, la population nord-coréenne a été transformée en un peuple d’automates, de robots. En combinant famine et brutalité, les autorités y ont véritablement détruit l’âme et l’esprit humains. C’est sans précédent dans l’histoire. Même Staline n’avait sans doute pas fait autant de dégâts. En Irak, en revanche, il existe une vaste opposition à Saddam Hussein ; mais l’emprise de celui-ci est si forte et son arbitraire si illimité que les gens sont trop effrayés pour lutter. En Iran, c’est différent : la peur semble y reculer, particulièrement chez les jeunes, qui représentent 60 % de la population. Après les attentats du 11 septembre, 20 000 de ces jeunes ont défilé à visage découvert pour manifester leur soutien et leur sympathie aux États-Unis. Ils n’ont pas craint les caméras de la police secrète et n’ont pas été arrêtés. C’est un événement extraordinaire. D’autant que l’Iran a été le théâtre d’autres manifestations pro-américaines, notamment lors de matches de football. Bref, il se passe quelque chose d’important à Téhéran. Pour M. Khamenei et ses collègues religieux, c’est le début de la fin. Il convient, dès lors, d’encourager les tendances démocratiques. Disons qu’au lieu de lâcher des bombes, c’est avec des idées et des informations qu’il faut bombarder l’Iran » [2]. Par conséquent, selon Richard Perle, « l’axe du mal » se compose de la Corée du Nord et de l’Irak pour lesquels la solution est « de lâcher les bombes » et de l’Iran « qu’il faut bombarder avec des idées et des informations ». Le malheur, pour Perle, réside dans le fait qu’il a été évincé tôt de l’administration américaine et que ses vues cauchemardesques n’ont connu que l’Irak comme terrain d’application. D’autre part, son enlisement dans le bourbier irakien a obligé l’équipe Bush à plus de retenue vis-à-vis des autres états en délaissant ses guerres préventives pour les voies diplomatiques de peur d’aller d’échec en échec.
Dans le cas de la Corée du Nord, hormis certaines mises au point « menaçantes » de « principe » pour ne pas perdre la face, l’administration Bush s’engage, dés le début, dans la recherche de sorties diplomatiques à la question du nucléaire nord–coréen en concédant la supervision de ce dossier à la Chine qui a réussi à rapprocher les points de vue des parties concernées pour aboutir à des solutions consensuelles ouvrant la porte à une possibilité de normalisation des relations entre les Etats-Unis et la Corée du Nord. C’est-à-dire que, contrairement aux vœux des néoconservateurs de la trempe de Perle, le bras de fer américano–nord coréen est en route pour s’achever par un « happy end » et non en se mettant « à lâcher des bombes » comme le souhaitaient les faucons de l’administration Bush. Le comble, selon ces derniers, consiste dans le fait que leur « élu de Dieu » se comporte d’une façon telle qu’il oublie que la Corée du Nord constitue l’un des plus dangereux état de « l’axe du mal » et que, en signant des accords sur la base de négociations avec un tel état, cela équivaut à faire des concessions à l’avantage d’un « ennemi juré ». Ce qui parait inexplicable pour ces faucons qui ne préconisent d’autre voie que celle de l’agression militaire pour en finir avec ces régimes « voyous ». L’explication, la plus plausible à leur sens, est que Bush a renié ses propres engagements et qu’il s’engage dans les sentiers de ces présidents « mous » qui ont contribué à l’affaiblissement et à l’érosion de la suprématie des Etats-Unis en choisissant de cautionner ces types de pouvoirs au lieu de les combattre et de les anéantir par la force.
Ce jeu n’est guère acceptable, aussi, lorsqu’il s’agit des dirigeants de certains pays tels l’Iran et la Syrie. Ces états ont été mis sous pression pendant de longues années dans le but de les isoler et d’attendre, patiemment, les occasions opportunes pour leur régler leurs comptes à l’instar de l’Afghanistan et de l’Irak et, dans le même temps, étendre la domination des Etats-Unis dans la région pour la remodeler suivant leurs intérêts économiques et géopolitiques dans le cadre du Grand Moyen Orient. Le fiasco américain en Irak a agi de façon à imposer à l’administration Bush de composer avec ces états « voyous » pour la quête d’une sortie « honorable ». Ainsi, ces ennemis jurés commencent à être entrevus différemment et à être invités à des réunions où siègent les diplomates américains sur la même table de négociation et à travers lesquelles l’administration américaine sollicite l’intervention de ces « frères ennemis » pour préparer le terrain au retrait des troupes américaines d’Irak dans des conditions « dignes » dans le but d’épargner à leurs armées la débâcle de la guerre du Vietnam d’autant plus que les conséquences d’une défaite similaire seront catastrophiques pour Bush, son gang et le parti républicain. Il n’en reste pas moins que, en agissant de la sorte, l’administration Bush a montré, concrètement, qu’elle procède d’une situation de faiblesse étant donné qu’elle emprunte des voies diplomatiques dénommées « l’arme des faibles » par les soins de l’équipe Bush en personne.
