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s’ajouter celui d’information, de conseil légal, de campagnes médiatiques, de publication de rapports et de statistiques, d’accompagnement juridique. « Qu’une personne qui n’est ni leader
d’un parti d’opposition ni militant des droits de l’homme, qui se considère comme un anonyme, se voit accompagner par dix ou quinze personnes au bureau du procureur, fait partie de la
réhabilitation »
Grande, la carrure robuste, le cheveu noir de jais, le rire franc et tonnant, Aida Seif al Dawla est une femme impressionnante. Qui semble pourtant habitée par un impénétrable blues. Lorsqu’elle
relate les premières années d’Al Nadim, c’est surtout l’ampleur des surprises qu’elle et ses amis ont vécues qui lui vient à l’esprit. Ces femmes, médecins engagées, militantes ou sympathisantes
de mouvements de gauche qui pensaient bien connaître leur pays, tombaient des nues face à la laideur du réel ordinaire qui dépassait tout ce qu’elles imaginaient. Elles s’attendaient à recevoir
des militants politiques, mais de 1993 à 2000 il n’en fut rien, « tous ceux qui s’adressaient à nous étaient et sont encore majoritairement des gens ordinaires qui se font torturer pour des
raisons que la raison ne peut accepter », explique Aida.
Selon Aida et Magda, les victimes de tortures le sont très rarement dans le but d’obtention d’informations ou d’aveux. En Egypte, disent-elles, on peut se faire torturer parce qu’on refuse de
vendre au chef du village la petite portion de terre qui fait vivre la famille ; parce qu’on refuse de vendre l’appartement dans lequel on vit ; parce que l’on a un différend avec une
personne qui a des relations dans la police et qui les envoie « vous donner une leçon » ; parce qu’on refuse de payer la dîme aux policiers véreux. Les citoyens qui refusent de se
faire racketter sont rares, car ils savent bien que la conséquence du refus c’est la torture ; Magda Adly dit : « Aujourd’hui, tu ne peux plus aller chez un épicier, un
restaurateur ou même un simple boulanger qui ne te dise pas : le poste de police m’oblige à leur envoyer des repas gratuitement… »
Les victimes : les plus pauvres parmi les pauvres
Et l’on découvre en écoutant les femmes d’Al Nadim que l’écrasante majorité de ceux qui se font torturer en Egypte ont « un dénominateur commun », comme dit Aida, « ce sont tous
des pauvres, des gens qui n’ont pas qui appeler en cas de problèmes et qui finissent sous la merci de la police ». En quinze années de pratique, les cas de personnes torturées appartenant
aux classes moyennes sont rarissimes, « on peut les compter sur les doigts d’une seule main ». A la création du centre, parmi les projets d’importance était celui de dessiner la carte
de la torture dans le pays, mais au bout de quelques mois, « nous avons réalisé que la carte de la torture est celle de l’Egypte, la torture se pratique dans tous les commissariats, dans les
locaux des services de sécurité d’Etat, dans les postes de police, où qu’ils se trouvent, à l’université ou dans le métro, là où il y a présence policière, il y a
possibilité de torture », affirme Aida Seif al Dawla.
Il est intéressant là de souligner qu’un centre comme Al Nadim ne reçoit pratiquement jamais de militants islamistes. Qu’ils aient été membres des Frères musulmans ou des groupes armés, les
islamistes ne s’adressent pas au centre de réhabilitation psychologique, même s’ils font partie de la population des torturés. Pour eux, explique Aida Seif al Dawla, « la torture,
l’emprisonnement, la souffrance font partie du contrat qu’ils ont fait avec Dieu et l’idée même de réhabilitation psychologique ne les intéresse pas ». En dépit du fait que les islamistes se
sont eux-mêmes « exclus » des statistiques d’Al Nadim, le nombre de personnes qui frappent aux portes du centre augmente de manière constante. Chose plus choquante encore, une bonne
part de ceux qu’Al Nadim prend en charge sont des réfugiés soudanais, somaliens, érythréens, c’est-à-dire ceux qui ont tout perdu chez eux, les plus démunis d’entre les
démunis, le segment le moins protégé d’entre la population vulnérable.
Pour Aida Seif al Dawla, l’usage massif de la torture pendant les années 1990 à l’encontre des islamistes et « le mutisme complice de la société civile qui l’a accompagné » expliquent
d’une part l’ampleur prise par le phénomène aujourd’hui. Les choses se sont, ensuite, radicalement détériorées depuis le 11 septembre 2001. « Avec ce qui est appelé la guerre contre le
terrorisme, l’idée que le gouvernement égyptien puisse être embarrassé par ces pratiques devant les pays occidentaux est un gros mensonge. Comment comprendre que l’administration américaine se
dise mécontente qu’il y ait des gens torturés en Egypte alors que, dans le même moment, elle nous exporte des suspects pour qu’on les torture ? », relève encore Aida qui avoue n’avoir
jamais imaginé, en 1993, lorsqu’elle lançait avec ses amis Al Nadim, que les choses empireraient de cette façon.
Aujourd’hui, il n’est pas besoin d’éplucher les rapports d’Amnesty International ou de Human Rights Watch pour prendre la mesure du désastre. Il suffit de lire les faits divers de la presse
indépendante égyptienne. Le paysage ordinaire des brutalités que subissent les pauvres gens y est étalé dans toute son horreur. Pas une semaine ne passe sans que ne soit rapportée la mort de tel
citoyen ou de tel autre pour cause de tortures.
Il arrive même que le corps inanimé du torturé soit jeté en plein jour et sous les yeux de tous les passants sur le trottoir aux portes du commissariat (Al Massri Al Youm des 7 et 8 novembre
2007). C’est à croire que la répression des expressions politiques divergentes s’est couplée en Egypte, au fur et à mesure des bouleversements économiques, avec un incroyable acharnement contre
les plus pauvres. Comment expliquer sinon que la machine policière nourrisse une telle haine du pauvre ? Comment comprendre que le fils d’une femme de ménage âgé de douze ans (Al Massri Al
Youm des 19 et 26 août 2007) soit torturé jusqu’à la mort pour avoir volé une boîte de thé ?
Par Daïkha Dridi