Par Abdelaziz Chaambi, Mohamed Kaf, Nadjib Achour, Youssef Girard
Dans un texte publié à l’occasion de son premier anniversaire, la « Fraternité musulmane contre l’antisémitisme » affirme que les résistances à la lutte contre l’anti-sémitisme « restent très vivaces » au sein des communautés musulmanes. Evidement, cette affirmation péremptoire ne s’appuie sur aucune étude quantitative ou qualitative pour étayer ces propos. Il semble que la résistance « très vivace » des musulmans à lutter contre l’anti-sémitisme soit un fait qu’il faut impérativement admettre.
Mais pour quelles raisons les musulmans marqueraient-ils de « très vives résistances » à la lutte contre l’anti-sémitisme ? Et donc qu’est-ce qui ferait que nous serions, pour une part importante d’entre nous, sinon complice de l’anti-sémitisme répandu dans notre communauté, sinon anti-sémites nous même ?
Pour les membres de la « Fraternité musulmane contre l’antisémitisme » la réponse est claire : « Elles se confondent bien sûr avec l’identification de nombreux musulmans et musulmanes au peuple palestinien. Mais elles cachent souvent mal un profond ancrage de l’antisémitisme en milieu musulman ».
Donc les résistances qui « restent très vivaces », au sein des communautés musulmanes, à la lutte contre l’anti-sémitisme, auraient deux fondements :
Alors pourquoi l’anti-sémitisme serait-il ancré en « milieu musulman » ? Parce que notre religion serait ontologiquement porteuse de valeurs anti-sémites ? Parce que notre patrimoine culturel se caractériserait par son anti-sémitisme ? Ou plus simplement parce que toute affirmation de solidarité avec le peuple palestinien serait une marque d’anti-sémitisme ?
L’anti-sémitisme, comme toute forme de racisme, est foncièrement opposé aux valeurs islamiques. Affirmant la fraternité de tous les êtres humains, Allah nous dit dans le Coran : « O hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et Nous vous avons désignés en nations et tribus, pour que vous vous entreconnaissiez. Oui, plus noble des vôtres, auprès d’Allah, c’est le plus pieux des vôtres. Allah est savant, connaisseur, vraiment »[1].
De même, répudiant toute forme de racisme, le Prophète Mohammed expliquait : « O les hommes ! Celui que vous adorez est un, et votre père est un. Pas de supériorité à un Arabe sur un non Arabe, ni à un non Arabe sur un Arabe, ni à un blanc sur un noir, ni à un noir sur un blanc. La seule supériorité qui compte [auprès d’Allah] est celle de la piété. Ai-je transmis le message ? »[2].
C’est cette opposition foncière de l’islam à toute forme de racisme, et donc à l’anti-sémitisme, qui est à l’origine de notre refus de toute idéologie raciste, xénophobe, suprématiste, impérialiste et colonialiste. En conséquence, nous ne pouvons que nous affirmer résolument anti-sionistes étant entendu que le sionisme est une idéologie raciste et colonialiste.
Cette idéologie raciste et colonialiste était revendiquée par Théodore Herzl dans son livre sur l’Etat juif lorsqu’il expliquait : « Pour l’Europe nous constituerons là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie ».
A propos de la population palestinienne, dès 1937, David Ben Gourion affirmait : « Nous devons chasser les Arabes et prendre leur place ». Le fondateur de l’Etat sioniste ne montrait guère plus de compassion envers les Juifs d’ Europe de l’Est victimes du nazisme. Le 8 décembre 1942, Ben Gourion déclara lors d’une réunion de responsables du Mapaï [le Parti ouvrier d’Israël, ancêtre du Parti travailliste] : « Le désastre qu’affronte le judaïsme européen n’est pas mon affaire »[3].
Expliquant le caractère colonial de l’Etat sioniste, Moshé Dayan déclarait dans le journal Haaretz du 4 avril 1969 : « Des villages juifs ont été construits à la place de villages arabes. Vous ne connaissez même pas le nom de ces villages arabes, et vous n’êtes pas à blâmer parce que les livres de géographie n’existent plus. Non seulement ils n’existent plus, mais les villages arabes non plus […]. Il n’y a pas un seul endroit dans ce pays qui n’ait pas eu auparavant une population arabe ».
