Les admirateurs du Mahatma Gandhi n’ont pas l’habitude d’affronter les faits embarrassants concernant leur saint favori. Ses critiques, par contre, nous rappellent joyeusement quelques faits concernant le Mahatma qui semblent miner son aura de sagesse et de supériorité éthique. L’une des preuves décisives du stupide manque de réalisme de Gandhi, citée par ses détracteurs de gauche tout comme de l’Hindutva, est sa tentative de correspondance avec Adolf Hitler, entreprise en vue de persuader le dictateur de l’Allemagne de la valeur de la non-violence. Je vais maintenant me charger de la tâche ingrate d’arguer que dans cette tentative, Gandhi : (1) était entièrement gandhien, et (2) avait fondamentalement raison.
LA PREMIERE LETTRE DE GANDHI A HITLER
Les deux lettres de Gandhi à Hitler sont adressées à « mon ami ». Dans le cas de quiconque d’autre que le Mahatma, cette disposition amicale serait quelque peu étrange étant donné le conseil que Hitler avait donné au gouvernement britannique concernant la répression du mouvement de la liberté de l’Inde. Durant une rencontre avec Lord Halifax en 1938, Hitler avait promis son appui à la préservation de l’Empire britannique et proposé sa formule pour traiter avec le Congrès National Indien : tuer Gandhi, si ça ne suffisait pas alors tuer les autres leaders aussi, si ça ne suffisait pas alors tuer deux cent activistes de plus, et ainsi de suite jusqu’à ce que les Indiens abandonnent l’espoir de l’indépendance. Bien sûr Gandhi n’était peut-être pas au courant du conseil d’Hitler, mais rester amical envers son propre meurtrier en intention serait aussi typiquement gandhien.
Certains seront choqués que Gandhi ait appelé le monstre absolu un « ami ». Mais la vision correcte des pécheurs, vision que j’ai assimilée comme étant la vision « chrétienne » mais dont je pense qu’elle a une validité universelle, est qu’ils sont tous des exemples du trait humain général de tendance au péché. Le fanatisme, la cruauté, la froideur de cœur de Hitler et d’autres traits répréhensibles peuvent différer en intensité mais pas en essence avec ces mêmes traits chez d’autres êtres humains. En tant qu’êtres humains doués de raison et de conscience, les pécheurs ne sont pas au-delà de la rédemption : votre persécuteur le plus féroce aujourd’hui peut se repentir et rechercher votre amitié demain. Si Gandhi pouvait approcher des fanatiques sans cœur comme Mohammed Ali Jinnah dans un esprit d’amitié, il n’y a pas de raison pour qu’il ait refusé d’offrir son amitié à Hitler.
Dans sa première lettre datée du 23 juillet 1939 (Complete Works, vol.70, p.20-21), dont l’envoi ne fut pas autorisé par le gouvernement, Gandhi mentionne son hésitation à s’adresser à Hitler. Mais la raison est la modestie plutôt que la répulsion : « Des amis m’ont encouragé à vous écrire pour l’amour de l’humanité. Mais j’ai résisté à leur requête, à cause du sentiment qu’une lettre de moi serait une impertinence ». Mais le sentiment de l’imminence de la guerre, après l’occupation allemande de la Bohême-Moravie de peuplement tchèque (en violation de l’accord de Munich en 1938 et du principe de l’« autodétermination des nations » qui avait justifié l’annexion de l’Autriche et des Sudètes de peuplement allemand) et l’hostilité croissante envers la Pologne, le poussèrent à mettre ses scrupules de coté : « Quelque chose me dit que je ne dois pas calculer et que je dois faire cet appel à toutes fins utiles ». Même ainsi, la fin de sa lettre est à nouveau semée de scrupules et de modestie : « De toute façon je sollicité votre pardon si j’ai fait erreur en vous écrivant. Je reste Votre ami sincère, Sd. M. MK Gandhi ».
Le reste et l’essentiel de cette courte lettre dit : « Il est très clair que vous êtes aujourd’hui la seule personne dans le monde qui puisse empêcher une guerre qui peut réduire l’humanité à l’état sauvage. Devez-vous payer ce prix pour un objectif, si valable qu’il puisse sembler être pour vous ? Ecouterez-vous l’appel de quelqu’un qui a délibérément évité la méthode de la guerre, non sans un succès considérable ? »
Cette approche est tenue en total mépris par les générations d’après-guerre. Ainsi, le romancier et professeur de littérature de gauche flamand Kristien Hemmerechts a commenté : (« Milosevic, Saddam, Gandhi et Hitler », De Morgen, 16-4-1999) : « En d’autres mots, Gandhi était un idiot naïf qui tentait en vain de vendre sa non-violence comme panacée au Führer ».
