Younes ABOUYOUB
Le paria politique : constructions cinématographiques d’une altérité apyre et anthropologie différentialiste aux Etats-Unis
Dans les pages qui suivent, je m’efforcerai de soutenir la thèse que dans le contexte américain le stéréotype et la stigmatisation sont, d’une part, des outils d’exclusion politique servant à maintenir les groupes dominés/intrus dans une condition infrapolitique au sein de la société, et d’autre part, qu’ils s’inscrivent dans le prolongement d’une politique étrangère américaine belliqueuse, qui maintient une relation de dépendance mutuelle avec les moyens de production du stéréotype (cinéma, médias, manuels scolaires…) tantôt les nourrissant tantôt s’en nourrissant. Ceci explique la fluctuation de l’image de l’arabe/musulman en tant que « l’autre » au grès des moments historiques et la résurgence des stéréotypes lors des crises politiques, conflits ou ingérence américaine dans les affaires d’un pays tiers et leur atténuement en période de calme. Enfin, la réintégration du groupe paria dans la communauté politique, les arabes-américains le cas échéant, est tributaire d’un changement géopolitique au Moyen-Orient, du règlement du conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens et d’une réorientation radicale de la politique étrangère américaine dans le monde arabe.
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Pour que les citoyens aient une filiation et puissent jouir d’une « inscription symbolique » [3] dans la cité et qu’ils soient à même de passer d’une production du phoné vers celle du logos, il est indispensable qu’il y ait un espace qui garantisse une écoute authentique des opinions exprimées et que celles-ci puissent être suivies d’effets [4]. Or si cette écoute est possible dans les démocraties modernes, il n’en demeure pas moins qu’elle est inique dans sa distribution parmi les divers groupes constituant la communauté politique. Car le différentiel de pouvoir peut être très grand entre dominants et dominés, installés et intrus [5], groupes pourvus d’un capital symbolique [6] conséquent et ceux qui en sont dépourvus. Les groupes qui détiennent un excédent de pouvoir cherchent à assouvir leur libido dominandi et tendent à conserver le pouvoir jalousement et à recourir à une disqualification systématique, non seulement des opinions concurrentes potentiellement déstabilisante du statu quo mais à enfermer les groupes intrus dans une extranéité irréductible et réfractaire par le biais d’un mépris, justifié par une souillure intrinsèque mais non moins fantasmagorique, qui prohibe la commensalité avec les dominés. Plusieurs théories en sciences sociales ont avancé des explications aux relations entre groupes et à la question du stigmate social, en l’occurrence que les individus tiers semblables sont préférables à ceux marqués par la différence (Allen & Wilder, 1975 ; Brewer, 1979 ; Tsui, Egan, & O’Reilly, 1992) [7], que les préjugés sont une forme d’hostilité dirigée à l’encontre des individus qui ne font pas partie du groupe (Adorno, Frenkel-Brunswick, Levinson, & Sanford, 1950 ; Allport, 1954 ; Pettigrew, 1982) [8], que les relations entre les divers groupes sociaux sont nécessairement inscrites dans la concurrence et le conflit (Bobo, 1988 ; Sherif, 1967 ; Sidanius & Paretto, 1999) [9], que le comportement au sein du groupe est motivé principalement par l’ethnocentrisme et le favoritisme intra-groupe (Brewer & Campbell, 1976 ; Brewer & Miller, 1996 ; Sumner, 1906 ; Tajfel & Turner, 1986) [10], que les stéréotypes, la discrimination et l’oppression institutionnalisées sont une résultante inévitable des relations entre les divers groupes au sein d’une société (Sidanius & Pratto, 1993) [11], que le groupe dominant s’efforce toujours d’imposer sa volonté de domination aux groupes dominés (Fiske, 1993 ; Sidanius & Pratto, 1999 ; Bourdieu, 1998, 2001 ) [12] et que les groupes établis usent l’arme du stéréotype pour maintenir les groupes intrus à l’écart (Elias & Scotson, 1997) [13], etc…Dans les pages qui suivent, je m’efforcerai de soutenir la thèse que dans le contexte américain le stéréotype et la stigmatisation sont, d’une part, des outils d’exclusion politique servant à maintenir les groupes dominés/intrus dans une condition infrapolitique au sein de la société, et d’autre part, qu’ils s’inscrivent dans le prolongement d’une politique étrangère américaine belliqueuse, qui maintient une relation de dépendance mutuelle avec les moyens de production du stéréotype (cinéma, médias, manuels scolaires…) tantôt les nourrissant tantôt s’en nourrissant. Ceci explique la fluctuation de l’image de l’arabe/musulman en tant que « l’autre » au grès des moments historiques et la résurgence des stéréotypes lors des crises politiques, conflits ou ingérence américaine dans les affaires d’un pays tiers et leur atténuement en période de calme. Enfin, la réintégration du groupe paria dans la communauté politique, les arabes-américains le cas échéant, est tributaire d’un changement géopolitique au Moyen-Orient, du règlement du conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens et d’une réorientation radicale de la politique étrangère américaine dans le monde arabe.