Le caractère colonialiste du sionisme était clairement revendiqué par l’idéologue de la droite sioniste Zeev Jabotinsky dans son ouvrage intitulé The Iron Wall : « La colonisation sioniste doit être exécutée contre la volonté de la population autochtone. C’est pourquoi cette colonisation doit continuer seulement sous la protection d’une puissance indépendante de la population locale, tel un mur d’acier capable de résister à la pression de la population locale. Ceci est notre politique à l’égard des Arabes […]. Si vous souhaitez coloniser un pays dans lequel une population vit déjà, vous devez fournir une armée pour le pays ou trouver quelque riche personne ou bienfaiteur qui vous en fournirait ». Jabotinsky concluait son propos en affirmant « Le sionisme est une aventure de colonisation et c’est pour cela qu’elle est dépendante d’une force armée ».
Contre toute idéologie colonialiste nous jugeons complètement inacceptable le fait de mettre sur le même plan l’oppresseur et l’opprimé, le colonisateur et le colonisé et donc l’armée israélienne et la résistance du peuple palestinien.
Anti-colonialiste contre vents et marrés
Là est sûrement le point de désaccord fondamental que nous avons avec la « Fraternité musulmane contre l’antisémitisme » puisque cette mise sur le même plan de l’oppresseur et de l’opprimé est explicitement revendiquée par l’association :
« Notre position humaniste, que l’on pourrait qualifier conjointement de pro-israélienne et propalestinienne, est généralement mal perçue dans un contexte submergé par la violence et par les affects. Nous ressentons et manifestons la même sympathie pour les Israéliens et pour les Palestiniens. Nous sommes attachés prioritairement à faire accéder le public musulman à une vision juste de la situation, à une connaissance positive de l’Etat d’Israël, des Israéliens comme des Palestiniens ».
Après une telle affirmation, on peut se poser la question de savoir si le but réel de la « Fraternité musulmane contre l’antisémitisme » est de lutter contre l’anti-sémitisme ou de lutter contre l’anti-sionisme et au-delà contre toute forme de soutien à la lutte du peuple palestinien ?
Car quel but sert cette confusion savamment organisée entre anti-sionisme et anti-sémitisme sinon à disqualifier les mouvements et les individus qui soutiennent la lutte du peuple palestinien ? Cette confusion n’est-elle pas l’une des armes les plus redoutables des sectateurs de l’idéologie colonialiste sioniste qui cherche à affubler du qualificatif nauséabond d’anti-sémite toute personne ou toute organisation qui soutient la cause du peuple palestinien ?
Cette confusion volontairement entretenue par les sionistes, juifs et non-juifs, entre anti-sionisme et anti-sémitisme est d’autant plus dangereuse qu’elle risque de finir par délégitimer la nécessaire lutte contre l’anti-sémitisme.
Notre lutte contre l’idéologie colonialiste sioniste ne repose en rien sur une quelconque forme d’anti-sémitisme que nous condamnons sans ambiguïté, mais sur un anti-racisme, un anti-colonialisme et un anti-impérialisme conséquents. En tant qu’anti-colonialistes nous prenons clairement parti pour les peuples en lutte pour leur émancipation c’est-à-dire pour l’opprimé contre l’oppresseur, pour le colonisé contre le colonisateur, pour le peuple palestinien contre l’Etat colonialiste d’Israël.
En tant que musulmans, notre soutien à la lutte des opprimés contre les oppresseurs a des racines profondément ancrées dans la tradition islamique. Nous incitant à prendre le parti des opprimés, des mostadh’fin, Allah nous dit dans le Coran : « Et qu’avez-vous à ne pas combattre dans le sentier d’Allah, et pour la cause des faible : hommes, femmes et enfants qui disent : « Seigneur ! Fais-nous sortir de cette cité dont les gens sont injustes, et assigne-nous de Ta part un allié, et assigne-nous de Ta part un secoureur » »[4].
Suivant cet appel en faveur des opprimés, nous prenons parti :
- pour les 900 000 palestiniens expulsés de leurs terres et de leurs demeures en 1948 ;
- contre les colonialistes qui ont détruit 531 villages et 300 hameaux pour empêcher le retour des palestiniens et ainsi entériner leur politique de purification ethnique ;
- contre l’Etat qui a poursuivi son projet colonial en occupant les autres parties de la Palestine [Cisjordanie, Gaza] ainsi que le Golan syrien en juin 1967 ;
- et qui depuis continue son plan de colonisation de la Palestine historique par l’expulsion des Palestiniens, à travers la construction du mur et de nouvelles colonies sur les terres occupées en 1948 et en 1967.