Cela présuppose que Gandhi donnait carte blanche à Hitler pour faire ce que nous savons que Hitler a fait, c’est-à-dire la déportation des Juifs et d’autres, les meurtres de masse, l’oppression impitoyable des populations soumises, les politiques militaires autodestructrices imposées aux Allemands dans l’étape finale de la guerre. Mais en réalité, l’approche de Gandhi, si elle avait réussi, aurait précisément empêché ce terrible résultat. La plupart des atrocités de Hitler furent rendues possibles par les circonstances de la guerre. En temps de paix, le public allemand n’aurait pas toléré la quantité de répression qui défigura leur société en 1941-45. En fait, même dans la première (et pour les civils allemands, de basse intensité) partie de la guerre, les protestations du public forcèrent Hitler à interrompre le programme d’euthanasie des handicapés.
De plus, ce fut la paranoïa des dirigeants nazis concernant les Juifs en tant que « cinquième colonne », conséquence de leur expérience (subjective et effectivement déformée) des agitateurs de gauche dans les villes allemandes poignardant les soldats du front dans le dos durant la Première Guerre Mondial, qui leur fit décider d’enlever les Juifs de la société en Allemagne et dans les pays occupés. Cela est clair d’après les déclarations nazies officielles telles que le discours de Heinrich Himmler à Posen en octobre 1943. Dans un scénario de non-guerre, un transfert organisé des Juifs vers un territoire sûr en-dehors d’Europe aurait au moins pu être négocié et mis en œuvre. Sous un accord de paix, particulièrement un accord appuyé par une force armée suffisante de la part des autres puissances du traité, Hitler aurait pu être gardé sous contrôle. En se livrant à une escalade de la guerre au lieu de la contenir, les gouvernements alliés tout autant que ceux de l’Axe se privèrent des options plus humaines (plus de détails sur cela dans K. Elst : The Saffron Swastika, Voice of India, Delhi 2001, p. 506-517, et dans Elst: Gandhi and Godse, Voice of India, Delhi 2001, p. 48-56).
Quand vous commencez une guerre, vous ne savez pas à l’avance quelles terribles choses arriveront, mais vous savez en général qu’elles seront terribles. C’est la justification de base du pacifisme, et Gandhi avait entièrement raison de le garder à l’esprit alors que la plupart des dirigeants politiques étaient pris par la fièvre de la guerre. Contenir Hitler pendant quelques décennies de plus aurait été un exercice difficile et éprouvant pour les voisins de l’Allemagne, mais Gandhi n’a jamais prétendu que la non-violence était la voie des faibles et des paresseux. En tous cas, cet effort de vigilance à long terme n’aurait-il pas été préférable à une guerre avec cinquante millions de morts, beaucoup plus de vies ruinées, de nombreux pays envahis par le communisme et voués à d’autres massacres, et le déchaînement des armes nucléaires sur le monde ?
LES CHANCES DE LA PAIX EN 1939
A ce moment dans le temps, l’« objectif valable » de Hitler auquel Gandhi fait allusion, le sujet d’échanges diplomatiques fiévreux et en fait le casus belli déclaré de l’invasion allemande imminente de la Pologne, était les droits de la minorité allemande de Pologne ainsi que la question du « corridor ». Celui-ci était une voie ferroviaire et automobile prévue qui devait relier la Poméranie allemande à la Prusse Orientale allemande à travers la Prusse Occidentale polonaise (incluant la ville de Dantzig) ; ou, dans le cas où un référendum en Prusse Occidentale favoriserait le retour de la région à l’Allemagne, à laquelle elle avait été prise en 1919, devait relier la Pologne sans accès à la mer à un port prévu pour les Polonais sur la côte baltique, à travers la Prusse Occidentale. En 1945, toutes les régions concernées furent ethniquement nettoyées des Allemands et attribuées à la Pologne, et l’Allemagne ne revendique plus aucune d’entre elles, mais en 1939 de nombreux observateurs pensaient que les demandes allemandes étaient raisonnables ou en tous cas ne méritant pas qu’on s’y oppose par des moyens militaires (« Qui voudrait mourir pour Dantzig ? »).
Il était d’opinion courante que la Pologne opprimait ses minorités allemande et juive, et on pouvait donc avancer que l’amélioration de la condition de la minorité allemande (il va sans dire que Hitler se souciait moins des Juifs polonais) était une juste cause. C’était aussi le genre de cause qui pouvait être servi par des protestations non-violentes et en mobilisant un appui international non-violent. Cela n’aurait pas formellement humilié la Pologne en la faisant abandonner un territoire ou de la souveraineté, donc il était peut-être possible de persuader le gouvernement polonais de changer ses méthodes concernant les minorités. Sur ce point, Gandhi avait indéniablement raison et était également fidèle à lui-même en recommandant l’option non-violente concernant la lutte pour un objectif politique valable.