Si « la condition du paria est définie comme celle de l’impossible inclusion et du rejet » [14], les individus frappés d’ostracisme sont bannis de la communauté politique au nom de leur ipséité et d’une interprétation échelonnée de la différence sui generis qu’ils incarnent. Si ce mot [15] a trouvé usage en occident principalement dans le milieu bourgeois du 19ème siècle grâce à la tragédie de Casimir Delavigne (Le Paria, 1821), c’est essentiellement par une équivoque sémantique, que ce mot introduit par les premiers colonisateurs portugais [16], entre le parayan vocable tamoul qui désigne le « joueur de tambour » et pulliyar « homme de la dernière caste » que ce terme allait s’installer dans les langues européennes. Le monde des arts lyriques et de la littérature se chargera par la suite de diffuser largement ce mot à travers l’Europe par le biais d’œuvres de Victor Hugo, Jules Michelet, Mary Shelley et Joseph Conrad…etc. Encore aujourd’hui, le mot anglais « Pariah », qui renvoie également à une personne d’une caste inférieure, est de plus en plus utilisé dans le contexte politique pour désigner des « Etats voyous » [17]et par prolongement des individus et des sociétés d’un rang inférieur, donc colonisables au regard réificateur du maître ‘blanc’. Ainsi Lorsque Christophe Colomb vit les premiers indiens du continent américain, il écrit dans son livre de bord qu’« …ils seraient de parfaits serviteurs…Avec une cinquantaine d’hommes, nous pourrions tous les soumettre et leur faire faire tout ce que nous souhaitons » [18]. Une fois les colonies américaines installées, il fallait trouver une main d’œuvre docile, bon marché et corvéable à merci. Contrairement aux serviteurs blancs [19] qui recouvraient leur liberté une fois les frais de passage du continent vers le nouveau monde remboursés, le serviteur noir lui était réifié en bien meuble dont disposait le maître comme bon lui semblait. S’il est vrai que l’esclavage existait en Afrique, il n’en demeure pas moins que l’institution américaine de l’esclavage allait s’en distinguer par deux caractéristiques principales ; une recherche frénétique du profit tiré principalement d’une agriculture capitaliste et la réification des esclaves par le biais de la haine raciale et la dichotomie instituée puis naturalisée du blanc, en tant que maître, et du noir esclave. Déjà avant le 17ème siècle, date de l’avènement du commerce d’esclave vers le nouveau monde, la couleur noire était l’incarnation de la répugnance tant sur le plan littéral que symbolique. Aussi, le dictionnaire Oxford définissait-il le vocable « noir » comme « quelque chose de sale, souillé, putride, malveillant, néfaste, désastreux, sinistre, inique, atroce, pernicieux. Ce terme évoquait la honte et la susceptibilité au châtiment ». Plusieurs siècles plus tard, l’intellectuel américain W.E. Dubois dira que « la frontière de la couleur » était toujours présente dans la culture américaine. Car, si la hiérarchie raciale a accompagné la création de la jeune république des Etats-Unis [20] et a tenu lieu à l’intérieur du pays, d’outil servant à maintenir les groupes non-blancs dans un état plébéien [21], elle a servi à l’extérieur, à absoudre les interventions en dehors du territoire de la république afin de repousser ses frontières et acquérir par une entreprise coloniale de nouveaux territoires. Tel Caliban [22], le personnage monstrueux et vil dans « La Tempête » de William Shakespeare, les indiens d’Amérique étaient l’incarnation du mal aux yeux des puritains, qui avançant dans l’étendue sauvage vers la terre promise, se voyaient « assaillis par des serpents volants enflammés » selon les mots du révérend Cotton Matter [23]. Thomas Jefferson prônait le transfert des populations indiennes et la destruction de leurs habitats. Dans une missive adressée à l’un de ses collègues en 1776, il écrit : « …rien ne réduiraient ces miséreux (les indiens) que d’exporter la guerre au cœur de leurs territoires…Je ne m’arrêterai pas là-bas. Je ne cesserai de les poursuive par la guerre tant qu’un seul d’entre eux vivrait encore sur cette rive-ci (du) fleuve Mississipi…Nous ne cesserons de les poursuivre par la guerre tant que l’un deux serait encore sur la surface de la terre » [24]. Pour Thomas Jefferson, de deux choses l’une : les indiens devaient être civilisés ou exterminés.