Face à cette oppression nous soutenons la lutte du peuple palestinien opprimé qui résiste depuis des années pour sa survie et contre une puissance coloniale usurpatrice.
Sur le plan religieux nous désirons que les croyants de toutes les religions puissent pratiquer librement leur culte en Palestine. Ainsi, en tant que croyants respectueux du pluralisme religieux, et en tant qu’anti-colonialistes nous restons attachés à l’article 16 de la charte nationale palestinienne de 1968 qui stipulait : « La libération de la Palestine, d’un point de vue spirituel, fera bénéficier la Terre Sainte d’une atmosphère de sécurité et de quiétude, ce qui assurera la sauvegarde des lieux saints et garantira la liberté du culte en permettant à chacun de s’y rendre, sans distinction de race, de couleur, de langue ou de religion. C’est pourquoi les Palestiniens souhaitent l’aide de toutes les forces spirituelles du monde ».
Cette position mue par un désir de justice enraciné dans notre spiritualité islamique, ne peut que nous amener à nous désolidariser de tous les musulmans qui ne soutiendraient pas les peuples opprimés dans leur lutte pour leur émancipation et leur survie.
Avec les juifs anti-sionistes contre nos coreligionnaires philo-sionistes
L’exigence d’une éthique de justice ne peut que nous obliger à repenser les catégories que certains musulmans conservateurs voudraient nous imposer en opposant les musulmans aux non-musulmans ou le territoire de l’Islam au territoire non-islamique. A l’heure ou certains musulmans affichent leur philo-sionisme, à l’heure ou d’autres, par peur d’être stigmatisés ou pour obtenir une reconnaissance institutionnelle, préfèrent ne pas afficher leur soutien à la résistance du peuple palestinien, nous affirmons être les frères de lutte des juifs anti-sionistes qui luttent contre une idéologie colonialiste, contre tous musulmans complices des crimes de l’Etat sioniste.
De même au nom de notre exigence de justice enracinée dans notre spiritualité islamique, nous ne pouvons que condamner les régimes des pays musulmans réactionnaires, asservis au régime sioniste et à l’impérialisme qui s’emploient à la destruction ou l’instrumentalisation de la cause palestinienne et à soutenir l’entité usurpatrice.
Contre ces musulmans complices d’une idéologie et d’un Etat colonial, il nous faut rappeler la mémoire, trop souvent, occultée des juifs qui ont combattu l’anti-sémitisme et le sionisme. Ainsi, le Bund, l’un des plus grands mouvements politiques juifs d’Europe de l’Est – il regroupait 30 000 personnes en 1910 -, était résolument anti-sioniste et se battait contre l’anti-sémitisme. Cette organisation révolutionnaire qui défendait l’identité yiddish, prônait l’autonomie « nationale-culturelle » des juifs d’Europe de l’Est[5].
Face aux nazis, le Bund fut l’une des organisations juives qui opposa la résistance la plus active. Le Bund produisit des militants comme Marek Edelman, membre fondateur de l’organisation juive de combat. Edelman fut l’un des maîtres d’œuvre de l’insurrection du Ghetto de Varsovie et un des rares survivants à la répression nazie qui la réprima. Selon lui, l’insurrection du Ghetto de Varsovie était avant tout un acte de dignité humaine face à la barbarie nazie : « En nous soulevant, nous avons rappelé notre appartenance au genre humain. En prenant les armes contre ceux qui voulaient nous anéantir, nous nous sommes raccrochés à la vie et nous sommes devenus des hommes libres »[6].
Après la seconde guerre mondiale, Marek Edelman a décidé de rester en Pologne et demeure un antisioniste déclaré. Répondant à une journaliste israélienne, il affirmait : « Si Israël a été créé, c’est grâce à un accord passé entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’URSS. Pas pour expier les 6 millions de Juifs assassinés en Europe, mais pour se partager des comptoirs au Moyen-Orient »[7].
A la même journaliste qui lui demandait s’il n’était pas logique que des Juifs fassent tout pour survivre, Edelman répondit : « C’est votre philosophie d’Israélienne, celle qui consiste à penser qu’on peut tuer vingt Arabes pourvu qu’un Juif reste en vie. Chez moi, il n’y a de place ni pour un peuple élu ni pour une Terre promise »[8].
