1ere partie
Le début de la mondialisation/globalisation remonte aux conséquences du premier voyage de Christophe Colomb qui l’a amené en octobre 1492 à débarquer sur les rivages d’une île de la mer
Caraïbe. C’est le point de départ d’une intervention brutale et sanglante des puissances maritimes européennes dans l’histoire des peuples des Amériques, une région du monde qui, jusque là,
était restée à l’écart de relations régulières avec l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Les conquistadors espagnols et leurs homologues portugais, britanniques, français, hollandais |1| ont
conquis l’ensemble de ce qu’ils ont convenu d’appeler les Amériques |2| en provoquant la mort de la grande majorité de la population indigène afin d’exploiter au maximum les ressources naturelles
(notamment l’or et l’argent) |3|. Simultanément, les puissances européennes sont parties à la conquête de l’Asie. Plus tard, elles ont complété leur domination par
l’Australasie et enfin l’Afrique.
En 1500, juste au début de l’intervention brutale des Espagnols et des Portugais en Amérique centrale et du Sud, cette région comptait au moins 18 millions d’habitants (certains auteurs avancent des chiffres beaucoup plus élevés allant jusqu’à près de 100 millions |4|). Un siècle plus tard, il ne restait plus qu’environ 8 millions d’habitants (colons européens et premiers esclaves africains compris). Dans le cas de la plupart des îles de la mer Caraïbe, l’ensemble des indigènes a été exterminé. A noter que pendant une longue période, les Européens, soutenus par le Vatican |5|, ne considéraient pas les indigènes des Amériques comme des êtres humains |6|. C’était bien commode pour les exterminer et les exploiter.
Tableau 1. Comparaison entre l’évolution de la population de l’Europe occidentale et celle de l’Amérique latine entre 1500 et 1820 (en millions)
En Amérique du Nord, la colonisation européenne a commencé au 17e siècle, essentiellement conduite par l’Angleterre et la France, puis a connu une expansion rapide au 18e siècle, époque marquée aussi par une importation massive d’esclaves africains. Les populations indigènes ont été exterminées ou repoussées hors des zones d’implantation des colons européens. En 1700, les indigènes constituaient les trois quarts de la population ; en 1820, leur proportion n’était plus que de 3%.
Jusqu’à l’intégration forcée des Amériques dans le commerce planétaire, l’axe principal des échanges commerciaux intercontinentaux concernait la Chine, l’Inde et l’Europe7. Le commerce entre l’Europe et la Chine empruntait des voies terrestres et maritimes (via la mer Noire) |7|. La principale voie qui reliait l’Europe à l’Inde (que ce soit au Nord Ouest de l’Inde, la région du Gujarat ou, au Sud-Ouest, le Kerala avec les ports de Calicut et de Cochin) passait par la mer Méditerranée, puis Alexandrie, la Syrie, la péninsule arabique (le port de Muscat) et enfin la mer d’Arabie. L’Inde jouait également un rôle actif dans les échanges commerciaux entre la Chine et l’Europe.
Jusqu’au 15e siècle, les différents progrès techniques réalisés en Europe dépendaient des transferts de technologie depuis l’Asie et le monde arabe.
A la fin du 15e siècle et au cours du 16e siècle, le commerce commence à emprunter d’autres routes. Au moment où le Génois Christophe Colomb, au service de la couronne espagnole, ouvre la route maritime vers les « Amériques » |8| par l’Atlantique en prenant la direction de l’Ouest, Vasco de Gama, le navigateur portugais cingle vers l’Inde en empruntant aussi l’océan Atlantique mais en faisant cap vers le Sud. Il longe les côtes occidentales de l’Afrique du Nord au Sud, pour ensuite prendre la direction de l’Est après avoir croisé le Cap de Bonne Espérance au sud de l’Afrique |9|. La violence, la coercition et le vol sont au centre des méthodes employées par Christophe Colomb et Vasco de Gama afin de servir les intérêts des têtes couronnées d’Espagne et du Portugal. Au cours des siècles qui suivront, les puissances européennes et leurs serviteurs utiliseront systématiquement la terreur, l’extermination et l’extorsion combinées à la recherche d’alliés locaux prêts à se mettre à leur service. De nombreux peuples de la planète voient le cours de leur histoire bifurquer brutalement sous les coups de fouet des conquistadors, des colons et du capital européen. D’autres peuples subissent un sort plus terrible encore car ils sont exterminés ou réduits à la situation d’étranger dans leur propre pays. D’autres enfin sont transplantés de force d’un continent vers un autre et réduits en esclavage. Certes l’histoire qui a précédé le 15e siècle de l’ère chrétienne a été marquée à de nombreuses occasions par des conquêtes, des dominations et la barbarie mais celles-ci ne concernaient pas encore toute la planète. Ce qui est frappant au cours des cinq derniers siècles, c’est que les puissances européennes sont parties à la conquête du monde entier et, en trois siècles, ont fini par mettre en relation de manière brutale (presque) tous les peuples de la planète. En même temps, la logique capitaliste a finalement réussi à dominer tous les autres modes de production (sans nécessairement les éliminer entièrement). A partir de la fin du 15e siècle, la marchandisation capitaliste du monde a connu un premier grand coup d’accélérateur, d’autres ont suivi notamment au 19e siècle avec la diffusion de la révolution industrielle à partir de l’Europe occidentale et la colonisation « tardive » de l’Afrique par les puissances européennes. Les premières crises économiques internationales liées aux cycles du capital (dans l’industrie, la finance et le commerce) ont explosé dès le début du 19e siècle et ont provoqué notamment les premières crises de la dette |10|. Le 20e siècle a été le théâtre de deux guerres mondiales dont l’épicentre était l’Europe et de tentatives infructueuses de construction du socialisme. Le virage du capitalisme mondial vers le néolibéralisme à partir des années 1970 et la restauration du capitalisme dans l’ex-bloc soviétique et en Chine ont donné un nouveau coup d’accélérateur à la mondialisation/globalisation.