« Le nombre de blancs purs dans le monde est proportionnellement très faible. Toute l’Afrique est noire ou mate. L’Asie est principalement mate, alors que l’Amérique (exception faite des nouveaux arrivants) l’est tout entière. Et en Europe, les espagnols, les italiens, les français, les russes et les suédois ont plutôt un teint basané ; tout comme les allemands, les saxons seuls faisant figure d’exception, qui avec les anglais constituent la catégorie principale de l’Homme blanc sur la surface de la terre. J’aurai aimé que leur nombre soit augmenté…Je suis probablement partial en favorisant le teint de mon pays, car une telle partialité n’est que chose naturelle chez l’être humain ». Benjamin Franklin (1751).
Benjamin Franklin, « … l’incarnation américaine des lumières…et défenseur des droits de l’Homme et des vertus républicaines » [25] était raciste. A ses yeux, l’humanité se divisait selon la couleur de la peau, les tribus indiennes d’Amérique étant des barbares et sauvages qui prenaient plaisir à faire la guerre et se vantaient du meurtre. Dans ses correspondances, il les décrivait comme ignorants, congénitalement indolents et insolents. Les populaces noires ne valaient guère mieux à ses yeux tant il les considérait imprévoyants, voleurs, malveillants, obstinés et paresseux. Il était favorable à des lois esclavagistes strictes et sévères. Motivé tant par l’intérêt personnel que « national », Benjamin Franklin rêvait d’une Amérique libre réservée exclusivement aux blancs anglo-saxons. En 1751, il déclara que les dirigeants qui annexaient de nouveaux territoires même au dépends des « indigènes » méritaient le titre de « pères de la nation » [26]. Dans l’échelle raciale, les blancs occupaient les premiers échelons et les noirs les derniers. Entre les deux figuraient les peuples asiatiques, les Mongoles, les Malais, les « peaux-rouges » américains et les « latinos », qui sont selon lui le fruit d’un mélange racial. Chaque couleur était synonyme d’un niveau de développement physique, mental et moral, les blancs étant la référence suprême. Aussi, était-il parfaitement naturel que les indiens d’Amérique cèdent la place à la race supérieure. Entre le début du 19ème siècle et 1930, le nombre d’indiens américains, qui vivaient sur le territoire des Etats-Unis d’aujourd’hui, passa de 600 000 à 300 000 environ. Les indiens de Californie, au nombre de 100 000 en 1848 ont été réduits par la violence à 15000 en 1900 [27]. Les générations qui succédèrent à Benjamin Franklin usèrent des mêmes stéréotypes pour justifier l’expédition coloniale. En 1830, le gouverneur de Géorgie déclara que les « traités étaient des instruments qui permettaient sans effusion de sang de persuader des peuples ignorants, intraitables et sauvages de céder ce que les peuples civilisés étaient en doit de posséder… » [28]. Quand au Général William T. Sherman, premier commandant de l’armée de l’ouest qui succéda à la tristement célèbre milice d’Andrew Jackson, il déclara en 1868 que « plus nous tuerons (d’indiens) cette année moins nous aurons à en tuer l’année suivante, car plus je vois ces indiens plus je suis convaincu qu’ils doivent tous être exterminés ou maintenus en tant qu’espèces miséreuses. Qu’ils essayent de devenir civilisés est tout simplement ridicule » [29]. Cette tendance a raciser les peuples dominés et l’usage d’une anthropologie différentialiste au service de la politique étrangère allait se poursuivre pour des fins de campagnes impérialistes contre Hawaï, le Mexique, les Philippines, Cuba et jusqu’à nos jours avec l’invention des « Etats parias/voyous » comme l’Iran, l’Irak de Saddam Hussein, la Syrie et autres. Après tout, "…l’idée que certaines races et cultures ont un but plus noble dans la vie que les autres ; donne au plus puissant ; au plus développé ; au plus civilisé dès lors le droit de coloniser les autres ; non pas au nom de la force brute ou du pillage manifeste ; tous deux des éléments intrinsèques à cet exercice ; mais au non d’un idéal noble. » [30] Hier, l’entreprise coloniale s’effectuait au nom de la civilisation alors qu’aujourd’hui elle est désormais justifiée par les valeurs démocratiques.