Avec Marek Edelman, et avec tous les juifs anti-sionistes, nous serons toujours présents pour nous opposer à une idéologie colonialiste et raciste et à ceux qui la défendent quelle que soit leur origine et leur confession. Pour nous la richesse de la pluralité de l’humanité ne doit pas nous faire oublier son unité ontologique qui est à la base de notre refus intransigeant de toute forme de racisme, de colonialisme, d’impérialisme ou de suprématisme.
Note :
Qui est Didier Bourg, Président de la Fraternité musulmane contre l’anti-sémitisme ?
Didier Bourg, voir photo parue dans la version française du quotidien israélien Jérusalem Post à l’occasion d’un petit portrait de ce dernier : « Le valeureux combat d’un musulman contre l’antisémitisme ».
Mais avant cet article du Jérusalem Post, Didier Bourg avait été brièvement présenté dans un article du Monde, le 9 décembre 1999.
Dans ce papier signé par le journaliste Henri Tincq intitulé : « Voyage parmi les convertis à l’Islam", Didier Bourg ne semble pas avoir gardé un très bon souvenir de la communauté musulmane.
L’article du Monde précise en effet que Didier Bourg « En a assez de s’entendre appeler par un sonore mon frère Ali quand on attend de lui un service, mais par un sec Didier , quand on veut lui faire sentir qu’un converti est un musulman de seconde zone, voire un pilleur d’islam , un colonisateur , un indicateur et autres noms d’oiseaux qui, à l’entendre, volent encore dans la communauté musulmane à propos des convertis. »
L’article d’Henri Tincq précise également que : « Didier-Ali Bourg, qui a embrassé l’islam en 1988, entame son douzième ramadan, mais le nom d’Ali commence à lui peser. Il veut rester Didier. »
Puis, plus loin dans ce même article, Didier Bourg dans une attitude pour le moins paternaliste à l’encontre des musulmans laisse sous entendre que ces derniers auraient des difficultés à maîtriser les « codes culturels de la France » :« Les convertis sont appelés à jouer un rôle croissant dans un islam français qui se cherche des porte-parole et des médiateurs. Ils maîtrisent plus facilement les codes culturels de la France »
[1] Sourate 49 – verset 13
[2] Rapporté par Ahmed
[3] Tom Segev , Le Septième Million – Les Israéliens et le génocide, Liana Levi, 1993
[4] Sourate 4 –Verset 75
[5] Au-delà de l’antisionisme que nous partageons avec le Bund, ces thématiques son d’un grand intérêt pour les musulmans vivant en occident que nous sommes. Sur le Bund cf. Minczeles Henri, Histoire générale du Bund, Un mouvement révolutionnaire juif, Éditions Denoël, Paris, 1999
[6] Courrier international n°806 du 13 avril 2006
[7] Ibid.
[8] Ibid.
De l’art de la propagande israélienne
Réponse au document de la « Fraternité musulmane contre l’antisémitisme » et aux explications fournies par M. Didier Bourg.
Rim al-Khatib
Ayant entamé cette réponse avant la parution de l’article des frères du groupe « ijtihâd », j’ai préféré enlever toute la première partie concernant la criminalisation des « communautés musulmanes » par la « Fraternité », rejoignant entièrement la réponse faite par l’article en question, paru sur oumma.com. Je ne reprendrai donc pas ce point, me contentant d’ajouter que la criminalisation des « communautés musulmanes » affaiblies déjà par la vague raciste antimusulmane et antiarabe est une pratique « NPNS », prenant cette fois-ci un autre sujet. Les responsables de cette association poursuivent ce chemin colonial consistant à criminaliser la victime, en prétendant que les « communautés musulmanes » ne résistent pas à l’antisémitisme qui les rongerait. Donc, à partir du texte de la « Fraternité », tout musulman devrait affirmer qu’il a pour objectif de lutter contre l’antisémitisme, sinon, il ferait partie de ceux qui « résistent à la lutte contre l’antisémitisme » et, allons plus loin, il serait antisémite. La boucle de l’accusation est bouclée. Se proclamant « humanistes », ils jugent. Quant au musulman, il devra se défendre.
