4 Dans une lettre adressée le 4 mai 1935 au Contrôleur civil par le Secrétaire Général du gouvernement tunisien, ce dernier définit les indésirables comme étant :
des ruraux venus dans la région de Tunis des mouvements de transhumance et qui, en attendant d’acquérir des moyens d’existence et d’avoir une habitation permanente, cherchent à y subsister dans un état de semi-vagabondage et dont le refoulement était réputé nécessaire3.
5 Ces ruraux indésirables sont généralement originaires des caïdats de l’intérieur, notamment des Souassi, des Methellith réputés pour leur pratique de la mendicité. A ceux-là s’ajoutent les transhumants habituels des tribus semi-nomades de Zlass et Neffat. En outre, et exceptionnellement, pendant les années 1930, sont arrivés nombreux, dans la région de Tunis, des groupes qui n’avaient jamais transhumé. Il s’agit d’ensembles d’individus ou de familles entières venant des environs de Mehdia et Djebeniana qui avaient peu d’animaux et qui étaient les moins aptes à se chercher du pâturage.4
6 On peut distinguer deux formes de nomadisme qui « alimentaient » la capitale par les « éléments indésirables ».
7 D’abord, le nomadisme saisonnier qui s’effectuait annuellement vers la fin du mois de mai, quand de nombreux paysans quittaient leurs gourbis et venaient offrir leurs services pour la moisson dans les caïdats du nord notamment Mateur, Béja, Souk El Erbaa et Souk El Khemis.5 Pendant leur transhumance, ces bédouins passaient par la ville de Tunis en quête d’un revenu d’où leur recherche de travail. Séduits aussi par les secours distribués dans la capitale, certains de ces semi-nomades finissaient par abandonner leur destination originelle pour s’y installer épisodiquement.
8 Un deuxième type de nomadisme, « occasionnel », s’effectuait pendant les années de crises. En effet dans une année de disette, la mauvaise récolte de céréales dans le centre et le sud de la Tunisie provoquait assez souvent un mouvement d’exode des populations nomades avec leurs troupeaux de moutons et leurs bêtes de somme.6 Cette situation a prévalu, et de façon considérable, au cours des années 19307 et particulièrement pendant les années de sécheresse que subit la Tunisie entre 1945 et 1948.8
9 Cette population d’« indésirables » comprenait en particulier des bédouins nomades, détachés de groupes de transhumants à leur passage à proximité de Tunis,9 comme aussi des nomades « individuels » qui, chaque année, venaient chercher du travail dans les grandes villes. Mais il faut noter que les éléments jugés « indésirables » n’étaient pas tous des bédouins, il y avait parmi eux des citadins de Tunis. Dans notre étude nous nous contenterons d’étudier les « indésirables » d’origine rurale.
10 C’est ainsi qu’annuellement, un certain nombre de populations des circonscriptions du Sud et du Centre émigrent vers le Nord de la Tunisie. De nombreuses familles venant de l’intérieur s’installaient donc à Tunis dans l’espoir d’y trouver des conditions d’existence meilleures, ou d’y recueillir des secours, ou encore de trouver, dans cette agglomération, des ressources faciles par la pratique de la mendicité.10 Ces individus sont prêts à exercer n’importe quel travail qui leur procure un moyen pour survivre : portefaix, moissonneur, cireur de souliers, brocanteur, marchand ambulant, chiffonnier...11
11 L’exode des populations du sud et du centre n’était pas la seule source de l’extension des bidonvilles et des problèmes que connaissait la capitale, il y avait aussi l’exode des populations du nord. Dans un article éditorial du quotidien La Nahdha paru le 19 avril 1936, et consacré à la situation économique de la Régence, le contrôleur civil de Tunis attire l’attention sur l’accroissement du nombre des nomades originaires des régions du nord ouest, Mateur, Mogod, Hdhil, Oued Tin, Bizerte, Medjez El Bab, du centre : Souassi, Mthelith, banlieue de Mahdia, Djebeniana, et du Cap Bon.12
12 Dans l’ensemble, les origines de la population semblent être surtout les suivantes :
13 1 - Des semi-sédentaires, fixés à la suite des sécheresses que subit la Tunisie entre 1945 et 1948 13. Dans ce contexte on peut citer le témoignage d’un nomade qui a vécu la sécheresse : on a vendu le chameau, mangé l’âne, tout est tombé en poussière, mais on a gardé l’espoir de reprendre le voyage 14.