Deuxième voyage intercontinental de Vasco de Gama (1502) : Lisbonne - Le Cap de Bonne Espérance - Afrique de l’Est - Inde (Kerala)
Après un premier voyage vers l’Inde réalisé avec succès en 1497-1499, Vasco de Gama est envoyé une nouvelle fois en mission par la couronne portugaise vers ce pays avec une flotte de vingt navires. Il quitte Lisbonne en février 1502. Quinze bateaux doivent effectuer le voyage de retour et cinq (sous le commandement de l’oncle de Gama) doivent rester derrière pour protéger les bases portugaises en Inde et bloquer les bateaux quittant l’Inde pour la mer Rouge afin de couper le commerce entre ces deux régions. De Gama double le Cap en juin et fait escale en Afrique de l’Est à Sofala pour acheter de l’or |11|. A Kilwa, il force le souverain local à accepter de payer un tribut annuel de perles et d’or et il cingle vers l’Inde. Il attend au large de Cannanora (à 70 km au Nord de Calicut -aujourd’hui Kozhikode) les navires arabes au retour de la mer Rouge. Il s’empare d’un bateau qui rentre de la Mecque avec des pèlerins et une cargaison de valeur. Une partie de la cargaison est saisie et le bateau incendié. La plupart de ses passagers et de son équipage périssent. Il fait ensuite relâche à Cannanora où il échange des présents (il offre de l’or et reçoit des pierres précieuses) avec le souverain local, mais il ne fait pas d’affaires car il juge le prix des épices trop élevé. Il fait voile vers Cochin (aujourd’hui Kochi), arrête ses navires en face de Calicut et demande que le souverain expulse toute la communauté des négociants musulmans (4 000 ménages) qui utilisent le port comme base pour commercer avec la mer Rouge. Devant le refus du Samudri, souverain local hindou, Vasco de Gama fait bombarder la ville comme l’a déjà fait en 1500 Pedro Cabral, un autre navigateur portugais. Il s’embarque pour Cochin au début de novembre, où il achète des épices en échange de l’argent, du cuivre et des textiles volés au navire qu’il a fait couler. Un comptoir permanent est établi à Cochin et cinq navires y sont laissés pour protéger les intérêts portugais. Avant qu’elle ne quitte l’Inde pour rentrer au Portugal, la flotte de De Gama est attaquée par plus de trente navires financés par les négociants musulmans de Calicut. Ils sont mis en déroute après un bombardement portugais. En conséquence, une partie de la communauté commerçante des musulmans de Calicut décide d’aller baser ses opérations ailleurs. Ces batailles navales montrent clairement la violence et le caractère criminel de l’action de Vasco de Gama et de la flotte portugaise. De Gama rentra à Lisbonne en octobre 1503, avec treize de ses navires et près de 1 700 tonnes d’épices, soit une quantité à peu près égale à celle que Venise faisait venir chaque année du Moyen–Orient à la fin du 15e siècle. Les marges portugaises sur ce commerce sont bien plus importantes que celles des Vénitiens. La plus grande partie des épices est écoulée en Europe via Anvers, le principal port des Pays–Bas espagnols et aussi, à cette époque, le port européen le plus important.