Mais ce qui est encore plus grave, c’est le sionisme et le colonialisme latents dans ces textes, concernant la question palestinienne, ces idéologies qui ne peuvent supporter la conscientisation des jeunes, renouant avec l’histoire, celle de leurs parents, qui ont connu et lutté contre le colonialisme et contre l’injustice, et celle de leurs peuples, et notamment du peuple palestinien. Ces jeunes ont surmonté des obstacles et ouvert les yeux sur ce que l’école et les médias en Europe ont voulu leur masquer, la réalité de l’Etat sioniste, Etat colonial fondé et soutenu par les puissances impériales.
Alors que les musulmans veulent renouer avec leur histoire et l’histoire de leurs peuples, quoi de plus facile que de s’afficher a-historique et de juger sans vouloir se référer à l’histoire. M. Bourg a décidé qu’il ne le ferait pas, car « la référence historique sert à justifier, avec justesse aux yeux des deux camps, la revendication du rejet définitif de l'autre », façon de dire que tout s’équivaut, la cause juste et la cause injuste, l’histoire écrite par les uns et les autres, ce qui est une façon très simple et surtout très lâche de ne pas essayer de comprendre. Si les Palestiniens parlent de massacres lors de la création de l’Etat sioniste, c’est vrai et ce n’est pas vrai, dira-t-il, façon de rester entre les deux. Mais dans l’Islam, dans le véritable humanisme, personne ne peut rester au milieu, entre les agresseurs et les agressés, entre les tyrans et les opprimés.
Evidemment, un peuple héroïque qui lutte contre un Etat colonial, armé et financé par tout l’occident impérial, qui lutte contre l’injustice, qui prend en main son destin, a de quoi susciter l’admiration chez les opprimés dans le monde, malgré toute la contre-propagande sioniste. Mais les propagandistes israéliens préfèrent regarder de loin et juger, déclarant être « pro-israélien et pro-palestinien, ressentir et manifester la même sympathie pour les Israéliens et pour les Palestiniens, être attaché prioritairement à faire accéder le public musulman à une vision juste de la situation, à une connaissance positive de l'Etat d'Israël, des Israéliens comme des Palestiniens » où par des mots creux et flottants, hors de toute réalité, ils cherchent à neutraliser le soutien accru aux Palestiniens par des déclarations où tout s’emmêle et s’enchevêtre. Y aurait-il une vérité ? De quoi parle-t-on ? Pourquoi soutenir Israël, à partir de quels fondements religieux ou politiques ? A quelle histoire occulte font-ils référence, en leur for intérieur, tout en refusant de se référer explicitement à l’histoire réelle? Est-ce qu’ils soutiennent cet Etat colonial parce qu’il rassemble les « survivants » des massacres des nazis européens ? Est-ce qu’ils soutiennent cet Etat colonial parce qu’il fait partie du monde occidental et qu’il a la vocation de faire rempart contre la barbarie orientale ? Est-ce qu’ils soutiennent cet Etat colonial à cause de ses références religieuses, avec une prétendue histoire remontant à 2000 ans ? Ou tout simplement parce que, comme M. Bourg le répète, cet Etat est « la seule démocratie dans la région » ? Qu’importe, ils prétendent soutenir l’agresseur et l’agressé à la fois, occultant les armes de plus en plus sophistiquées qui sèment la mort, détruisent une région entière, brisent les familles et les avenirs, une façon d’absoudre l’Europe de réfléchir sérieusement à son histoire coloniale et à sa politique impériale présente.
Mais il nous faut nous arrêter à ce passage, très révélateur, soit de l’adhésion aveugle au sionisme raciste et exterminateur, au sionisme qui pratique le nettoyage ethnique en Palestine, soit de l’ignorance totale de la question. Là aussi, la référence à l’histoire aurait quand même ouvert les yeux de son auteur.
« Le peuple israélien (constitué, ne l'oublions pas d'un million et demi d'Arabes palestiniens) est aussi victime de l'action de ses dirigeants. En même temps, Israël est une démocratie, la seule de la région, ce qui explique que beaucoup d'Arabes israéliens préfèrent vivre en Israël que dans un futur Etat palestinien. Et ils vivent souvent (pas toujours car ils sont aussi victimes de mépris et de conditions d'existence inférieures) en toute fraternité avec leurs concitoyens juifs ou chrétiens. »
Ce court paragraphe constitue le b a ba de la propagande sioniste. Les Palestiniens qui n’ont pas été chassés de leur pays en 48 et qui ont continué à vivre sur leur terre (et non dans l’Etat sioniste), qui luttent depuis 48 pour récupérer leurs droits, leurs terres confisquées et volées, qui luttent pour protéger leurs lieux saints, sont devenus, pour l’auteur de ce texte, des « Israéliens », parce que l’Etat d’Israël s’est installé sur leur pays. La présence des Palestiniens dans leur propre pays et sur leur terre est devenue un sujet de propagande en faveur de l’Etat colonial, malgré la situation criminelle qui leur est faite. Les propagandistes sionistes savent retourner les faits, les expliquant selon une vision étriquée et partielle, refusant de rappeler que cette population autochtone indéracinable est toujours menacée d’expulsion par les colons, qui considèrent qu’ils n’ont pas achevé la Nakba de 48.
