Insurrection et contre-insurrection en Irak
Jean-François Deverdon
La lecture des documents émanés de la Rand Corporation, l’un des principaux brain trusts para-gouvernementaux américains, s’avère souvent plus instructive qu’on pourrait le penser de prime abord. Certes, il est vrai que les innombrables « études » ou « rapports » de la Rand revêtent le plus souvent le caractère de véritables pensums, qui se bornent parfois à recopier purement et simplement les thèmes les plus éculés de la propagande du State Department et du Pentagone. Il est vrai aussi qu’ils trahissent fréquemment l’étroitesse d’esprit, la servilité et le caractère assez limité des références socio-historiques de leurs auteurs. Enfin et surtout, il s’agit de documents publics, donc a priori expurgés de tous éléments susceptibles d’écorner la respectabilité de l’Administration U.S. et/ou de fournir des arguments à ses adversaires.
Il n’en demeure pas moins qu’on y trouve parfois des indications précieuses, comme dans Insurgency and Counterinsurgency in Iraq (1), publié en 2004, œuvre d’un certain Dr. B. Hoffman (2). Cette courte étude a été réalisée dans le cadre de la National Security Research Division de la Rand, laquelle procède, nous dit-on, à des recherches et analyses “pour l’Office du Secrétaire à la Défense, l’Etat-major combiné, les Commandements combattants unifiés, les agences de la Défense, le Département de la Navy, les services de renseignement (U.S. intelligence community), des gouvernements de pays alliés, et différentes fondations” (p. iii).
L’auteur ne prétend pas analyser de façon générale les “erreurs” commises par la Coalition anglo-américaine dans la planification et la mise en oeuvre de ce qu’il appelle « m’implication » (le mot « invasion » serait plus juste) en Irak (3), mais seulement déterminer en quoi la stratégie alliée de « contre-insurrection » a jusqu’ici fait fausse route (p. 2).
La Coalition, selon Hoffman, n’a pas su planifier la « Phase IV » de la guerre en Irak : celle de la fin des combats (post-invasion) et des opérations de stabilisation (stability operations), phase préliminaire de la « reconstruction », ou pour reprendre la terminologie des analystes de la Rand, du « nation-building » (4). En particulier, les Alliés n’auraient pas su anticiper les désordres et les pillages qui ont suivi la chute de la capitale irakienne (p. 2).
On nous permettra de mettre en doute cette dernière affirmation, et de rappeler que les scènes de pillage ont eu lieu sous l’œil passif, si ce n’est complaisant, des forces U.S. (5) qui auraient parfaitement pu les empêcher.
Les Anglo-américains n’auraient pas su non plus, affirme l’auteur, discerner suffisamment tôt les signes de la structuration imminente d’un mouvement insurrectionnel de grande ampleur.
Autre aveu de taille : les Alliés, en dépit d’ « efforts considérables » dans le perfectionnement des techniques de conquête psychologique des populations, ne sont pas parvenus à gagner « les esprits et les cœurs » des Irakiens :
“Des progrès considérables dans la dimension politique ou “coeurs et esprits” (“hearts and minds”) de la contre-insurrection ont été faits en Irak ces derniers mois. De tels efforts incluaient l’amélioration de l’accès aux services vitaux (électricité, eau, etc.), la réouverture d’écoles, la mise en place d’une force irakienne de police, le rétablissement de la production de pétrole du pays, et de façon générale, le fait d’encourager le commerce quotidien normal. Cependant, le caractère généralement inégal et contradictoire de ces réalisations, et le fait que pour beaucoup d’Irakiens la plupart de ces améliorations apparaissent soit trop négligables soit trop tardives, voire les deux, a suscité le septicisme, l’animosité, l’inimitié, et pire. Tout cela, ou au moins une partie, aurait pu être évité par une meilleure planification et de meilleures prévisions. En effet, déjà en octobre, des sondages en Irak montraient une baisse sensible du nombre de personnes considérant les forces U.S. et celles de la Coalition comme des libérateurs, tandis que la majorité des Irakiens les considéraient désormais comme des occupants » (p. 4).
On aura compris que la lutte contre-insurrectionnelle, selon Hoffman, outre son aspect militaire évident, doit intégrer des préoccupations « politiques ». Mais en l’occurrence, la « politique » consiste seulement à faire du « social » - ou tout au moins à laisser croire à la population que l’on prend des mesures « sociales ». Et du reste, souligne l’auteur, il importe avant tout de comprendre que « la population [irakienne] fera allégeance à celui des deux camps qui la protègera le mieux » (p. 15). Et de citer Charles Simpson, auteur d’une Histoire des forces spéciales U.S., qui écrivait (à propos de l’expérience du Vietnam) que dans le contexte d’une guerre révolutionnaire, “la motivation qui produit le seul effet réellement durable n’est vraisemblablement pas le fruit de l’idéologie, mais des considérations élémentaires de survie. Les paysans soutiendront [la guerilla] … s’ils sont convaincus qu’un manquement à ce soutien se traduira pour eux par la mort ou un châtiment brutal. Ils soutiendront le gouvernement si et quand ils sont convaincus que celui-ci leur offre une vie meilleure, et qu’il les protègera contre [la guerilla] … pour toujours ».