Les expéditions maritimes chinoises au 15e siècle
Les Européens n’étaient pas les seuls à faire de longs voyages et à découvrir de nouvelles routes maritimes mais, manifestement, ils étaient les plus agressifs et les plus conquérants. Plusieurs dizaines d’années avant Vasco de Gama, entre 1405 et 1433, sept expéditions chinoises prennent la direction de l’Ouest et visitent notamment l’Indonésie, le Vietnam, la Malaisie, l’Inde, le Sri Lanka, la Péninsule arabique (le détroit d’Ormuz et la mer Rouge), les côtes orientales de l’Afrique (notamment Mogadiscio et Malindi). Sous le règne de l’empereur Yongle, la marine Ming « comptait approximativement 3 800 navires au total, dont 1 350 patrouilleurs et 1 350 navires de combat rattachés aux postes de garde ou aux bases insulaires, une flotte principale de 400 gros navires de guerre stationnés près de Nankin et 400 navires de charge pour le transport des céréales. Il y avait en outre plus de 250 navires–trésor à grand rayon d’action » |12|. Ils étaient cinq fois plus gros que n’importe lequel des navires de De Gama, avec 120 mètres de long et près de 50 mètres de large. Les gros navires avaient au moins 15 compartiments étanches, de sorte qu’un bâtiment endommagé ne coulait pas et pouvait être réparé en mer. Leurs intentions étaient pacifiques mais leur force militaire était suffisamment imposante pour parer efficacement aux attaques, ce qui ne se produisit qu’à trois occasions. La première expédition avait pour destination les Indes et leurs épices. Les autres avaient pour mission d’explorer la côte orientale de l’Afrique, la mer Rouge et le golfe Persique. Le but premier de ces voyages était d’établir de bonnes relations en offrant des cadeaux et en escortant des ambassadeurs ou des souverains qui se rendaient en Chine ou en partaient. Aucune tentative ne fut faite pour établir des bases à des fins commerciales ou militaires. Les Chinois recherchaient de nouvelles plantes pour les besoins de la médecine et l’une des missions avait emmené avec elle 180 membres de la profession médicale. Par contraste, lors du premier voyage de Vasco de Gama vers l’Inde, son équipage se composait de 160 hommes environ, dont des artilleurs, des musiciens et trois interprètes arabes. Après 1433, les Chinois abandonnent leurs expéditions maritimes au long cours et donnent la priorité au développement interne.
En 1500, des niveaux de vie comparables
Quand les puissances d’Europe occidentale se lancent à la conquête du reste du monde à la fin du 15e siècle, le niveau de vie et le degré de développement des Européens n’étaient pas supérieurs à d’autres grandes régions du monde. La Chine devançait incontestablement l’Europe occidentale en bien des points : conditions de vie des habitants, niveau scientifique, travaux publics |13|, qualité des techniques agricoles et manufacturières. L’Inde était plus ou moins à égalité avec l’Europe notamment du point de vue des conditions de vie de ses habitants et de la qualité de ses produits manufacturés (ses textiles et son fer étaient de meilleure qualité que les produits européens) |14|. La civilisation inca dans les Andes en Amérique du Sud et celle des Aztèques au Mexique étaient également très avancées et florissantes. Il faut être très prudent quand il s’agit de définir des critères de développement et éviter de se limiter au calcul du produit intérieur brut par habitant. L’espérance de vie, l’accès à l’eau potable, la sécurité d’existence, la qualité de la santé, le respect des différences, la relation homme/femme, les mécanismes de solidarité collective constituent dans leur ensemble des critères de comparaison plus importants que le PIB per capita. Ceci dit, même si on s’en tient à ce dernier critère et qu’on y ajoute l’espérance de vie et la qualité de l’alimentation, les Européens ne vivaient pas mieux que les peuples d’autres grandes régions du monde avant de se lancer à leur conquête.
Le commerce intra asiatique avant l’irruption des puissances européennes
En 1500, la population de l’Asie était cinq fois plus importante que celle de l’Europe occidentale. La population indienne à elle seule représentait le double de la population de l’Europe occidentale |15|. La région représentait donc un très vaste marché avec un réseau de négociants asiatiques opérant entre l’Afrique orientale et les Indes, et entre les Indes orientales et l’Indonésie. A l’Est du détroit de Malacca, le commerce était dominé par la Chine. Les négociants asiatiques connaissaient bien la direction saisonnière des vents et les problèmes de navigation dans l’océan Indien. Les navigateurs expérimentés étaient nombreux dans la région, ils avaient à leur disposition un ensemble d’études scientifiques sur l’astronomie et la navigation. Leurs instruments de navigation n’avaient pas grand chose à envier aux instruments portugais. De l’Afrique orientale à Malacca (dans le mince détroit séparant Sumatra de la Malaisie), le commerce asiatique était réalisé par des communautés de marchands qui menaient leurs activités sans navires armés ni ingérence marquée des gouvernements. Les choses changèrent radicalement avec les méthodes employées par les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les Français au service de leur Etat et des marchands. Les expéditions maritimes lancées par les puissances européennes vers différentes parties de l’Asie augmentèrent considérablement comme le montre le tableau ci-dessous (tiré de Maddison, 2001). Il indique clairement que le Portugal était sans aucun doute possible la puissance européenne dominante en Asie au cours du 16e siècle. Il a été remplacé au siècle suivant par les Hollandais, lesquels sont restés dominants au cours du 18e siècle, les Anglais occupant la seconde position.