La question du corridor était moins facile, car elle impliquait du territoire et donc des concessions humiliantes indubitables de la part de l’une des parties. L’inquiétude qui troublait les Polonais et leurs amis était que la demande d’un corridor pouvait être le simple coup d’ouverture, d’apparence raisonnable, d’une conquête totale de la Pologne. Il est difficile d’estimer les plans exacts de conquête de la part de l’Allemagne nazie, qui étaient déjà alors et sont demeurés l’objet d’une propagande de guerre mythomane. Parmi le public informé, on croit encore largement que les nazis visaient à « conquérir le monde », pas moins ; mais c’est une stupidité. Hitler était prêt à respecter l’empire britannique, et son soi-disant plan pour une invasion de l’Amérique s’est révélé être un faux britannique fabriqué pour obtenir l’appui américain. Dans des offres de paix répétées à la France et à la Grande-Bretagne pendant l’automne 1939 et toute l’année 1940, Hitler proposa de se retirer de tous les territoires historiquement non-allemands (ce qui lui laisserait encore le contrôle de l’Autriche, des Sudètes, de la Prusse Occidentale et de quelques plus petites régions frontières de la Pologne et, à partir de mai-juin 1940, du Luxembourg, des cantons de l’est de la Belgique et de l’Alsace-Lorraine française) et de maintenir un statu quo à partir de ce moment.
Il était peut-être sincère lorsqu’il acceptait de limiter ses ambitions territoriales à des régions historiquement allemandes, du moins là où l’adversaire consistait en nations alliées ou relativement respectées comme les Italiens ou les Français. Cependant, dans le cas des pays slaves méprisés de Pologne et d’Ukraine, la crainte de la conquête allemande était beaucoup plus justifiée.
Au début de 1918, le traité de Brest-Litovsk avec l’Union Soviétique nouveau-née donna à l’Allemagne le contrôle de la Pologne et de l’Ukraine occidentale. Alors soldat, Hitler avait applaudi à ce gain d’« espace vital » qui devait être colonisé par des fermiers allemands après avoir déplacé les Slaves en Sibérie. Ce fut aussi ce bref gain qui rendit la défaite ultérieure dans la Première Guerre Mondiale et la perte de territoire consécutive si insupportables pour Hitler et pour de nombreux Allemands de sa génération. Il n’y a pas de doute que les dirigeants nazis gardaient un œil sur ces territoires fertiles, pour une expansion future de l’Allemagne. Il était moins certain qu’ils voulaient accomplir cette annexion immédiatement : se conformeraient-ils à un accord sur un simple corridor si cet accord était conclu, respectant la souveraineté de la Pologne sur le reste de son territoire ?
La voie la plus sûre était de ne pas courir le risque et de contenir l’expansionnisme de Hitler par la dissuasion militaire. Puisque la Pologne elle-même ne pouvait pas la fournir, elle chercha et obtint l’assurance d’une aide de la Grande-Bretagne et de la France. Cela impliquait qu’une brève guerre locale provoquée par une agression allemande contre la Pologne se transformerait en une guerre internationale prolongée sur le modèle de la crise austro-serbe de 1914 provoquant la Grande Guerre aujourd’hui connue sous le nom de Première Guerre Mondiale. C’est à ce moment que Gandhi demanda à Hitler de renoncer à tout plan d’invasion de la Pologne. Il ne peut pas y avoir de doute que cela était une demande correcte de la part d’un pacifiste. Peut-être était-ce une demande stupide, au sens où aucune parole n’aurait pu avoir d’effet sur Hitler ? Nous examinerons cette question plus loin, mais notez pour l’instant qu’en juillet 1939 tout était encore possible, du moins si nous croyons à la liberté humaine.
LA SECONDE LETTRE DE GANDHI A HITLER
Le 24 décembre 1940, à la veille de Noël, qui pour les chrétiens est un jour de paix où les armes restent silencieuses, Gandhi écrivit une seconde et longue lettre à Hitler. La situation mondiale à cette époque était la suivante : l’Allemagne et l’Italie contrôlaient la plus grande partie de l’Europe et semblaient en position de gagner la guerre, la pacte germano-soviétique conclu en août 1939 était encore en vigueur, et sous la direction de Winston Churchill, une Grande-Bretagne isolée continuait la guerre qu’elle avait déclarée à l’Allemagne immédiatement après l’invasion allemande de la Pologne en septembre 1939.