Sioniste ou ignorant ? En tout cas, la propagande israélienne utilise tous les arguments fallacieux pour convaincre. Mais rappelons que si les Palestiniens vivent en « Israël », c’est parce que c’est leur pays, la Palestine, ils y sont nés et leurs parents y vivaient avant même la création de cet Etat colonial. Ils n’y sont pas venus, ni en touristes ni en travailleurs, ils étaient là avant les Israéliens, comme toute la terre de la Palestine en témoigne. D’ailleurs, ils disent : « nous n’avons pas demandé à être israéliens, mais nous vivons dans notre pays. La nationalité israélienne nous a été imposée, et nous ne quitterons pas notre pays ». Comment peut-on ignorer ce que vit cette population, soumise à l’Etat sioniste depuis 48, lorsqu’on prétend vouloir informer ?
Pire : M. Bourg considère que ces Palestiniens de 48 (ainsi appelés parce qu’ils vivent dans leur pays, malgré l’occupation et la colonisation sionistes) préfèreraient vivre « en Israël » plutôt que dans les territoires occupés en 67 ! Quelle ignonimie ! Quel racisme ! Quel mépris envers une population qui a décidé de rester et de lutter dans son propre pays ! Pourquoi s’en irait-elle, pourquoi irait-elle grossir les rangs des réfugiés, qui attendent dans les camps, de retourner chez eux et sur leurs terres ? Ils y sont déjà. Donc, si ces Palestiniens ne veulent pas vivre en Cisjordanie, c’est parce qu’ils ne veulent pas tout simplement abandonner leurs maisons, leurs terres, les terres de leurs ancêtres, et surtout, ils veulent protéger ce qui peut être protégé de ce patrimoine palestinien, profane et religieux, qui est en cours de judaïsation et de colonisation. Si ces Palestiniens s’en vont, s’ils abandonnent leurs terres et leur pays, ce à quoi les convient les colons sionistes et c’est ce dont ils sont menacés tous les jours par des dirigeants de l’Etat d’Israël, ils pratiqueront le nettoyage ethnique « volontaire ». Quelques faits d’histoire sont utiles pour quiconque veut informer. Lorsque les massacres et les tueries ont déferlé en 48, sur les villes et les villages palestiniens, et que la population s’est enfuie, harcelée par les bandes criminelles sionistes, lorsque les résistants sont tombés, la propagande israélienne a prétendu que les Palestiniens ont quitté « volontairement » leurs villages, leurs villes et leur pays. Les Palestiniens auraient quitté leurs terres, à la demande des appels lancés par les radios arabes, mais il a été prouvé, par des études minutieuses, que cela est faux. Mais les mythes israéliens ont du mal à s’écrouler, dans les pays impérialistes, et surtout chez ceux qui ont intérêt à refuser la vérité. Pour les sionistes, il n’y a pas eu de massacres, tout simplement, rejetant la faute sur les pays arabes. C’est d’ailleurs ce qui est repris, bêtement, par les manuels scolaires français.
Dans la propagande israélienne, il est dit que les Palestiniens vivant dans l’Etat d’Israël apprécient la démocratie juive. Comment les Palestiniens l’apprécieraient-ils alors que les autorités et la société israélienne pratiquent un apartheid systématique, alors que leurs terres sont confisquées et colonisées, que leurs villes et villages sont appauvris par la politique étatique, alors que les colons et les autorités profanent tous les jours leurs cimetières, leurs lieux de culte, chrétiens et musulmans? Cette vision coloniale et raciste nie la présence d’un apartheid et d’un nettoyage ethnique envers les Palestiniens de l’intérieur. Elle justifie, par un tour de passe-passe, ces pratiques honteuses pour l’humanité commises par les Israéliens, ces colons venus d’ailleurs, d’Europe et d’Amérique, surtout, qui n’hésitent pas à jeter des têtes de cochons dans la grande mosquée de Yafa, qui n’hésitent pas à déterrer les morts des cimetières chrétiens de Bassa ou de Kfar Bir’im, qui ont transformé des mosquées de Yafa et de Lid, de Tabaraya en bars, en musée, et dans les villages de Galilée, en enclos pour les bêtes ? Pour tout musulman, français ou arabe, et même pour tout humaniste épris de justice, les menaces de destruction de la mosquée d’al-Aqsa, la profanation du cimetière Ma’manullah pour construire un musée « de la mémoire » doivent quand même émouvoir, surtout lorsqu’on sait que ce sont des lieux historiques, qui font partie du patrimoine de l’humanité.
