Le bâtiment neuf et imposant d’Erez ne rend pas plus humain le parking sans abri ou presque, et la voix métallique des haut-parleurs israéliens rend encore plus grotesque le panneau de bienvenue. Les chauffeurs de taxi se mènent une guerre impitoyable pour s’emparer des quelques clients qui arrivent, sortes de fantômes chargés de pauvres biens sortis d’un ailleurs angoissant. L’éternelle attente se double ce jour-là d’un refus d’entrée à Gaza. Nous n’y entrerons que le lendemain grâce à l’efficace intervention d’une des organisations israéliennes de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Les autorités israéliennes sont passées maîtres dans l’art d’user de l’arbitraire comme une corde qui cisaille les nerfs. Elles manient le mensonge jusqu’à faire de la vérité une des options possibles, rarement celle qu’elles adoptent.
Aucune fouille pour entrer dans Gaza. À l’exception de la rituelle question « Avez-vous des armes ? », qui s’attire le non moins rituel ricanement, rien d’autre qu’un contrôle de papiers accompagné de trois ou quatre questions posées sur le ton de la routine. Excès de confiance en soi ou certitude que l’on ne peut pas apporter pire à Gaza que ce que l’on va y trouver ? Les deux sans doute. Puis, le chemin sous l’oeil des caméras, tout au long de couloirs à peine protégés du soleil, jusqu’au no man’s land où attendent ces hommes, portefaix des temps modernes, qui se chargent des bagages pour parcourir le kilomètre qui reste à faire dans la chaleur et entre les gravats. Le poste frontière de l’autorité palestinienne qui exerçait un contrôle formel a disparu pour céder la place aux hommes de la force exécutive du Hamas, qui se contentent de regarder passer le taxi.
Gaza est calme. La population absorbe ce calme comme un moment de répit bienvenu après les combats, mais surtout l’apparition de ces bandes armées, issues de certains clans gazaouis ou de telles ou telles factions. Difficile de se faire une idée sur les enchaînements qui ont amené le Hamas à défaire le pouvoir de l’Autorité palestinienne. Ses responsables prétendent qu’avec la complicité des Israéliens et des États-Unis (le plan Dighton, du nom d’un responsable américain), les forces de l’Autorité palestinienne auraient programmé leur élimination. Les cousins de Ramallah jurent qu’il n’en est rien et que c’est au contraire eux que l’on allait assassiner, le Président en tête. Ils veulent comme preuve de leur bonne foi que les troupes fidèles à l’Autorité palestinienne avaient reçu l’ordre de ne pas tirer ; le camp d’en face interprète le peu de résistance des forces présidentielles par la désertion de leurs responsables et par leur absence de motivation. La haine fraternelle fait le reste. Chacun campe sur ses positions.
À l’insécurité d’avant les événements a succédé l’omniprésence des forces du Hamas, qui admettent quelques dérapages mais prétendent qu’il y a été mis fin, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ayant désormais accès aux prisonniers. Il n’empêche, des hommes du Fatah ont été victimes de tirs dans les jambes, des exécutions sommaires ont eu lieu (de part et d’autre), et les arrestations se poursuivent sans que l’on connaisse les lieux de détention. Un homme, accusé de collaboration avec les Israéliens, est mort sous la torture entre les mains de la force exécutive. Les civils ont payé un lourd tribut aux événements puisque, sur les 148 victimes recensées, pas moins de 36 civils, dont des femmes et des enfants, ont péri.
La présidence palestinienne a réagi par des décrets d’exception qu’elle a ensuite abrogés ou qu’elle s’apprête à abroger. En Cisjordanie, les hommes du Hamas sont devenus des clandestins à double titre : à l’égard des Israéliens mais aussi à l’égard de l’Autorité palestinienne. Ismail Hanyeh, l’ancien Premier ministre, réaffirme sa volonté de respecter les droits de l’homme et la démocratie (nul Émirat ou État islamique en vue, dit-il), et son refus de toute reconnaissance d’Israël. En même temps, on perçoit bien dans son discours l’angoisse de l’enfermement. Enfermement géographique doublé d’un enfermement politique, comme s’il avait conscience que la victoire militaire du Hamas lui posait plus de problèmes qu’elle n’en avait résolus. Son ancien ministre des Affaires étrangères nous sert les stéréotypes les plus éculés, et l’on imagine le rejet immédiat qu’il peut provoquer auprès des gouvernements occidentaux. À bien l’entendre, cet homme fera la paix mais dans les cieux...