14 2 - Des cultivateurs de Béja, Souk-El–Arba, de la vallée de Medjerda, mis dans l’impossibilité de continuer à exploiter leur sol :
15 À cela s’ajoute le fait que la mécanisation des grandes propriétés a favorisé le chômage d’une importante partie de la main d’œuvre agricole.17 Ces individus s’installaient dans les différentes banlieues de Tunis telles que : Melassine, Borgel,18 Djebel Lahmar,19 à côté de l’hôpital militaire de Tunis, le Bardo, Mutuelle-ville, Crémieux ville, Dubosville, au pied des pentes de sidi Bel Hassen, la Marsa, la Goulette, Carthage, El Kram, etc. Échappant aux cadres sociaux traditionnels, notamment la tribu, ces individus restaient, d’autre part, en dehors du contrôle de l’État.20 Cette situation « irrégulière » faisait d’eux des éléments classés « dangereux ».
16 Dans une lettre du 17 janvier 1948 adressée au Cheikh El Médina, le Khalifat rapportait que les nomades :
sont attirés par la ville, croyant y trouver leur subsistance ; ils portent le plus grand préjudice aux semi sédentaires en s’installant parmi eux. Il n’est pas nécessaire de décrire l’état pitoyable de cette terrible fourmilière qui ne peut vivre que de rapines, de marché noir ; sa présence prés de la capitale est un danger sanitaire imminent pour la santé publique21.
17 La présence de cette population installée à titre précaire à Tunis ou dans ses banlieues, dans des conditions d’existence misérables, posait de graves problèmes de sécurité, d’hygiène, de financement et de propriété terrienne.
18 En effet, selon des rapports officiels, certains de ces individus se livraient à différents délits allant du vol à l’agression à main armée aux tentatives de meurtre,22 ainsi qu’à la mendicité. Parfois ces nomades s’organisaient en bandes de voleurs qui se spécialisent systématiquement dans le pillage des régions voisines de leurs camps.23
19 Vivant, pour la plupart, au-dessous du seuil de pauvreté,24 et dans des conditions d’insalubrité totale, les bédouins nomades étaient exposés à des problèmes d’hygiène. Dans une lettre adressée par le ministre de la santé publique au Premier ministre au début de l’année 1948, le médecin-chef des services d’hygiène et d’assistance de la ville de Tunis signale que :
Une grande partie des cas de variole constatés dans la commune et dans la proche banlieue de la capitale avaient été relevé chez des nomades ou des semi-nomades que la période de misère traversée par les populations rurales de la régence a fait affluer au bord des villes.25
20 Le même rapport présente ces « miséreux » comme une grave menace pour la santé de la population urbaine. En effet, les courants de transhumance favorisent la dissémination des maladies contagieuses d’autant plus que la sous-alimentation des populations rurales26, et des nomades en général, les rendent très sensibles au typhus et aux autres maladies contagieuses.27 On peut citer à titre d’exemple le typhus exanthématique qui a touché la commune de Tunis en 1940.28
21 Dans son étude sur les salariés de la région de Tunis, Sebag affirme que la malnutrition et la dénutrition doivent frapper la plus grande partie de la population des bidonvilles.29
22 De plus, il y avait parmi ces éléments, des vagabonds sans logis et notamment celui du Djellez, qui s’étaient établis dans des briqueteries, dans des grottes, ou dans des cimetières. Mais la plupart de ces bédouins parvenaient à édifier clandestinement des constructions sur des terrains particuliers appartenant aux propriétaires privés ou sur des terrains Habous.30 Il s’agit notamment de gourbis en matériaux légers (planches, tôles, racages et agglomérés de paille et boue), constructions inesthétiques et souvent insalubres. Ils s’installaient dans leurs gourbis avec leurs bêtes.31 Ces agglomérations malpropres et malsaines ont pris le nom de « bidonvilles » ou « gourbi villes ».32
23 Ces bidonvilles n’apparaissent clairement qu’à partir années trente. Les plus célèbres sont ceux du Mellasine et du Djebel Lahmar qui ont connu un élargissement très rapide. On peut prendre l’exemple du Djebel Lahmar dont le nombre d’habitants est passé en quelques mois de 6046 personnes en 1946 à 12000 personnes en 1947. Dans un rapport au Cheikh El Médina, le khalifat donnait le 17 janvier 1948 le résultat de sa visite à Djebel Lahmar. On peut y lire :
De source sûre j’ai pu savoir qu’il se construit dans des endroits plus de 200 gourbis par semaine, groupés en tribus ethniques.33