La propagande israélienne parle aussi de la fraternité qui lierait les Palestiniens de l’intérieur à leurs « concitoyens » juifs et chrétiens. Mais les « chrétiens » et les « druzes », les « bédouins » sont des Palestiniens. Comment fraternisent-ils avec eux-mêmes ? A moins de désigner les « musulmans » par « palestiniens », les chrétiens devenant une catégorie à part, venue d’on ne sait où, mais admise en toute générosité par le petit Etat démocratique « d’Israël ». C’est la vision sioniste catégorisant la population palestinienne, où il n’y a pas un peuple, mais des musulmans, des chrétiens, des druzes, des bédouins, des tcherkesses, etc…. Bref, des individus que l’Etat sioniste désigne et définit, selon ses intérêts et sa propre vision. Y a-t-il plus colonial que cela ?
Les textes écrits par l’association et M. Bourg défendent l’apartheid et la colonisation, méprisent les Palestiniens et les Arabes et lisent l’histoire à travers un œil, celui des sionistes, criminalisant ceux qui soutiennent les Palestiniens et leur lutte. En réalité, ne pas défendre le faible contre le fort, l’opprimé contre l’oppresseur, la victime contre le bourreau est une attitude lâche et inhumaine.
Dernier point : celui de la « démocratie israélienne » et des régimes arabes. D’abord, pourquoi Israël serait « la seule démocratie » dans la région ? Quels sont les critères de la démocratie ? L’apartheid, la colonisation et le nettoyage ethnique en font-ils partie ? Si nous contestons le caractère démocratique des régimes arabes, la République islamique d’Iran a un régime démocratique, même si elle est devenue la bête noire de l’occident impérialiste. Selon les références occidentales, l’Iran est pourtant une démocratie. Le peuple élit des représentants, il n’y a pas d’apartheid, toutes les catégories de la population agissent, s’expriment et sont représentés, mieux encore qu’aux Etats-Unis et en France. Qui pourra affirmer le contraire ?
Affirmer que les Etats arabes « ont largement maltraité les Palestiniens et la situation de ce peuple et le pseudo soutien qu'ils leur apportent sert surtout à justifier le maintien de régimes autoritaires. » est une façon de noyer, à la manière sioniste, le problème. Il est évident que les régimes arabes ne soutiennent pas la libération de la Palestine et qu’ils s’en servent, mais les pays arabes, les peuples arabes, sont soumis au diktat américano-sioniste et leur libération ne peut se réaliser qu’en luttant contre les colonisateurs et en balayant les régimes. Mais il existe une différence entre les régimes arabes et l’Etat sioniste, non seulement au niveau de la responsabilité de l’occupation et de la colonisation, mais parce que ces régimes sont soumis et inféodés à l’impérialisme et à l’intérêt américano-sioniste. Faire la comparaison entre la nature de ces régimes (démocratique, autoritaire) pour justifier un alignement pro-israélien revient à jouer le rôle du propagandiste sioniste, en masquant la nature réelle des choses dont on parle.
Pour finir, ces textes, loin de définir une position « humaniste », même s’ils sont truffés de termes généreux, comme « la reconnaissance mutuelle des êtres humains », sont en réalité des textes exprimant la lâcheté de ceux qui ont décidé d’abandonner le chemin de la justice et de la véritable paix, pour lesquelles luttent les Palestiniens, et se conforter du chemin facile creusé par les colonisateurs, dominateurs aujourd’hui, fauteurs de guerre et arrogants.
Aujourd’hui, en Occident, il est plus facile de tenir ce discours que d’oser affirmer un soutien clair à la résistance du peuple palestinien et des peuples arabes.