Le Hamas n’est pas monolithique. L’autorité palestinienne, quant à elle, ressasse cette défaite sans aucune autocritique et refuse aujourd’hui tout dialogue, tout en affirmant qu’il n’y a pas de solution militaire possible. Tous les observateurs s’accordent à penser que, dans quelques semaines ou quelques mois au plus tard, les discussions reprendront, ne serait-ce que parce que les grands frères arabes, Égyptiens en tête, y poussent, même s’ils ne portent pas le Hamas dans leur coeur.
Mais comment ne pas tenir compte d’un mouvement qui a obtenu la majorité à des élections réclamées par la communauté internationale, reconnues comme parfaitement démocratiques et dont cette même communauté internationale s’est empressée de dénier les résultats ? Il est en effet probable que rien de cela ne serait arrivé si la communauté internationale avait joué le jeu, amené le Hamas à la table des négociations, et n’avait pas favorisé la guerre civile entre Palestiniens. Aucun de nos interlocuteurs institutionnels occidentaux n’a nié le bilan désastreux du refus de reconnaître le résultat des élections palestiniennes. Mais que faire contre la volonté des États-Unis et contre les divisions profondes de l’Union européenne ? demandent-ils d’un ton accablé. Comme si les mots « courage » et « intelligence » avaient disparu du vocabulaire politique.
Quant au gouvernement israélien, il continue sa politique aveugle, obtenant quelques moments de répit en attisant le conflit inter-palestinien et en accordant à l’Autorité palestinienne quelques miettes qui ne changent rien à l’impossibilité de vivre qui frappe les Palestiniens. Pire, l’armée israélienne n’a jamais cessé ses interventions en Cisjordanie contre la branche armée du Fatah, un peu comme si certains secteurs de l’armée voulaient signifier eux aussi qu’il n’y avait pas de dialogue possible avec quiconque. L’opinion publique israélienne, quant à elle, s’enferme derrière le mur, confirmant en cela que ce béton vaut aussi enfermement mental des deux peuples. Et les organisations humanitaires israéliennes, à l’occasion du 40e anniversaire de la guerre des Six-Jours, en viennent à se demander si le soutien qu’elles prodiguent aux Palestiniens ne représente pas plus, en définitive, une caution de l’occupation qu’une véritable solidarité. En attendant, plus de six mille personnes pourrissent et meurent, au sens propre du mot, à Rafah, ne pouvant revenir à Gaza, chacun se renvoyant avec cynisme la responsabilité de cette situation.
En attendant, Gaza survit avec un filet d’approvisionnement qui ne suffira pas bien longtemps. En attendant, les Palestiniens de Cisjordanie jonglent avec les check-points et simulent une vie normale. En attendant, on déteste la corruption et l’affairisme du Fatah tout autant que l’on a peur du Hamas. En attendant, Raji et Shawan en Palestine, Jessica et Ruth en Israël, et quelques autres s’ingénient à faire respecter les droits de tous et continuent à se parler et à plaisanter au téléphone, seul moyen qui leur reste d’entretenir une relation fraternelle. En attendant que la folie cesse de supplanter la raison, ils permettent à l’humaine condition de se perpétuer et de ne pas désespérer.
Perçu par ses adeptes comme l’expression d’une identité séculaire, se manifestant à chaque période de l’histoire par des réalisations authentiques, dont l’islam et la civilisation arabo-islamique constituent les meilleures illustrations, le nationalisme arabe n’est, pour ses multiples détracteurs, qu’une retombée de l’histoire coloniale n’ayant aucune racine dans la culture et les sociétés arabes1. C’est notamment la position des différents mouvements politiques d’inspiration islamiste qui pensent que l’insistance sur l’arabité de ces sociétés vise à occulter leur identité islamique au risque de faire le jeu de la colonisation qui a toujours cherché à diviser le monde musulman. Le nationalisme ne signifie pour eux que le retour à la période antéislamique où dominait un esprit de corps tribal, au détriment des enseignements religieux et des principes moraux. Si les islamistes de tous bords voient dans l’arabisme une altération de l’identité islamique qui est la seule réelle et légitime, les négateurs laïques, toutes tendances confondues, de l’arabisme y décèlent, au contraire, une altération grossière des identités nationales particulières de chaque peuple et pays, voire un rejet de l’idée de l’Etat nation que ces derniers incarnent ou tendent à incarner.