Tableau 2. Nombre de navires envoyés en Asie par sept pays européens, 1500–1800
La Grande Bretagne rejoint les autres puissances européennes dans la conquête du monde
« Au 16e siècle, les principales activités de l’Angleterre en dehors de l’Europe étaient la piraterie et les voyages de reconnaissance en vue d’étudier les possibilités de créer un empire
colonial. Le coup le plus hardi fut le soutien royal apporté à l’expédition de Drake (1577–80) qui, avec cinq navires et 116 hommes, contourna le détroit de Magellan, saisit et pilla les
navires espagnols chargés de trésors au large des côtes chiliennes et péruviennes, établit des contacts utiles dans les îles aux épices des Moluques, à Java, au Cap de Bonne–Espérance et en
Guinée lors du retour » |16|. A la fin
du 16e siècle, la Grande-Bretagne marque un coup décisif pour affirmer définitivement sa puissance maritime en infligeant une défaite navale à l’Espagne au large des côtes britanniques. A
partir de ce moment, elle se lance à la conquête du Nouveau monde et de l’Asie. Dans le Nouveau Monde, elle crée des colonies sucrières aux Antilles et, à partir des années 1620, elle participe
activement au trafic des esclaves importés d’Afrique. Simultanément, elle installe entre 1607 et 1713 quinze colonies de peuplement en Amérique du Nord dont treize finissent par proclamer leur
indépendance pour devenir en 1776 les États–Unis, les deux autres resteront dans le giron britannique et feront partie du Canada. En Asie, la couronne britannique adopte une autre
politique : plutôt que de recourir à la création de colonies de peuplement, elle instaure un système de colonies d’exploitation en commençant par l’Inde. A cet effet, l’Etat britannique
donne sa protection à la Compagnie des Indes orientales en 1600 (une association de marchands qui est en concurrence avec d’autres regroupements du même type en Grande Bretagne). En 1702, la
Compagnie des Indes orientales obtient de l’Etat le monopole du commerce et se lance à la conquête des Indes qui aboutit à la victoire à la bataille de Plassey en 1757 ce qui lui permet de
prendre le contrôle du Bengale. Pendant un peu plus de deux siècles, la Grande-Bretagne applique une politique économique protectionniste pure et dure puis, une fois devenue la puissance
économique dominante dans le courant du 19e siècle, elle impose une politique impérialiste libre–échangiste. Par exemple, elle impose à coups de canon à la Chine la « liberté du
commerce » afin de forcer les Chinois à acheter l’opium indien et de permettre aux Britanniques d’acquérir, avec le produit de la vente de l’opium, du thé chinois pour le revendre sur le
marché européen. Par ailleurs elle étend ses conquêtes en Asie (Birmanie, Malaisie), en Australasie (Australie, Nouvelle-Zélande…), en Afrique du Nord (Egypte), au Proche Orient… Au niveau de
l’Afrique subsaharienne jusqu’au 19e siècle, le commerce des esclaves est son seul grand domaine d’intérêt. Ensuite, elle se lance à sa conquête.
Goa : une enclave portugaise en Inde
En Inde comme en d’autres endroits d’Asie, les Anglais ont été devancés par les Portugais qui ont conquis des petits morceaux de territoire indien. Ils y ont installé des comptoirs commerciaux
et ont instauré le terrorisme religieux. C’est ainsi qu’à Goa est créé en 1560 le tribunal de l’Inquisition. Il sévira jusque 1812. En 1567, toutes les cérémonies hindouistes ont été bannies.
En un peu plus de deux siècles, 16 000 jugements furent émis à Goa par le tribunal de l’Inquisition et des milliers d’Indiens périrent brûlés vifs sur le bûcher.
La conquête des Indes par les Britanniques
Les Britanniques, au cours de la conquête de l’Inde, ont expulsé les autres concurrents européens, Hollandais et Français. Ces derniers étaient pourtant décidés à s’imposer et ont failli
réussir. Leur échec au milieu du 18e siècle au cours de la guerre de 7 ans qui les a opposés aux Britanniques est principalement dû à l’insuffisance du soutien apporté par l’Etat
français |17|.