Pourquoi les Américains ont-ils une vision stéréotypée des Arabes et des Musulmans ? Est-ce qu’il en a toujours été ainsi ? Quels ont les facteurs à l’origine d’une telle perception ? De toute évidence, il serait erroné de prétendre que tous les Américains partagent cette vision. Ceci dit, il n’en demeure pas moins qu’il existe un « état d’esprit », une perception générale et latente qui attribue une extranéité essentielle aux arabes. Dans son œuvre majeure « l’Orientalisme », Edward Saïd souligne le caractère politique de l’appréhension orientaliste qui s’est structurée sur la différence entre ce qui familier, en l’occurrence l’Europe et l’Occident, et ce qui appartient au domaine de l’étrange et de l’exotique, l’Orient et l’Est ; autrement dit « nous » et « eux » [31]. Déjà à l’époque préislamique, les Byzantins ne tenaient pas en haute estime leurs voisins arabes. Ils voyaient en eux d’excellents guerriers plutôt enclins au pillage qu’à la discipline des batailles rangées. Ils les appelaient par le nom de « barbaroi » [32] à l’exception de ceux qui devenait chrétiens ou des alliés militaires. Cette vision s’est ensuite répandue en Europe et devenue une partie intégrante de la représentation occidentale des Arabes après l’avènement de l’islam. L’image répandue oscillait selon les moments historiques entre l’indifférence, la coexistence (622-710), l’inimité politique (710-1000), l’hostilité militaire, l’animadversion académique ou l’animosité religieuse (1000-1216) [33] puis culmina en affrontements militaires. Lorsque l’Eglise prendra le pouvoir politique, les papes allaient oeuvrer en faveur de l’extinction des schismes qui déchiraient la communauté chrétienne en orientant l’animosité vers les intrus musulmans. La vision de l’Europe médiévale des « Sarrasins » allait persister à travers les siècles pour être développée par le courant orientaliste au cours du 18ème et 19ème siècles [34]. Les voyageurs et marchands qui visitaient les pays d’orient, sans vraiment distinguer les diverses nuances de la mosaïque humaine vivant sous l’empire ottoman, transmettaient les clichés de l’arabe obstiné, paresseux, soumis et fataliste. L’arabe type était ainsi doté d’un cerveau « …qui manquait sérieusement de symétrie à l’instar des rues pittoresques » des villes arabes [35]. Il était un individu à qui « la logique faisait défaut » [36]. Lorsque « Les mille et une nuits » furent introduites en Europe, les traits des personnages fictifs ont été attribués aux arabes [37]. Ce discours orientaliste atteindra son apogée lorsque l’Europe sera au fait de sa domination coloniale directe entre 1815 et 1914. Tout en héritant l’essentiel des clichés orientalistes de l’Europe, les Américains rajoutèrent une touche protestante en adoptant la Bible comme référence suprême de l’histoire du Moyen-Orient. Ainsi les arabes étaient des bédouins, des politiciens rusés et des mercenaires farouches et menaçants [38]. Du reste, ils représentaient une menace lancinante pour les hébreux selon les récits de l’ancien testament. Or, comme les Américains tendent à s’identifier aux anciens hébreux et sont sensibles à l’idéologie missionnaire (les Puritains de la Nouvelle Angleterre se voyaient face aux indiens d’Amérique comme les hébreux face aux Cananéens), il ne leur restait plus qu’un pas aisément franchis pour choisir leur camps dans le conflit israélo-palestinien. Car, les Américains du vingtième siècle identifient souvent les israéliens aux pionniers américains. Or, ce conflit jouera un rôle essentiel dans la construction de