A cette occasion, Gandhi prit la peine de justifier le fait qu’il appelait Hitler « mon ami » et qu’il terminait sa lettre par un « votre ami sincère », dans une brève déclaration concernant ce qu’il défendait exactement : « Si je vous appelle ami, ce n’est pas du formalisme. Je n’ai pas d’ennemis. Depuis 33 ans l’œuvre de ma vie a été de m’assurer l’amitié de toute l’humanité, sans distinction de race, de couleur ou de croyance ». Cette raison tout à fait non-hitlérienne de s’assurer l’amitié d’Hitler, que Gandhi appelle plus loin la « doctrine de l’amitié universelle », contraste avec la haine envers son ennemi, à la manière hitlérienne, dont on pense habituellement qu’elle est la seule attitude correcte face à Hitler.
Gandhi mérite certainement le courroux de l’opinion publique d’après-guerre pour avoir écrit : « Nous ne doutons pas de votre courage et de votre amour pour votre patrie et nous ne croyons pas non plus que vous soyez le monstre décrit par vos adversaires ». Il est certain que cela fut écrit dans une période de guerre assez limitée, bien avant la guerre totale avec l’Union Soviétique et les Etats-Unis, et bien avant le meurtre de masse et la déportation des Juifs. Mais l’attitude courante aujourd’hui consiste à juger Hitler et les rapports de ses contemporains avec lui comme s’ils avaient tous la connaissance que nous avons acquise depuis 1945. Depuis cette perspective, quiconque doutant de la description hostile de Hitler par le gouvernement britannique, y compris Gandhi, était pratiquement un complice des crimes de Hitler.
Cependant, sans abandonner l’espoir de convertir Hitler à des méthodes plus pacifiques, Gandhi n’était pas aussi modéré pour juger les crimes que Hitler avait déjà commis. En particulier, il critiquait la conviction nazie déjà bien connue selon laquelle le fort a le droit de soumettre le faible : « Mais vos écrits et vos déclarations, ainsi que ceux de vos amis et de vos admirateurs, ne permettent pas de douter que beaucoup de vos actes sont monstrueux et attentatoires à la dignité humaine, surtout au jugement de ceux qui, comme moi, croient à l’amitié universelle. Tels sont votre humiliation de la Tchécoslovaquie, le viol de la Pologne et l’absorption du Danemark. Je suis conscient que, selon votre conception de la vie, de telles spoliations sont des actes louables. Mais nous avons appris depuis notre enfance à les considérer comme des actes dégradants pour l’humanité ».
Gandhi se sentait donc obligé de rejoindre les rangs des adversaires de Hitler : « C’est pourquoi nous ne pouvons pas souhaiter le succès de vos armes ». Mais cela ne le poussait pas à se joindre à l’effort de guerre britannique, ni même à un service non-violent de la cause de l’Empire britannique : « Mais notre position est unique. Nous résistons à l’impérialisme britannique tout autant qu’au nazisme ». Pour Gandhi, l’impérialisme britannique est étroitement apparenté à l’impérialisme nazi : « S’il y a une différence, c’est une différence de degré. Un cinquième de la race humaine a été mis sous la botte britannique par des méthodes qui ne supportent pas l’examen ».
En soulignant sa position vis-à-vis de l’impérialisme britannique, Gandhi expliquait immédiatement son attitude vis-à-vis du nazisme : « Notre résistance à cette oppression ne signifie pas que nous voulons du mal au peuple britannique. Nous cherchons à le convertir, non à le battre sur le champ de bataille ». C’était exactement ce que Gandhi était en train de tenter avec Hitler : le convertir plutôt que le vaincre, lui épargnant ainsi la défaite s’il avait bien voulu l’écouter.
Suit une explication de la méthode gandhienne de rendre « leur domination impossible par une non-coopération non-violente », basée sur « sur le fait qu’aucun spoliateur ne peut atteindre son but sans un minimum de coopération, volontaire ou forcée, de la part de sa victime ». En un slogan : « Nos maîtres peuvent avoir nos terres et nos corps, mais pas nos âmes ». En lisant cela, Hitler pensa probablement que les prisonniers, comme tous les gens qu’il asservissait, avaient tout à fait droit à leurs âmes, tant qu’ils donnaient leur terre comme espace vital et leurs corps comme travailleurs forcés pour leurs maîtres.