Pour prendre le contrôle de l’Inde, les Anglais ont systématiquement cherché des alliés parmi les classes dominantes et les seigneurs locaux. Ils n’ont pas hésité, quand cela leur semblait nécessaire, à utiliser la force comme lors de la bataille de Plassey en 1757 ou lors de la violente répression de la révolte des Cipayes en 1859. Ils ont mis à leur service les structures locales du pouvoir et la plupart du temps, ils ont laissé en place les seigneurs en leur permettant de continuer à mener une vie ostentatoire tout en leur imposant les règles du jeu (ils ne disposaient d’aucun pouvoir réel face aux Britanniques). La division de la société en castes a été maintenue et même renforcée, ce qui pèse d’un poids terrible sur l’Inde d’aujourd’hui. En effet, s’ajoute à la division de la société en classes et à la domination du sexe masculin sur les femmes une division en castes basée sur la naissance. Via la perception de l’impôt et le commerce inégal entre l’Inde et la Grande-Bretagne, le peuple indien a contribué à l’enrichissement de la Grande-Bretagne en tant que pays ainsi qu’à celui de ses classes riches (commerçants, industriels, personnel politique). Mais les Britanniques ne sont pas les seuls à s’être enrichis : les banquiers, les commerçants, les patrons de manufactures indiens ont accumulé également des fortune colossales. C’est grâce à cela que la Compagnie des Indes orientales (EIC) et l’Etat britannique ont pu maintenir si longtemps une domination qui pourtant suscitait au niveau du peuple un profond rejet.
L’exemple de l’industrie cotonnière.
Les textiles en coton produits en Inde étaient d’une qualité inégalée au niveau mondial. Les Britanniques ont essayé de copier les techniques indiennes de production et de produire chez eux des cotonnades de qualité comparable, mais le résultat a été pendant longtemps médiocre. Sous la pression notamment des propriétaires de manufactures textiles britanniques, le gouvernement de Londres a interdit l’exportation des cotonnades indiennes vers les territoires membres de l’empire britannique. Londres a également interdit à la Compagnie des Indes orientales de faire le commerce des cotonnades indiennes, en dehors de l’Empire. Ainsi la Grande-Bretagne a tenté de fermer tous les débouchés possibles pour les textiles indiens. Ce n’est que grâce à ces mesures que l’industrie britannique du coton a pu devenir véritablement rentable. Alors qu’aujourd’hui les Britanniques et les autres puissances les plus industrialisées utilisent systématiquement, dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce, les accords commerciaux relatifs au droit de propriété intellectuelle pour s’en prendre aux pays en développement comme l’Inde, il y a un peu moins de trois siècles, ils n’ont pas hésité à copier les méthodes de production et le design des Indiens notamment dans le domaine des cotonnades |18|. Par ailleurs, pour augmenter leurs profits et devenir plus compétitifs que l’industrie cotonnière indienne, les patrons britanniques des entreprises cotonnières ont été amenés à introduire de nouvelles techniques de production : utilisation de la machine à vapeur et de nouveaux métiers à filer et à tisser. En recourant à la force, les Britanniques ont transformé l’Inde de manière fondamentale. Alors que jusqu’à la fin du 18e siècle, l’économie indienne était exportatrice de produits manufacturés de haute qualité et qu’elle satisfaisait elle-même largement la demande du marché intérieur, elle a été envahie aux 19 et 20e siècles, par les produits manufacturés européens, britanniques en particulier. La Grande Bretagne a interdit à l’Inde d’exporter ses produits manufacturés, elle a forcé l’Inde à exporter de plus en plus d’opium en Chine au 19e siècle (comme elle a imposé militairement à la Chine d’acheter l’opium indien) et elle a inondé le marché indien de produits manufacturés britanniques. Bref, elle a produit le sous-développement de l’Inde.
Dans la deuxième partie de cet article seront notamment abordés les famines coloniales, le commerce triangulaire, l’intervention de la BM, du FMI et de l’OMC, l’envers du miracle indien actuel et quelques pistes alternatives.
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|1| Cet article est une version augmentée de la conférence donnée par l’auteur au Kerala (Inde) le 24 janvier 2008 sous le titre « Impacts de la globalisation sur les paysans pauvres ». Les participants à cette conférence, en majorité des femmes issues des milieux ruraux, répondaient à l’invitation de l’association Santhigram et de VAK (membre du réseau CADTM international) dans le cadre de la semaine mondiale d’action globale lancée par le Forum social mondial.
|2| Il faut y ajouter les Danois qui firent quelques conquêtes en mer Caraïbe, sans oublier au Nord, le Groenland (« découvert » plusieurs siècles avant). Pour mémoire, les Norvégiens avaient atteint le Groenland et le « Canada » bien avant le 15e siècle. Voir notamment le voyage de Leif Ericsson au début du 11e s. aux « Amériques » (où il se déplaça du Labrador vers l’extrémité septentrionale de Terre–Neuve), où s’établit une brève colonisation, longtemps oubliée, à l’Anse aux Meadows.