24 En 1951 il n’existait dans ce bidonville que trois sources publiques qui l’alimentaient en eau.
25 Avant l’année 1956, le nombre de personnes qui habitaient ces « gourbis-villes » atteignait 105.000 soit à peu près le quart de la population totale de la capitale.34
26 Ces bidonvilles engendraient souvent des problèmes fonciers. En effet, nombreux sont les litiges qui sont apparus entre les propriétaires de ces terrains et la Djamaia des Habous d’une part, et ces « expropriants » bédouins de l’autre. Pour résoudre ces problèmes, plusieurs terrains Habous situés aux environs de la capitale ont été transformés pour que ces misérables sans logis puissent y édifier des « Maâmra » ou gourbis.35 Ces terrains Habous sur lesquels fut tolérée l’installation de camps de baraques36 ou de gourbis37 sont situés généralement dans le périmètre communal de Tunis38 et dans le caïdat de banlieue.
27 Tous ces problèmes ont nécessité l’intervention des autorités publiques pour les résoudre. Or, la politique anti-vagabondage a nécessité à son tour des crédits considérables notamment pour le paiement des salaires des agents de sûreté et de santé et des fonctionnaires auxiliaires recrutés pour lutter contre ces éléments « indésirables ». On peut citer ici le cas des Spahis auxiliaires qui, en 1936, n’avaient touché aucune rémunération plus de six mois après leur recrutement au mois de mai 1936.39
28 Il y avait deux sortes de mesures : certaines préventives et d’autres répressives.
29 Pour lutter contre l’exode, il fallait d’abord essayer de retenir les nomades dans leurs cheikhats d’origine. A cet effet, des chantiers de travail ont été organisés pour embaucher les valides parmi ces nomades, et des aides d’assistance ont été accordées aux nécessiteux incapables de travailler. D’autre part, une surveillance des routes a été établie par la gendarmerie, la police et l’Oudjak.40 Cependant, toutes ces mesures étaient liées à l’attribution de crédits nécessaires pour financer ces opérations.
30 Il importe de mentionner qu’en plus du rôle de l’État, la Tékia,41 les sociétés de prévoyance, de bienfaisance et d’entraide musulmane ont fourni des efforts très importants dans l’assistance et les secours attribués aux nécessiteux.
31 Les plus importantes mesures de secours et d’assistance résident dans la distribution d’orge et de céréales pour les nécessiteux et les transhumants de la capitale. L’attribution de secours d’urgence sous forme de denrées alimentaires était effectuée parallèlement dans les régions de l’intérieur pour empêcher l’exode des caravanes de transhumants. Mais ces secours étaient toujours insuffisants.
32 Pour résoudre tous ces problèmes, une commission fut créée en 1935, la « commission de nomadisme » qui fut chargée de mettre au point des mesures pour protéger la ville de Tunis contre l’afflux de ces populations. Cette commission a prescrit notamment :
L’établissement d’un contrôle initial des départs.
La délivrance des permis collectifs destinés aux chefs de groupes, valables pour l’aller et le retour des transhumants suivant des itinéraires bien fixés (un carnet de transhumance).
L’interdiction pour des nomades transhumants, de camper dans le périmètre communal et dans le caïdat de la banlieue hors des emplacements officiellement fixés à cet effet et soumis à la surveillance des services de sécurité et d’hygiène.
33 Mis à part ces procédures préventives, d’autres mesures plus sévères ont été appliquées.
34 Outre les mesures prises pour réglementer le nomadisme et l’exode des populations rurales vers les centres urbains, un décret contre le vagabondage et la mendicité a été promulgué. Ce décret du 25 juillet 1923 réprime le vagabondage, ce délit est puni d’une peine de prison de six mois, qui peut être suivie d’interdiction de séjour dans les villes de Tunis, Bizerte, Sousse, Sfax, ainsi que dans leurs banlieues et, en cas de récidive, d’une peine accessoire de surveillance administrative.