l’image de l’arabe et sa dissémination par les outils de production de l’idéologie : les créations cinématographiques, la télévision et les médias de manière générale. L’Arabe sera désormais l’ennemi sauvage de l’israélien vertueux. Enfin, lorsque les Etats-Unis remplacèrent les Britanniques et les Français au Moyen-Orient, ils se trouvèrent face aux mouvements nationalistes comme celui de Nasser en Egypte ou de Mossadegh en Iran, ce qui allait nourrir davantage ces perceptions essentialistes tout en s’inspirant d’elles à des fins politiques. La révolution iranienne qui portera Khomeiny au pouvoir ne fera qu’envenimer les choses davantage. Enfin, l’existence d’un lobby pro-israélien bien structuré, généreusement financé et doté d’un savoir-faire politique impressionnant, face à une faible praxis politique de la communauté arabe,qui a longtemps brillé par son absence, n’a fait qu’enfermer davantage la communauté arabe dans une altérité irréductible. Car, si les similitudes ou les différences culturelles ne déterminent pas en elles-mêmes la politique étrangère des Etats en général, et des Etats-Unis en particulier, il n’en demeure pas moins qu’elles ont un impact majeur dans le processus de prise de décision. De la théorie des luttes des races dans l’histoire des relations Occident/Orient, Dominants/Dominés, on est passé à une autre dont les fondements reposent sur les relations ethniques et culturelles. La culture « fonctionne désormais comme une nature, en particulier comme une façon d’enfermer à priori les individus et les groupes dans une généalogie, une détermination d’origine immuable et intangible » [39].
Tout discours différentialiste est nécessairement simpliste puisqu’il évite par principe l’exégèse complexe et nuancée. Les grandes productions hollywoodiennes ne dérogent pas à cette règle lorsqu’elles construisent leurs discours sur l’extension de l’espèce pour le genre et du particulier pour le général. Au fil du temps une vraie « mythologie du celluloïd » [40] s’est développée dans les studios d’Hollywood. Celle-ci a enfermé des groupes ethniques dans un essentialisme racial et une fixité culturelle à l’unisson avec les objectifs américains en matière de politique étrangère (Les Japonais au cours de la seconde guerre mondiale) ou en accord avec les rapports de force au sein de la société américaine elle-même (maintenir les noirs américains dans un état infra-politique). Or, contrairement aux autres groupes ethniques qui ont émigré aux Etats-Unis, tels que les Irlandais, les Polonais ou les Italiens, les Arabes n’ont jamais été montrés au cinéma à ce jour comme des travailleurs sérieux aspirant au rêve américain et partant contribuant au développement de leur pays d’accueil. Ceci est d’autant plus alarmant que la grande partie de la culture américaine est inculquée par le biais du cinéma et la télévision [41]. « …Dans une époque où les individus tirent leur savoir des films…plutôt que des livres, les créateurs de films ne peuvent se décharger de leur responsabilité vis-à-vis de la vérité en invoquant la liberté artistique » [42] rappelait Henry Kissinger après les attentats d’Oklahoma City de 1995 attribués à tort aux Arabes. La figure de l’Arabe dans la culture cinématographique américaine a toujours été enfermée dans une extériorité culturelle. Il est vrai qu’à l’arrivée des premiers émigrants arabes vers 1870, ils ont été classés racialement parmi les minorités non-blanches, mais cet état de fait changea relativement vite, non sans difficultés et protestations, lorsqu’ils furent considérés blancs de jure en 1924 donc naturalisables [43]. La différence culturelle, dans le cas de la communauté arabe, s’est vite substituée à la notion de race. Il ne s’agissait plus d’un racisme qui puise ses fondements dans l’hérédité biologique mais plutôt dans une différence culturelle incommensurable. Au