|3| Le nom Amérique fait référence à Amerigo Vespucci, navigateur italien au service de la couronne espagnole. Les peuples indigènes des Andes (Quechuas, Aymaras, etc.) appellent leur continent Abya-Yala.
|4| Parmi les ressources naturelles, il convient d’inclure les ressources biologiques nouvelles emportées par les Européens vers leurs pays, diffusées ensuite dans le reste de leurs conquêtes et puis au-delà. Il s’agit notamment du maïs, de la pomme de terre, des patates douces, du manioc, des piments, des tomates, des arachides, des ananas, du cacao et du tabac.
|5| Les royautés espagnole et portugaise qui dominèrent pendant trois siècles l’Amérique du Sud, l’Amérique centrale et une partie de la Caraïbe, utilisèrent en tant que puissances catholiques l’appui du Pape pour perpétrer leurs crimes. Il faut ajouter que la couronne espagnole a expulsé fin du 15e siècle, les musulmans et les juifs (qui ne se convertissaient pas au christianisme) au cours et à la suite de la Reconquista (qui s’est achevée le 12 janvier 1492). Les Juifs qui se sont expatriés et n’ont pas renoncé à leur religion judaïque ont trouvé principalement refuge dans les pays musulmans au sein de l’empire ottoman très tolérant à l’égard des autres religions.
|6| De ce point de vue, le message du pape Benoît XVI lors de son voyage en Amérique latine en 2007 est particulièrement injurieux envers la mémoire de peuples victimes de la domination européenne. En effet, loin de reconnaître les crimes commis par l’Eglise catholique à l’égard des populations indigènes des Amériques, Benoît XVI a prétendu que ceux-ci attendaient le message du Christ apporté par les Européens à partir du 15e siècle. Benoît XVI devrait répondre de ses propos devant la justice.
|7| Les Européens ont notamment ramené d’Asie, au cours des temps, la production de textiles en soie, le coton, la technique du verre soufflé, la culture du riz et de la canne à sucre.
|8| Notamment la fameuse route de la soie entre l’Europe et la Chine empruntée par le Vénitien Marco Polo à la fin du 13e siècle.
|9| Officiellement Christophe Colomb cherchait à rejoindre l’Asie (notamment l’Inde) en prenant la direction de l’Ouest mais on sait qu’il espérait trouver des terres nouvelles inconnues des Européens
|10| A partir du 16e siècle, l’utilisation de l’océan Atlantique pour se rendre d’Europe en Asie et aux Amériques allait marginaliser la Méditerranée pendant quatre siècles jusqu’à la percée du Canal de Suez. Alors que les principaux ports européens se trouvaient en Méditerranée jusqu’à la fin du 15e siècle (Venise et Gênes notamment), les ports européens ouverts sur l’océan Atlantique allaient progressivement prendre le dessus (Anvers, Londres, Amsterdam).
|11| oir Eric Toussaint, La Finance contre les peuples. La Bourse ou la Vie, coédition CADTM-Syllepse-Cetim, Liège-Paris-Genève, 2004, chapitre 7. La première crise internationale de la dette survient à la fin du premier quart du 19e siècle en touchant simultanément l’Europe et les Amériques (elle est liée à la première crise mondiale de surproduction de marchandises). La deuxième crise internationale de la dette explose au cours du dernier quart du 19e siècle et ses répercussions affectent tous les continents.
|12| Dans les villes côtières de l’Afrique de l’Est s’affairaient des marchands — Arabes, Indiens du Gujarat et de Malabar (= Kerala) et Perses — qui importaient des soieries et des cotonnades, des épices et de la porcelaine de Chine, et exportaient du coton, du bois d’oeuvre et de l’or. On y côtoyait aussi des pilotes de métier qui connaissaient bien les conditions de la mousson dans la mer Arabe et dans l’océan Indien.
|13| Au 15e siècle, Pékin était reliée à ses zones d’approvisionnement en denrées alimentaires par le Grand canal qui mesurait 2 300 kilomètres et sur lequel naviguaient facilement des péniches grâce à un système ingénieux d’écluses.