35 Des mesures purement administratives telles que celles qui étaient prévues en Tunisie par les décrets des 6 mai 1933, 15 avril 1934 et 26 mars 1935 seront abrogés par la suite. A cela s’ajoute la circulaire n° 6 du 25 février 1936 tendant à assurer une liaison directe entre les différentes autorités locales ainsi qu’avec les chambres d’intérêts agricoles ou les associations d’agriculteurs, en vue de l’embauche et du déplacement de la main d’œuvre migrante, sans oublier les dispositions du 1er septembre 1939 et 20 mars 1940 qui permettaient pendant « la durée de l’état de siège d’éloigner ou de mettre en résidence forcée, par décision de l’autorité militaire, les individus dangereux pour la sécurité publique ».42
36 Un décret du 23 janvier 1902 autorise les présidents de municipalité à réprimer la mendicité par voie d’arrêté municipal. Le délit de mendicité est frappé d’une amende de 20 francs et de 15 jours d’emprisonnement. (Code pénal tunisien). Ces peines ont été renforcées par le décret du 3 avril 1939 qui prévoit notamment l’interdiction de séjour. Les tribunaux tunisiens punissaient sévèrement les mendiants adultes et valides, mais ne poursuivaient pas les enfants, les infirmes, les vieillards ou les mères d’enfants en bas âge. De nombreux mendiants échappaient aussi à la répression.
37 Cependant, la plus importante des mesures répressives pratiquées à l’époque était celle du refoulement administratif.
38 Le refoulement est une mesure qui consiste à reconduire ou à renvoyer les bédouins indésirables, installés clandestinement à Tunis et dans ses banlieues, vers leurs régions d’origine. Il concerne les nomades qui ne justifient pas d’une profession fixe et ne peuvent toucher un salaire fixe.43 Mais cette mesure n’a pris effet que lorsque la concentration des vagabonds est devenue si dense qu’elle constituait un danger pour la sécurité et l’hygiène publique.
39 Les opérations de refoulement des nomades constituaient un véritable problème, parce qu’en plus des vagabonds arrêtés dans la ville de Tunis, les contrôleurs civils de l’intérieur, organisaient périodiquement des convois de prisonniers parmi lesquels des étrangers maghrébins arrêtés pour vagabondage, et transférés à Tunis, sous escorte de spahis de l’Oudjak ou de la gendarmerie.
40 La question du refoulement était délicate. Maintes familles n’avaient pas été refoulées pour des cas spéciaux :
Les Trabelsi44 qui ont des raisons spéciales pour ne pas revenir en Tripolitaine. Ils se sont infiltrés peu à peu sans attirer l’attention et ont encore un statut administratif indécis
Les anciens combattants
Toutes les familles dont le chef avait un emploi.
Toutes les familles habitant des Maâmra, construites en pierres ou en « tûb », et non des abris précaires.
Quelques cas particuliers tels que femmes enceintes au dernier mois, parents de malades traités à Sadiki, personnes très âgées etc…
Des locataires de parcelles rurales possédant du bétail, spécialement des vaches laitières.
Les personnes originaires des environs de Tunis.
41 Il était suffisant pour ces cas spéciaux, d’inviter peu à peu les familles à « déguerpir » ou à se loger dans des habitations plus convenables et plus saines.45
42 À cela s’ajoutent certains nomades qui campaient à proximité de la résidence beylicale à La Marsa et se trouvaient sous la protection des princes.46
43 Ces familles vivant à l’état de semi-vagabondage autour de Tunis, une fois refoulées ne devraient plus y revenir. Elles ont été invitées à regagner immédiatement leurs tribus et Cheikhat d’origine. Les autorités indigènes ont été invitées à les aider notamment en leur procurant un moyen de transport et à veiller à ce que des aides leur soient distribués.47
44 Il en résulte donc que les nomades ne sont pas tous des « indésirables » et qu’il y avait parmi eux des « indésirables » issus de la capitale et non des transhumants.