Un appel d’empire révolu
Pour ces anti-arabistes, le nationalisme arabe n’est que la manifestation d’un appel d’empire (musulman) révolu qui ne veut pas se taire. Ainsi, Nasser a été assimilé, par les média occidentaux, dans les années cinquante, après la nationalisation du Canal de Suez, à un nouveau Führer qui cherche à réhabiliter l’idée de l’unité du monde musulman et de son culte de la puissance. Soulignant des pratiques politiques discriminatoires des régimes baathistes de Syrie et d’Irak, le déplacement des populations Kurdes ou l’emploi de méthodes expéditives dans la répression des opposants, certains analystes sont allés jusqu’à assimiler l’arabisme au fascisme2. Plus récemment, la confusion de plus en plus banalisée entre l’arabisme et l’islamisme favorise la généralisation du discours xénophobe et parfois franchement raciste, né après la guerre arabo-israélienne d’octobre de 1973 et la crise pétrolière qui l’a suivie. L’islam et l’arabisme y apparaissent comme la source naturelle d’un mal inextricable : le culte de la violence, le terrorisme, l’obscurantisme, le rejet de l’autre, lié à un péché originel qui s’appelle le refus irrationnel de la modernité et de ses valeurs3.
Une fiction inventée par l’Occident
La diffusion des thèmes nouveaux sur la guerre des civilisations, le choc des cultures ou la guerre mondiale contre le terrorisme conduit à davantage de radicalisation des positions. Dans un article intitulé : « To Win Over Terrorism, Eradicate pan-arabism », un académicien grec d’origine turque, va jusqu’à nier l’existence même des Arabes. Le nationalisme arabe, dit-il, a été une fiction inventée par les pays occidentaux pour semer la confusion au sein de la région du Moyen Orient afin de mieux la dominer. Mais ce nationalisme n’a pas fonctionné parce que, tout simplement, il n’y a pas d’Arabes. Il y a des Araméens, des coptes, des Yéménites, des berbères, qui ont des structures mentales différentes que l’arabisation ne peut et ne doit pas occulter. Les Arabes étaient une minorité infime qui s’est totalement dissoute dans les peuples conquis. Les Arabes d’origine ont été, malgré la propagation de leur langue, désarabisés sur le plan culturel, plus qu’ils n’ont arabisé les autres peuples majoritaires. Il va même jusqu’à recommander l’introduction de l’enseignement de l’araméen, du copte, etc. dans les pays respectifs, pour aider ces nations enfouies sous la fiction de l’arabité, à retrouver leurs véritables identités et vaincre l’anarchie et la confusion4.
De l’ordre ottoman au patrimoine arabe
Jusqu’au milieu du 19e siècle, les Arabes qui vivaient au sein d’un empire musulman multiethnique s’identifiaient effectivement, sans perdre conscience de leur spécificité culturelle ou ethnique, comme musulmans, puisque la religion ou ses valeurs, ont été déterminantes dans la reconnaissance de l’identité et de l’altérité. Ils se percevaient comme Ottomans sur le plan politique, puisqu’ils étaient sujets de l’Etat qui porte le même nom. Mais dès que l’ordre ottoman, politique, puis culturel, régnant depuis pratiquement cinq siècles, commence à donner des signes de déclin, un processus de réhabilitation du patrimoine culturel arabe, religieux et profane, se met en marche. Les éléments de spécificité auxquels on n’attachait pas grand intérêt commençaient à avoir de la valeur. Il s’agit tout d’abord de la langue, de la littérature, de l’histoire, de la philosophie, etc. Le particularisme culturel qui ne faisait pas sens dans le système ottoman fondé sur l’appartenance religieuse ou/et confessionnelle, prend alors une nouvelle valeur : selon un terme marxiste, il passe du domaine de la valeur d’usage au domaine de la valeur d’échange, en acquérant une véritable signification politique. Arabe n’est plus une donnée de la nature, mais le lieu d’un investissement multiforme : culturel, politique, historique. C’est le point de départ de tout un projet national qui ne trouvera son expression idéologique unifiée qu’au milieu du 20è siècle sous le nom du nationalisme arabe. En effet, le nationalisme arabe, sous sa forme initiale culturelle, puis sous une forme politique plus nette, constitue une réponse, la seule possible du point de vue de la culture géostratégique de l’époque, à l’appel d’ordre qui se répand dans toutes les contrées soumises au pouvoir ottoman, y compris en territoire turc, face au désordre politique, économique, culturel, religieux et moral accompagnant toutes les phases de désintégration des empires. Il représente pour les peuples détachés de leur joug impérial un nouvel horizon, c’est-à-dire une restauration de l’ordre et une proposition d’avenir.