|14| La comparaison entre les produits intérieurs bruts européens par habitant et ceux du reste du monde fait l’objet de débats importants. Les estimations varient fortement selon les sources. Des auteurs aussi différents que Paul Bairoch, Fernand Braudel et Kenneth Pomeranz considèrent qu’en 1500, l’Europe n’avait pas un PIB par habitant supérieur à d’autres parties du monde comme l’Inde et la Chine. Maddison qui s’oppose radicalement à cette opinion (car il lui reproche de sous-estimer le développement de l’Europe occidentale) estime que le PIB per capita de l’Inde s’élevait en 1500 à 550 dollars (de 1990) et celui de l’Europe occidentale, à 750 dollars. Ce qu’on retiendra malgré les divergences entre ces auteurs, c’est qu’en 1500 avant que les puissances européennes ne partent à la conquête du reste du monde, leur PIB par capita, dans le meilleur des cas (celui proposé par Maddison), représentait entre 1,5 et 2 fois le PIB de l’Inde tandis que 500 ans plus tard, celui-ci est 10 fois plus important. Il est tout à fait raisonnable d’en déduire que l’utilisation de la violence et de l’extorsion par ces puissances européennes (rejointes plus tard par les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et d’autres pays d’émigration européenne dominante) sont en bonne partie à la base de leur avantage économique présent. Le même raisonnement s’applique au Japon avec un décalage dans le temps car le Japon qui, entre 1500 et 1800, avait un PIB per capita inférieur à la Chine, ne s’est transformé en une puissance capitaliste agressive et conquérante qu’à la fin du 19e siècle. A partir de ce moment-là, la progression de son PIB per capita est fulgurante, il est multiplié par 30 entre 1870 et 2000 (si l’on en croit Maddison). C’est au cours de cette période qu’il marque vraiment la distance par rapport à la Chine
|15| Voir Maddison, 2001, p. 260.
|16| Voir Maddison, 2001, p. 110.
|17| Voir Gunder Frank, 1977, p. 237-238.
|18| Les Hollandais ont fait de même avec les techniques de production de la céramique chinoise qu’ils ont copiées et qu’ils présentent depuis comme la céramique, la faïence et la porcelaine bleue et blanche de Delft.
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« Je favoriserai le développement des pays pauvres, en cessant d’aider les gouvernements corrompus, en mettant en place une Union méditerranéenne avec les pays du Sud, en donnant la priorité à l’Afrique ». C’était au début de l’année 2007, une des « promesses » du candidat Sarkozy, apôtre de la rupture.
Une autre de ses promesses, vite réalisée, fut de créer un Ministère du Co-développement. Il l’a confié à Brice Hortefeux, également ministre de l’Immigration et de l’Identité Nationale. Tout est quasiment dit dans l’intitulé du ministère : les questions du développement des pays pauvres et de l’immigration sont désormais indissociables. Devant des ambassadeurs et des responsables de la coopération internationale, Brice Hortefeux déclare en juillet 2007 que « la politique d’aide au développement des pays sources d’immigration doit être pensée à la lumière de la question des flux migratoires ». « Je suis convaincu », précise-t-il « de la nécessité d’une approche très pragmatique de l’aide publique au développement. Parce que la maîtrise des flux migratoires doit être une priorité, je suis persuadé que nous devons privilégier les actions sectorielles et géographiques qui permettent d’y répondre. Cela nécessite une réflexion sur la concentration des crédits de coopération ayant un impact direct sur les flux migratoires, comme c’est notamment le cas pour la coopération en matière de santé, d’état civil, d’aide au secteur productif et universitaire ».
Dans la discussion du budget 2008, le Ministre paraît fier d’annoncer devant le Sénat que son programme de co-développement va bénéficier d’une enveloppe de près de 90 millions d’euros et il précise les priorités qu’il s’est fixées- : première d’entre elles, « lancer des actions visant à améliorer l’accès au système bancaire et les transferts de fonds des migrants vers leurs pays d’origine » et juste ensuite, « poursuivre et donner un nouvel élan à la réinstallation économique des migrants dans leurs pays d’origine » : 700 « projets individuels » de retour vont être financés par l’Etat à hauteur de 7000 euros par projet.
Le Ministère du Co-développement ne semble pas considérer qu’il y ait un problème avec la dette : son annulation n’apparaît jamais comme une priorité dans ses déclarations. Son message principal est qu’il faut subordonner désormais l’aide aux pays pauvres à leur adhésion à la « politique d’immigration choisie » voulue par le président. Les deux premiers pays d’Afrique à avoir signé des accords de co-développement et qui peuvent donc bénéficier des faveurs de la France sont, sans grande « rupture », le Gabon d’Omar Bongo et le Congo de Denis Sassou N’Guesso.