A la différence de beaucoup de ses compatriotes, Gandhi rejetait l’idée de se libérer de la domination britannique en recourant à l’aide allemande : « Nous savons ce que le joug britannique signifie pour nous et pour les races non-européennes du monde. Mais nous ne souhaiterions jamais mettre fin à la domination britannique avec l’aide allemande ». Au contraire, expliquait Gandhi à Hitler, la méthode non-violente pouvait vaincre « une combinaison de toutes les forces les plus violentes dans le monde ».
D’après Gandhi, un vainqueur violent est voué à être finalement vaincu par une force supérieure (une prédiction qui se révéla vraie dans le cas de Hitler), et même le souvenir de sa victoire sera souillé par sa nature violente : « Si ce n’est pas les Britanniques, quelque autre puissance améliorera certainement votre méthode et vous battra avec vos propres armes. Vous ne laisserez à votre peuple aucun héritage dont il pourra se sentir fier. Ici Gandhi projetait probablement sa propre désapprobation des méthodes violentes sur les masses de l’humanité, qui sont moins inhibées par les scrupules pour glorifier les vainqueurs violents. Regardez la glorification de Gengis Khan en Mongolie, de Timur et Babur en Ouzbékistan, d’Alexandre en Grèce et en Macédoine, même si leurs empires n’ont pas duré éternellement ; et soyez assurés que les Allemands auraient été tout aussi fiers de Hitler s’il avait été victorieux.
GANDHI DEVAIT S’ADRESSER À HITLER
Gandhi n’aurait pas été Gandhi s’il n’avait pas tenté d’empêcher la Seconde Guerre Mondiale. Celle-ci fut, à notre connaissance, la seule guerre aussi létale dans l’histoire mondiale, avec un nombre de morts estimé à 50 millions, sans compter un nombre encore plus grand de réfugiés, de veuves et d’orphelins, de gens déportés, de gens estropiés, de vies brisées par les diverses horreurs de la guerre. Il aurait été un étrange pacifiste s’il avait accepté ce torrent de violence.
De nos jours, il est habituel de vilipender ceux qui se sont opposés à la guerre. Les Américains qui firent campagne contre l’implication dans la guerre, comme l’aviateur Charles Lindbergh, sont couramment traités de nazis pour la seule raison qu’ils se sont opposés à la guerre contre les nazis (ou plus exactement à la guerre contre les Allemands, car seule une minorité des sept millions d’Allemands tués pendant la guerre était formée de nazis). Les lecteurs de gauche peuvent saisir mon point de vue s’ils se souviennent de la manière dont ceux qui s’opposaient aux projets anticommunistes comme le débarquement de la Baie des Cochons étaient automatiquement dénoncés comme des communistes. Pensent-ils que cet amalgame entre l’opposition à la guerre et la collusion (ou l’identification) avec l’ennemi soit justifié ?
Les déclarations de Gandhi concernant le nazisme ne permettent pas de douter de sa ferme hostilité à cette doctrine militariste et détestant la liberté. Pourtant, il s’opposa à la guerre contre le nazisme. C’était parfaitement logique, car il rejetait l’élément militariste dans le nazisme tout comme dans la croisade contre lui. Il soutenait le combat contre le nazisme mais l’envisageait comme une lutte non-violente visant à convaincre plutôt qu’à détruire.
Il n’est pas certain que cela aurait marché, mais le gandhisme n’est pas synonyme d’efficacité. Les méthodes de Gandhi réussirent à dissuader les Britanniques de s’accrocher à l’Inde, pas à dissuader la Ligue Musulmane de partitionner l’Inde. Sous cet angle, c’est simplement une question sans réponse, une expérience non-tentée, de savoir si l’approche gandhienne aurait pu réussir à empêcher la Seconde Guerre Mondiale. Par contre, il ne peut pas y avoir deux opinions quant à savoir si cette approche de la dissuasion non-violente aurait été gandhienne. Le Mahatma n’aurait pas été le Mahatma s’il avait préféré une autre méthode. Notre jugement concernant ses lettres à Hitler doit être le même que notre jugement du gandhisme lui-même : soit les deux représentaient une alternative éthique élevée aux méthodes plus habituelles de la politique de puissance, soit les deux étaient erronés et ridicules.
L’histoire de deux meurtres : Yitzhak Rabin et le Mahatma Gandhi
Dr. Koenraad Elst
Quand le Premier Ministre israélien Yitzhak Rabin fut assassiné en protestation contre ses efforts de paix, de nombreux parallèles furent faits par les commentateurs, le plus souvent avec le président égyptien Anouar El-Sadate, mais aussi avec les Premier Ministres indiens Indira Gandhi et Rajiv Gandhi. Cependant, si nous cherchons des parallèles en Inde, le plus proche n’est pas celui de ces chefs de gouvernement. Indira et Rajiv furent tués non pour des efforts de paix mais pour leurs actions militaires : contre les séparatistes du Khalistan et contre les Tigres de Libération de l’Elam tamoul, respectivement. A la différence de Rabin et de Sadate, ils ne furent pas tués par des membres radicaux de leur propre communauté, mais par des gardes du corps sikhs et par une femme « kamikaze » [bombe humaine] chrétienne tamoule, respectivement.