La naissance d’une nouvelle identité
Cette réponse n’est d’ailleurs pas identique pour tous les peuples. Elle n’est pas au même degré de maturité et de cohérence partout. Ainsi, tandis que les sociétés du désert à l’instar des peuples de la Presqu’ile arabique, marquées par la culture bédouine, opposent au désordre ambiant un ordre nouveau issu de l’alliance entre l’esprit de corps tribal et le retour à un islam austère et purifié qu’illustre le wahhabisme5, reproduisant ainsi le modèle classique de renouvellement du pouvoir au sein de l’empire musulman, les sociétés plus centrales, où vit une classe moyenne assez significative, comme la Turquie, l’Egypte, la Syrie, tous en contact direct avec l’Europe, ont pensé la sortie de la crise à la lumière du modèle national libéral en vigueur. Dans ce dernier cas, la convergence de la réhabilitation et la mise en valeur des particularismes culturels d’une part, et la diffusion des idées et valeurs de la modernité occidentale d’autre part, sont à l’origine de la naissance d’une nouvelle culture politique faisant la synthèse des deux. C’est le terreau historique, l’environnement politique et psychologique de ce qui sera appelé plus tard la Nahda, effort de réflexion, d’actualisation, de création, d’innovation, d’interprétation, de traduction tout azimut, et finalement de rupture, qui va ébranler la pensée arabe, dans ses deux composantes, religieuse et profane6. L’idée de l’arabité est le produit direct de la modernité arabe, elle-même synthèse du patrimoine culturel classique réinterprété et des valeurs de la modernité libérale. Elle y restera étroitement attachée jusqu’à l’avènement des indépendances, où elle sera remplacée ou/et minée par l’idéologie du soviétisme (non le marxisme ou le socialisme), c’est-à-dire d’un culte de l’Etat au nom du progrès technique et de la lutte contre l’impérialisme. Grâce à cette arabité, synthèse du particularisme local et de l’universalisme libéral, l’engagement des Arabes dans la modernité n’a pas été synonyme de dépersonnalisation ou d’un simple processus d’occidentalisation. Au contraire, il s’est imposé comme une émancipation, reconstruction, affirmation de soi, engagement dans le monde et restauration de l’ordre civilisationnel, bref l’expression de la naissance d’une nouvelle identité. C’est ainsi que la rénovation ou la réforme en profondeur de la pensée islamique a été accomplie et légalisée. Cela explique également comment, plus tard, la perversion de l’arabité s’est traduite par une crise de la modernité arabe, laissant les peuples qui y ont cru dans un vide politique et éthique total.