début du vingtième siècle, alors que le contact américain avec le monde arabe était réduit, le cinéma américain (sun & sand movies), à la quête d’un exotisme lucratif, se contentait de reproduire les stéréotypes hérités du cinéma européen que l’on retrouve dans les films de Georges Méliès (1861-1938), le Palais des mille et une nuits (1905) par exemple. On y retrouve les ingrédients d’une Arabie mythique avec ses cheikhs lascifs et ses femmes dépravées et sensuelles qui s’entassent dans les harems sous l’œil vigilant des eunuques. Si le discours cinématographique versait dans l’exotisme essentialiste, il n’était pas encore à caractère politique. L’implication progressive des Américains dans les affaires du Moyen-Orient et l’apparition en force du mouvement sioniste aux Etats-Unis allait changer la donne. Aussi peut-on ressentir ce revirement dans les reproductions de films anciens comme « The Desert Song », dont la version originale (1929) mettait en scène de vaillants chevaliers arabes combattant avec succès l’armée coloniale française, et dont les remakes (1943 ; 1953) montrent des Arabes indisciplinés et ébouriffés combattant aux côtés des forces nazis. Au cours des années 1930 puis après 1948, date de la création de l’Etat d’Israël et plus tard l’émergence du nationalisme arabe incarné par Nasser, dans les années 1950, la stigmatisation des Arabes revêtira un caractère de plus en plus politique. Par conséquent, c’est dans la conjoncture politique que réside la valeur heuristique à même de déconstruire cette phénoménologie de l’altérité qui touche l’arabe en tant que figure paria. Entre 1929 et 1956, Hollywood produit 231 films et séries où ‘…pour la plupart les Orientaux étaient dépeints en tant que membres d’une secte sinistre qui vise à détruire la race blanche’ [44]. « The Black Coin » (1936) fut le premier film à mettre en scène un terroriste arabe détournant un avion et menaçant de le faire exploser. « Radio Patrol » (1937), instituant une sorte de prophylaxie sociale, montrait quant à lui les émigrants arabes sous une forme peu avenante en tant que criminels redoutables. Enfin, dans « Federal Agents vs Underworld » (c’est l’auteur qui souligne) (1948) on voit une terroriste arabe au nom de « Nila » qui s’attaque aux « infidèles occidentaux ». L’un des tropes les plus souvent utilisés dans ce genre de films est la référence religieuse invoquée par la voix du Muezzin ou l’utilisation subliminale du vocable « Allah » surtout quand les protagonistes chrétiens ou juifs font face à un ennemi de confession musulmane. Le mot « arabe » lui-même est souvent prononcé « Ayrab », manière péjorative qui rappelle « nigger (nègre), dago (météque) ou kike (youpin). Dans ce domaine, une société de production se distinguera par ses choix conscients et systématiques de scénarii anti-arabe. Il s’agit de la société « Cannon » créée par deux producteurs associés Globus & Golan qui recycleront, ironie de l’histoire, les vieux clichés antisémites utilisés par Viet Harlan, cinéaste nazi, dans « Jud Süss » (1940). Ils produiront plusieurs films d’action comme « Hell Squad » (1985), « The Delta Force » (1986), « Killing Streets » (1991)… où le héros blanc finit toujours par vaincre les terroristes arabes. Pis encore, dans « Rules of Engagement » (2000) produit par la société Paramount avec le soutien du ministère de la Défense américain, même les enfants arabes sont des assassins qui sous couvert de leur innocence tirent sur les soldats américains, ce qui justifiera du coup une scène horrifiante d’un massacre à la « My Lai » [45] perpétré par les Américains en « légitime défense ». Plusieurs autres films bénéficieront du soutien technique du ministère de la Défense tels que « Freedom Strike » (1998), « Executive Decision » (1996), et « True Lies » (1994) avec comme acteur principal l’actuel gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, où dans une scène complètement fantasque, une mitraillette Uzi [46] dégringolant un escalier élimine tout un groupe de terroristes arabes. Le 30 novembre 2000, le Secrétaire d’Etat à la Défense, William Cohen, organisa un dîner à l’honneur des producteurs hollywoodiens pour un montant de 295000 dollars au frais du contribuable et souligna l’importance de la synergie entre le monde de l’armée et celui des arts visuels pour rehausser le prestige de l’institution militaire et faciliter le recrutement d’individus à la recherche de sensations fortes. D’ailleurs ce ministère n’hésite pas à intervenir pour rectifier le tir ou refuser son soutien technique et logistique à une production lorsque le scénario va à l’encontre des objectifs de la politique américaine. Il est ainsi intervenu en 1957 pour empêcher que le film « The Bridge Over the River Kwai » ne mette trop en exergue la torture utilisée par l’armée japonaise, puisqu’ après la seconde guerre mondiale le Japon était passé dans le giron américain. Du reste, l’Arabe est souvent subsumé dans un désir incontrôlable pour une héroïne blonde qu’il tente souvent de violer ou de kidnapper « Captured by Bedouin » (1912), « The Pelican Brief » (1993) avec Julia Roberts et Denzel Washington, l’Arabe vouant une haine tenace à l’égard des chrétiens « Another Dawn » (1937), « Legion of the Doomed » (1959) ou encore l’Arabe qui envahit les Etats-Unis et terrorise des civils innocents « Terror Squad » (1988), « The Siege » (1998), où le gouvernement américain, suite à une série d’attaques terroristes, décide de mettre tous les Américains d’origine arabe dans des camps de concentration à l’instar des populations d’origine japonaise pendant le seconde guerre mondiale. Enfin dans des films comme « Frantic » (1988) avec Harrison Ford dirigé par Roman Polanski, on voit des Arabes du Golfe (Oil Arabs) essayant d’acquérir l’arme nucléaire. Le cheikh est aussi un thème récurant « The Power of the Sultan » (1907), « The Arab » (1915), « The Sheik » (1921) où cheikh Ahmed, joué par le célèbre Rudolph Valentino, dit à l’héroïne qu’il vient de kidnapper que « Lorsqu’un Arabe voit une femme qu’il désire, il la prend ». Or les films muets d’Hollywood se gardaient bien de montrer un acte amoureux entre un cheikh arabe et une femme occidentale car les censeurs s’opposaient à l’idée des mélanges des races. Le seul film qui semblait faire exception, The Sheik, où l’héroïne finit par céder aux avances de cheikh Ahmed, n’en est pas une en réalité puisque ledit cheikh n’est pas vraiment arabe, étant de père britannique et de mère espagnole. « L’Arabe cinématographique n’a jamais été un personnage attirant…Durant les années 1920, il était un cheikh basané haussant ses sourcils en pourchassant l’héroïne (occidentale) dans un patio carrelé » [47]. La crise du pétrole de 1973 et l’embargo imposé par les pays arabes inspirera l’image d’un cheikh qui s’enrichit aux dépends des travailleurs américains ; un recyclage du mythe antisémite du juif banquier. Quant aux femmes, leur image a été exploitée à outrance. Les femmes arabes sont souvent humiliées, diabolisées, érotisées ou présentées comme des bêtes de somme marchant derrière des hommes vilains et hirsutes. Dans « Cleopatra » (1917) produit par les studios Fox, elle sont dépeintes en serpents ou vampires, ce qui sera répété par la suite dans « Saadia » (1953) et « Beast of Morocco » (1966). Du reste, elles sont soit des femmes voilées ou danseuses très légèrement vêtues mais dans les deux cas elles ne produisent que du phoné comme dans le film de Bernardo Bertolucci « The Sheltering Sky » (1990) tiré du roman de Paul Bowles, l’écrivain américain qui résidait à Tanger. Enfin, à l’instar de l’homme arabe, elle est également terroriste « The Leopard Woman » (1920), « Nighthawks » (1981)…etc.