Voilà qui présente au moins l’avantage de la clarté ! On pourrait cependant objecter qu’il est concevable, dans certains cas – et cela s’est déjà vu –, que la menace de mort ou de violences provienne du camp « gouvernemental ».
Les origines et le développement des doctrines américaines et britanniques de lutte contre-insurrectionnelle, depuis les années 1940, font également l’objet de développements intéressants (pp. 5-8).
Sur la structure et l’action de la résistance irakienne, l’auteur donne aussi de nombreuses indications. Il confirme en particulier ce que nous savions déjà et que les média pro-américains et pro-sionistes passent systématiquement sous silence : à savoir que les éléments « fidèles à l’ancien régime » constituent la fraction de la résistance la plus organisée et la plus importante numériquement, donc la plus redoutable aux yeux de l’armée d’occupation : “Le chiffre de 5.000 insurgés Irakiens ou FRE (pour Former Regime Elements (Eléments de l’ancien régime), également désignés par le terme FRLs, pour Former Regime Loyalists) – pour la plupart des musulmans sunnites qui appartenaient au Parti Ba’ath ou étaient membres de l’armée, de la police, ou des forces de sécurité et de renseignements, était cité par le général Abizaid en novembre, et semble être le nombre communément admis. On affirme aussi, généralement, que « 95 % des attaques » (…) ou « plus de 90 % des insurgés violents » sont des FRE – qui soit exécutent eux-mêmes les attaques, soit paient d’autres pour le faire » (p. 12).
Ces chiffres sont à mettre en rapport avec quelques centaines de “combattants étrangers” (« foreign jihadists », cf. pp. 12-13) qui opèreraient sur le sol irakien.
A la lecture des analyses froides et aseptisées des technocrates de Washington, agents du complexe militaro-industriel américain, on pourrait oublier un instant qu’il s’agit de vies humaines, de populations sans défense, d’un pays entier ruiné, dévasté, dont l’existence politique est aujourd’hui tout à fait illusoire. La lutte contre-insurrectionnelle menée aujourd’hui par les forces anglo-américaines est aussi illégale – et en toute rigueur juridique, mérite la même qualification criminelle (6) – que l’invasion de l’Irak qu’elle prolonge. La libération de l’Irak par le peuple irakien, que nous appelons de nos vœux, marquerait une victoire historique des peuples libres sur le système mondial de domination anglo-américain.
Jean-François Deverdon
1 - HOFFMAN (Bruce), Insurgency and Counterinsurgency in Iraq, Santa Monica (CA, USA), Rand Corporation [National Security Research Division], 2004, 18 p. (ISBN : 0-8330-3666-1). Disponible sur le site www.rand.org.
2 - Spécialiste du “contre-terrorisme”, il a également publié, entre autres ouvrages, A Srategic Framework for Countering Terrorism and Insurgency (Santa Monica, CA, USA, Rand Corporation, 1992).
3 - Il livre des éléments de bibliographie sur ce point, parmi lesquels nous relevons : Anthony H. Cordesman, Iraq : Too Uncertain to Call (Washington, D.C., Center for Strategic and International Studies, 14 novembre 2003) ; James Fallows, « Blind into Baghdad », The Atlantic Monthly, vol. 293, n°1, janvier-février 2004, pp. 52-74; Joshua Hammer, “Tikrit Dispatch : Uncivil Military”, The New Republic, 1er mars 2004; Steven Metz, “Insurgency and Counterinsurgency in Iraq”, The Washington Quarterly, vol. 27, n°1, hiver 2003-2004.
4 - f. James DOBBINS et al., America’s Role in Nation-Building : From Germany to Iraq, Santa Monica (CA, USA), Rand Corporation, 2003. On y trouve exposée la stratégie américaine de conquête des Etats « non-alignés », de 1945 à nos jours. Un ouvrage dont on ne saurait trop recommander la lecture. Il est disponible en PDF sur le site Internet de la Rand à l’adresse : www.rand.org/publications/MR/MR1753.
5 – « De toute façon, les pillages sont aussi, en quelque sorte, une expression de la liberté retrouvée », aurait dit un officier américain, cité par Le Monde, 12 avril 2003.
6 - On consultera avec profit sur ce sujet l’étude du professeur Slim Laghmani, de l’Université de Tunis, intitulée Du droit international au droit impérial ? Réflexions sur la guerre contre l'Irak, in Actualité et Droit International, avril 2003 (texte intégral disponible sur Internet : http://www.ridi.org/adi/). Il écrit que « la signification (ou qualification) juridique de la guerre déclenchée contre l’Irak le 20 mars 2003 ne fait pas mystère. C’est un recours illicite à la force armée qui constitue une violation de l’article 2 § 4 de la Charte des Nations Unies, une agression au sens de la résolution 3314 (XXIX) adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 14 décembre 1974 et certainement un crime d’agression au sens du statut de la Cour pénale internationale ».