Dans son désormais célèbre discours du 26 juillet 2007 devant les étudiants de l’Université de Dakar, Nicolas Sarkozy n’a pas évoqué une seule fois la responsabilité actuelle des pays riches et des institutions internationales dans la situation dramatique de l’Afrique. Il a bien voulu admettre certains torts de la colonisation, tout en martelant qu’il était grand temps pour les Africains de tourner la page, mais les problèmes actuels de l‘Afrique c’est aux Africains qu’il les a imputés : « la réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes ». Et d’énumérer les entraves au développement- : « Jeunes d’Afrique, vous voulez le développement, vous voulez la croissance, vous voulez la hausse du niveau de vie. Mais le voulez-vous vraiment ? Voulez-vous que cesse l’arbitraire, la corruption, la violence ? Voulez-vous que la propriété soit respectée, que l’argent soit investi au lieu d’être détourné ? Voulez-vous que l’État se remette à faire son métier, qu’il soit allégé des bureaucraties qui l’étouffent, qu’il soit libéré du parasitisme, du clientélisme, que son autorité soit restaurée, qu’il domine les féodalités, qu’il domine les corporatismes ? Voulez-vous que partout règne l’État de droit qui permet à chacun de savoir raisonnablement ce qu’il peut attendre des autres ? » Semblant ignorer l’existence des PAS (Plans d’Ajustement Structurel) et les recommandations du FMI privilégiant les cultures d’exportation nécessaires aux pays riches, il déclare tout de go : « Voulez-vous qu’il n’y ait plus de famine sur la terre africaine ? Voulez-vous que, sur la terre africaine, il n’y ait plus jamais un seul enfant qui meure de faim ? Alors cherchez l’autosuffisance alimentaire. Alors développez les cultures vivrières. L’Afrique a d’abord besoin de produire pour se nourrir ».
Le 12 décembre 2007, le MINEFE (Ministère de l’Economie et des Finances et de l’Emploi) faisait sur son site Internet le point sur la politique française d’aide au développement. On y trouve enfin une position claire de l’Etat français sur la dette du Tiers-Monde. Y est en effet déclaré un soutien inconditionnel au travail du Club de Paris, dont on rappelle en caractère gras, que la France en assure la Présidence et le Secrétariat Général. On y vante les mérites de l’initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), dont la France (toujours en caractères gras) est « le contributeur le plus important ». Cette politique aurait permis « de réduire de moitié en valeur actuelle nette » la dette de 22 pays pauvres à la fin de 2006- ; ces pays auraient pu réaliser « plus de 20 milliards de dépenses sociales en 2007 contre environ 5.8 milliards en 2000 ». La France procède en outre « à des annulations de dettes bilatérales additionnelles » notamment dans le cadre de « contrats de désendettement et de développement ou C2D ». Le principe en est que les PPTE continuent d’honorer leur dette, mais aussitôt le remboursement constaté, la France reverse au pays la somme correspondante pour l’affecter à des programmes de lutte contre la pauvreté sélectionnés d’un commun accord avec l’Etat partenaire (exemple- : appui au programme national de lutte contre le SIDA au Mozambique, l’un des 9 pays ayant conclu un C2D avec la France).
Or, depuis la mise en place de l’initative PPTE en 1996, la dette globale des pays du Sud a continué d’augmenter très régulièrement pour atteindre le record de 2850 milliards de dollars en 2006, les annulations de dettes des PPTE n’ayant porté que sur des « dettes en surplus ». Il s’agissait juste de rendre ces pays de nouveau solvables en abaissant leur dette à un niveau « soutenable » et ainsi, à l’instar du Libéria en novembre dernier, de leur permettre de recommencer à emprunter. Quant à l’augmentation des dépenses sociales, elle est très loin d’être suffisante pour couvrir les besoins vitaux des populations en matière d’alimentation, de santé ou d’éducation : 800 millions de personnes souffrent toujours de la faim dans les pays du Sud ; 115 millions d’enfants ne vont toujours pas à l’école et 1,1 milliard d’individus n’ont pas accès à un point d’eau aménagé.
Le texte du MINEFE ne manque pas, par ailleurs, d’égratigner d’autres pays, non membres du Club de Paris (les méchants sont donc hors de l’Europe !) qui ne font pas autant d’efforts que la
France. C’est aussi ce qu’avait laissé entendre Nicolas Sarkozy au sommet du G8, sur le thème « c’est pas moi, c’est les autres » quand on lui demandait pourquoi
les engagements de Gleneagles n’avaient pas été tenus.
La lecture de ces déclarations officielles donne finalement l’impression d’une France très satisfaite d’elle-même, qui explique essentiellement les lenteurs du développement par le manque
d’implication des peuples locaux, « le paysan africain... qui ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des
mêmes paroles » (discours de Sarkozy à Dakar) ou le migrant installé en France, qui n’investit pas suffisamment dans le développement de son pays d’origine. Et ce ne sont pas les
contacts privilégiés maintenus avec des régimes comme ceux du Gabon ou du Congo qui peuvent entretenir l’espoir d’un véritable changement de cap…
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