Le Mahatma Gandhi, par contre, fut tué pour exactement la même raison que Yitzhak Rabin : il avait concédé « de la terre contre la paix ». Quand le grand massacre de Calcutta en 1946 montra clairement que les forces résolues à créer un Etat séparé du Pakistan ne reculeraient devant rien pour atteindre leur but, le Mahatma Gandhi et la plupart des dirigeants du [parti du] Congrès furent conduits à penser que la partition de l’Inde était le moindre mal, la seule alternative étant un bain de sang du type yougoslave (comme nous dirions aujourd’hui), mais à une échelle beaucoup plus grande. Ils concédèrent donc ce contre quoi ils avaient lutté et comploté pendant la décennie précédente : la division de l’Inde entre un Pakistan théocratique et un reste d’Inde pluraliste.
LES MOTIFS DES MEURTRIERS
Comme Rabin, le Mahatma Gandhi fut assassiné par un radical appartenant à sa propre communauté. Comme Rabin pour l’Etat juif, Gandhi avait rendu de grands services à la société hindoue, qui était l’objet de sa loyauté première. Le meurtrier de Rabin avait été un grand admirateur de Rabin dans sa période précédente, c’est-à-dire du général qui avait conquis une grande partie de ce qui est maintenant appelé les « territoires occupés ». Le meurtrier de Gandhi, Nathuram Godse, avait été un adepte de Gandhi à de nombreux égards, c’est-à-dire qu’il était très actif dans l’organisation d’activités inter-castes impliquant les Intouchables. Mais il en était arrivé à penser qu’en 1947-48, comme Rabin dans les dernières années, le Mahatma avait trahi tout ce pour quoi il avait lutté. En effet, Gandhi avait déclaré que le Pakistan serait créé seulement « sur son cadavre », mais quand l’heure arriva, le champion des jeûnes jusqu’à la mort ne tenta pas cette tactique de pression pour obliger Mohammed Ali Jinnah, leader du mouvement du Pakistan, à abandonner sa demande de partition. Des millions de gens, surtout des hindous et des sikhs dans l’ouest du Pendjab et dans l’est du Bengale, croyaient avec confiance que la partition n’aurait pas lieu parce que le Mahatma leur en avait donné l’assurance ; et ils se sentirent trahis lorsqu’il les livra aux loups.
Nathuram Godse travailla dans les opérations de secours aux réfugiés hindous et sikhs arrivant du Pakistan, dont beaucoup avaient été violés ou estropiés ou avaient perdu des parents, et il tint Gandhi pour responsable de leur triste situation à deux égards. D’abord, Gandhi aurait pu empêcher la partition, ou du moins aurait pu mettre sa vie en jeu pour tenter de l’empêcher ; il ne le fit pas, probablement parce qu’il savait que Jinnah ne céderait pas. Cela jeta aussi un doute sur les occasions précédentes où il avait mis sa vie en jeu pour obliger des gens à satisfaire ses demandes : il semblait maintenant qu’il n’avait utilisé cette tactique qu’avec des gens qu’il pourrait faire céder, de sorte qu’il n’y avait jamais eu aucun risque réel de devoir jeûner véritablement jusqu’à la mort.
Deuxièmement, même après avoir concédé la partition, beaucoup de sang aurait pu être épargné au moyen d’un échange de populations organisé, comme cela avait été recommandé par le lucide et réaliste Dr. B.R. Ambedkar, le premier ministre de la Justice de l’Inde libre : tous les musulmans au Pakistan, tous les non-musulmans en Inde. A cette époque, les troupes britanniques neutres étaient encore présentes pour superviser une telle migration ordonnée, et le climat psychologique était propice à cette solution du moindre mal. Mais Gandhi et son représentant comme leader du Congrès, Jawaharlal Nehru, refusèrent d’approuver cette solution sans effusion de sang, par attachement à l’idéal multiculturaliste. Le résultat fut qu’un échange partiel et spontané de populations eut lieu de toute façon, mais dans des circonstances bien pires : près d’un million de gens furent tués. Pour un apôtre de la non-violence, c’était vraiment une fin de carrière décevante.