Ce seul constat constitue un affront non négligeable pour ces faucons et démontre combien Bush et ses stratèges sont tombés bas aux yeux de la nébuleuse néoconservatrice qui les soutient. En arriver au stade où l’unique superpuissance mondiale, porte drapeau de « l’axe du bien » et chargée d’une mission divine à l’échelle de la planète–Terre, n’a d’autre issue pour sauver sa peau du bourbier irakien que de s’asseoir sur la même table de négociation avec ses pires ennemis de « l’axe du mal » est, en soi, une attitude outrageante pour les gouvernants des Etats-Unis. Le comble de l’ironie se manifeste lorsqu’on apprend que ces faucons de dirigeants acceptent ces postures indignes en espérant que ces états « voyous » s’investissent sérieusement pour aider l’administration Bush de son pétrin. C’est, donc, en vrais « mendiants » que les faucons au pouvoir aux Etats-Unis se tournent vers l’Iran et la Syrie en les priant de doubler d’efforts pour faire en sorte que l’équipe Bush s’en sorte avec le minimum de dégâts. Certainement que l’administration américaine ne s’attendait pas à finir ses jours dans une situation aussi insupportable et aussi affligeante pour les faucons qui la composent. C’est dire combien l’Histoire joue des tours à ces ignares de dirigeants qui s’illusionnent qu’ils sont les maîtres du monde et qu’ils peuvent le dominer par la force à force de mensonges et de justifications trompeuses sur les véritables objectifs de leurs folies militaires.
A vrai dire, ces faucons ne se lassent pas de dépeindre leurs invasions et leur colonisation des états indépendants et souverains en faisant allusion à leur attachement aux principes de la démocratie, de la liberté, …, alors qu’ils exploitent, en fait, les moyens et les ressources de leur état pour défendre leurs intérêts personnels et de castes tout en ignorant les intérêts supérieurs de leur nation. Ce qui fait que pour de tels rapaces, seuls leurs intérêts priment. Pour ce faire, il n’y a pas de limites « légales » à leurs manigances et aux relations qu’ils tissent avec les gouvernants des autres états pour peu que ces dirigeants ne nuisent pas à leurs intérêts. A ce prix, par conséquent, les principes deviennent caducs et non avenus et en lieu et place des discours médiatisés sur l’exportation de la démocratie vont se greffer des liens « organiques » avec les pouvoirs non démocratiques jugés « modérés » pour la circonstance sitôt qu’ils cautionnent la politique des faucons et apportent leur soutien actif à leurs stratégies régionales par exemple. C’est le cas de ces états « modérés » arabes naguère critiqués pour leurs dérives dictatoriales et pour être antidémocratiques et qui se voient tenus pour « responsables » parce qu’ils avalent sans mot dire toutes les initiatives américaines dans la région du Moyen Orient. Les autres états qui s’opposent un tant soit peu à l’hégémonie américaine sont vite fichés comme des états « voyous » ou des états de « l’axe du mal ». Ces mêmes états sont susceptibles de passer du stade d’ennemis jurés au stade d’amis potentiels lorsque l’occasion se présente. Les réunions s’intégrant dans la conférence internationale sur l’Irak offrent la possibilité de bâtir des relations moins conflictuelles entre l’administration Bush et l’Iran et la Syrie parce que ce régime ne contrôle plus la situation en Irak et qu’il a besoin de « sauveteurs » pour la tirer du guêpier avant de se noyer tout simplement. Affaibli comme il est, ce pouvoir ne pense plus qu’à se tirer d’affaire en mettant en berne toutes les « lignes rouges » qu’il n’a pas arrêté de tracer en ce qui concerne l’impossibilité des négociations, des pourparlers et de l’établissement de relations normales avec tels ou tels états taxés de tous les maux auparavant.
Ces changements de position confortent l’idée répandue sur les desseins immoraux de la politique de Bush et de sa clique pour lesquels il n’existe pas d’amis durables ni d’ennemis durables et pour lesquels seuls leurs intérêts sont durables. Ces faucons n’exigent en contrepartie de leur « amitié » que les états, quelle que soit leur nature, veuillent bien sauvegarder les intérêts « vitaux » de leurs sociétés transnationales comme préalable à l’instauration de relations normales. Dans ce cadre, il est permis à tous les pouvoirs dictatoriaux et fascistes, du type des régimes militaires à la Pinochet et Videla, d’être « honorés » de l’emblème des états « du monde libre » ou « modérés » ou « responsables » selon la terminologie du moment utilisée par l’administration américaine. Il ne faut surtout pas chercher à comprendre pourquoi Bush et son gang violent leurs « propres principes ». Ce genre d’acrobatie semble allant de soi pour l’administration américaine quel qu’en soit le président. Néanmoins, ce qui caractérise l’ère Bush s’avère être que son extrême agressivité et son fanatisme outrancier face à « l’axe du mal » se sont érodés graduellement si bien qu’actuellement on assiste au « dégonflement » de cet « empereur » devant ses pires ennemis en les appelant à la rescousse. Devant ces signes de faiblesse, l’administration Bush subit des attaques de toutes parts à l’intérieur et à l’extérieur des Etats-Unis. Elle n’a ni le cran, ni les moyens de persévérer dans sa politique arrogante. C’est pour cela que, en constatant que ses stratégies démoniaques vont d’échec en échec, Bush se tourne vers ses ennemis pour sauver ce qui peut encore l’être.
[1] Jérôme Jamin, Le bourbier irakien, revue Politique, décembre 2006.
[2] GEORGE BUSH ET "L’AXE DU MAL", Entretien avec Richard Perle conduit par Jean-Christophe Thiabaud, POLITIQUE INTERNATINALE N° 95 - PRINTEMPS