Avec le bénéfice du recul du temps, nous pouvons conclure que cette seconde critique est entièrement justifiée. En Inde, les émeutes entre hindous et musulmans qui étaient un trait habituel de l’Inde d’avant l’indépendance ont repris (bien qu’elles aient diminué quelque peu après la démolition d’Ayodhya en 1992 et la vague consécutive d’émeutes). Au Pakistan, la situation est bien pire : les minorités non-musulmanes sont soumises à la terreur et pressurées, et en 1971, l’armée pakistanaise tua peut-être jusqu’à deux millions d’hindous dans l’est du Bengale [= Bangladesh], le plus grand génocide après la Seconde Guerre Mondiale. Au total, plus de trois millions de gens (en ne comptant que les victimes mortes, pas les réfugiés bien plus nombreux) auraient été sauvés si en 1947 les leaders indiens avaient eu la sagesse d’accepter le moindre mal d’un échange de populations.
Par contre, la première critique, la plus importante dans l’esprit de Godse, est moins justifiée. Il est injuste de blâmer le Mahatma pour la partition, considérant que la plupart des autres dirigeants du Congrès avaient approuvé les mêmes politiques qui avaient conduit à la partition, avec le Mahatma ou même avant son arrivée au pouvoir (par ex. le Pacte de Lucknow en 1916 signé par Bal Gangadhar Tilak, qui concédait le principe des électorats communautaires). L’échec du Mahatma fut en fait l’échec de la société hindoue dans son ensemble. Mais dans l’atmosphère chargée de l’après-partition, il était condamné à porter la plus grand part de responsabilité, et les grands services qu’il avait rendus à son peuple furent oubliés.
La goutte d’eau après laquelle Godse « ne put plus tolérer que cet homme vive plus longtemps » fut le « jeûne jusqu’à la mort » de Gandhi pour obliger le gouvernement indien à payer 550 millions de roupies au Pakistan, et pour obliger les réfugiés hindous et sikhs à Delhi à quitter les mosquées et maisons musulmanes abandonnées qu’ils avaient trouvées comme abris (c’était au milieu de l’hiver 1947-48, la température était proche de zéro). L’argent était la part du Pakistan sur le trésor de l’Inde britannique, mais c’était tout de même un événement étrange et unique de voir un pays payer une telle somme d’argent à un pays qui venait de l’envahir : les troupes pakistanaises étaient en train d’occuper une grande partie du Cachemire (qui avait légalement choisi l’Inde), où elles exterminèrent toute la population non-musulmane. Cette affirmation morale selon laquelle certaines règles d’honnêteté doivent être maintenues même en temps de guerre fut celle de trop pour Godse et ses compagnons. Le 30 janvier 1948, il abattit le Mahatma au début de sa réunion de prières du soir à Birla House, à Delhi.
REACTION DU PUBLIC
Les meurtriers de Rabin et de Gandhi représentaient tous deux un groupe non-officiel ou « conspiration », qui dans les deux cas incluait le frère du meurtrier. Le frère de Nathuram, Gopal Godse, est encore en vie et, comme le meurtrier de Rabin, est toujours impénitent : chaque année pour l’anniversaire du jour où Nathuram fut pendu (15 novembre 1949), lui et d’autres fans de Nathuram se réunissent dans la maison de famille de Pune pour commémorer le « martyre de Nathuram Godse ».
Après le meurtre, Nathuram jouit aussi d’une certaine popularité parmi les réfugiés, en particulier les femmes, qui avaient supporté le plus gros des atrocités de la partition. Mais dans l’ensemble, la population fut en colère contre lui, tout comme la plupart des Israéliens le sont contre le meurtrier le Rabin et ses supporters. Il y a cependant une importante différence entre les deux meurtres concernant la réaction des masses.
En Israël, aucune vengeance ne fut exercée par les partisans de Rabin contre les fondamentalistes juifs : les Juifs gardèrent leur calme et refusèrent d’aggraver ce meurtre inter-juifs par une vague de meurtres de vengeance. En Inde, par contre, le meurtre du Mahatma fut suivi d’une vague de violence contre le Hindu Mahasabha, le parti auquel Godse appartenait, même si l’enquête judiciaire montra plus tard que le parti en tant que tel n’avait pas été impliqué dans la conspiration. Pire, beaucoup de gens furent molestés et certains d’entre eux tués par des partisans de Gandhi pour le seul crime d’appartenir à la même caste (les brahmanes Chitpavan) que Godse, une vague de violence comparable aux violences anti-sikhs en 1984 à Delhi par des activistes du Congrès après le meurtre d’Indira.
CONSEQUENCES POLITIQUES
Il est trop tôt pour comparer les retombées politiques à long terme des deux meurtres. Mon impression est que quand la poussière sera retombée, le meurtre de Rabin n’aura qu’un effet limité sur la politique israélienne : les décideurs politiques israéliens ont toujours été conduits par de sobres calculs d’intérêt national, justifiant parfois la guerre et encourageant parfois le « processus de paix ». La colère de l’opinion publique contre les fondamentalistes juifs ne modifiera pas fondamentalement cette approche, avant tout parce que l’opinion publique elle-même n’est pas tentée de passer à l’extrême opposé, c’est-à-dire d’abandonner tout souci pour la sécurité nationale en faveur d’une position purement moraliste et pacifiste. En Inde, par contre, la politique est dans une large mesure dictée par l’hystérie artificielle générée par les classes bavardes avec leurs séances de slogans (par ex. les slogans « anti-impérialistes » et de « paix » des années 1950 donnant le ton de la stupide politique étrangère de Nehru, qui sacrifia le Tibet et invita à une invasion chinoise), et les masses sont facilement poussées à passer d’un extrême à un autre. C’est ainsi qu’un seul meurtre changea complètement le paysage politique de l’Inde.
Avant tout, il empêcha montée du Hindu Mahasabha et d’autres forces pro-hindoues (y compris l’Association des Volontaires Nationaux ou RSS, qui n’était pas impliquée dans le meurtre mais qui fut néanmoins interdite). Après que le Congrès ait trahi sa propre promesse électorale de 1946 de ne pas permettre la partition de la Mère-patrie, la scène était prête pour une percée des partis hindous ; après le meurtre, ils furent marginalisés et leur percée fut retardée jusqu’en 1989. Même les millions de réfugiés venus du Pakistan ne les rejoignirent pas en nombre appréciable (par ex. au Bengale de l’Ouest ils devinrent l’épine dorsale du Parti Communiste, même si ce dernier avait soutenu la partition).
Deuxièmement, et ironiquement, le meurtre rétablit la bonne fortune du Mahatma. On ne comprend pas suffisamment aujourd’hui que juste après la partition, Gandhi était discrédité et démoralisé. Il regagna un peu de crédibilité après son dernier « jeûne jusqu’à la mort » entrepris pour faire évacuer les propriétés musulmanes à Delhi par les réfugiés hindous et sikhs, un exploit qui refroidit les ardeurs communautaires. Mais cela ne pouvait pas enlever de son nom la tache de la partition non-empêchée. C’est son martyre qui assura sa place d’honneur dans l’histoire.
Le plus important effet politique du meurtre du Mahatma pour les gens qui défendaient vraiment les idéaux gandhiens fut qu’il renforça immensément la position de pouvoir de Jawaharlal Nehru. Le premier ministre Nehru et sa clique occidentalisée et d’orientation soviétique tuèrent Gandhiji une seconde fois, c’est-à-dire en niant complètement chaque élément de sa vision concernant ce que l’Inde libre devait être. Ils étaient des ennemis implacables de tout ce que Gandhi avait tenu pour cher : l’hindouisme bien sûr, et la religion en général, mais aussi l’autonomie villageoise, la décentralisation économique, la simplicité du style de vie, l’accent mis sur la morale personnelle plutôt que sur les structures sociopolitiques, la formation du caractère plutôt que le consumérisme matérialiste, et des solutions enracinées pour les problèmes spécifiques de l’Inde.
Le principal titre de gloire de Gandhi était que, presque seul parmi les leaders indépendantistes dans tout le monde colonisé, il avait cherché et développé des politiques et des stratégies enracinées dans la culture native plutôt qu’empruntées aux modèles occidentaux (nationalisme, socialisme, etc.) ; de cette orientation indigéniste, il ne resta rien dans la politique de Nehru. Ainsi, la Constitution indienne qui fut approuvée deux ans après la mort de Gandhi était essentiellement une adaptation du très colonial l’Acte de Gouvernement de l’Inde en 1935 ; sa forme et sa philosophie ne contiennent presque aucune trace de réalisations et de valeurs culturelles spécifiquement indiennes. A cet égard, les activistes hindous qui s’opposèrent à l’acceptation du Pakistan par Gandhi étaient beaucoup plus proches de lui (et le sont toujours, voir les écrits gandhiens du regretté Ram Swarup et de Dattopant Thengadi), mais l’effet du meurtre fut que le seul mouvement qui aurait pu mettre en œuvre une grande partie des projets de Gandhiji fut politiquement marginalisé pendant des décennies.
De cette manière, la mort de Gandhiji provoqua la mort du gandhisme en tant que facteur politique en Inde. Elle renforça la position de gens qui utilisèrent son nom mais qui étaient objectivement les pires ennemis de tout ce qu’il avait défendu.