L’émergence d’une élite intellectuelle
L’itinéraire qu’a suivi la communauté arabe n’est pas différent de ce qui a été pratiqué par les autres peuples de la région, notamment dans les Balkans. Ici aussi, la rupture de l’ordre ottoman, a été à l’origine de la naissance du nationalisme qui a profité, plus que dans le monde arabe peut-être de l’intensification des échanges économiques et culturels avec l’Europe dès le 19e siècle. Ils se sont tous également appuyés sur les nouvelles classes moyennes engendrées par les réformes, entreprises dès 1835, dans les domaines du droit, de l’armée, de l’administration, de l’enseignement et de l’économie. En créant des demandes sociopolitiques et un comportement individuel en rupture avec les valeurs traditionnelles du monde ottoman déclinant, celles-ci ont préparé le terrain pour le changement. Ainsi dès les années trente, l’arabisme est une idée dominante et populaire en Syrie et en Irak. Avec la croissance démographique des populations citadines, la généralisation de l’enseignement, le développement de la presse et l’émergence d’une élite intellectuelle enthousiaste, le message du nationalisme arabe pénètre toutes les générations. Il s’empare du discours politique et oblige toutes les autres loyautés/identités à se taire7.
D’une idéologie identitaire à une idéologie politique
L’idée de l’arabité n’est pas née dans une forme achevée. Elle a évolué sensiblement depuis son apparition à la fin du 19e siècle. D’une idéologie identitaire, elle s’est transformée au début du 20e siècle en une idéologie politique. Déçues de la politique des Jeunes Turcs qui, acquis à la nouvelle idéologie du nationalisme au même moment commencent à appliquer des politiques discriminatoires envers les minorités, marquées par la turquisation, les élites arabophones se radicalisent. Abandonnant l’ancien projet de décentralisation de l’Empire, elles revendiquent, dès les années vingt, l’indépendance arabe8. Mais il est clair qu’elles n’avaient pas encore d’idée précise sur cette indépendance. Certains la pensaient dans le cadre d’un royaume unifié regroupant toutes les provinces asiatiques de l’Empire. D’autres rêvaient d’avoir leurs propres Etats couvrant des particularismes confessionnels ou régionaux. Ni l’Egypte ni le Maghreb n’étaient à ce jour encore inclus dans le royaume arabe9. C’est dans la lutte contre l’occupation et la colonisation européennes tout au long de la première moitié du 20e siècle que l’idée d’arabité va achever sa mutation. En faisant correspondre identité culturelle et identité politique, elle va fonder le panarabisme qui suggère que les habitants des territoires à majorité arabophones constituent une seule nation, quels que soient leurs confessions ou leurs lieux de résidence. L’unification au sein d’un seul Etat-Nation des Arabes est désormais au cour de la problématique du nationalisme arabe, même si elle n’est pas le seul axe de réflexion.
Le projet du nationalisme arabe n’a pas abouti10. Mais il a été, en tant qu’idéologie, la caution d’une série de mutations qui sont à l’origine de la modernisation du monde arabe. La première est l’élaboration d’un nouveau cadre de références où tous les Arabes, indépendamment de leur appartenance confessionnelle, peuvent se reconnaître et s’identifier en tant que membres d’une seule communauté (culturelle et/ou politique). Dans ce sens, l’arabité, comme toute idéologie, est une invention. Elle a créé une identité culturelle séculière moderne, différente de celle qui a prédominé au sein de l’empire omeyade ou abbasside, ainsi que de l’arabité ethnique ou linguistique de l’ère ottomane. C’est une nouvelle perception identitaire impliquant de nouvelles valeurs, une vision du monde différente et surtout un projet culturel et politique. C’est également au nom de l’arabité que les élites arabes ont pu légitimer l’alliance avec les puissances occidentales contre l’empire ottoman musulman.
Un ordre social plus juste
Ainsi, la trahison de ces mêmes puissances, qui ont saisi l’occasion de la Révolte arabe11 pour étendre leur domination coloniale, ne pouvait que discréditer, aux yeux des masses arabes, le nationalisme séculier. Ce qui explique d’ailleurs la naissance, pour la première fois dans l’histoire de la région, des partis nationalistes d’inspiration religieuse. C’est ainsi que l’arabisme, purement séculier au 19e siècle se trouve obligé de se rapprocher de l’idéologie religieuse pour préserver sa légitimité. Mais, malgré ces concessions symboliques, le nationalisme arabe continue à cautionner, pendant des décennies, des choix culturels, politiques, sociaux et géopolitiques modernistes et progressistes. Il inspire le projet de l’établissement d’un ordre social plus juste qui impose la réforme agraire au profit des paysans, une meilleure répartition des revenus, une plus grande participation des classes laborieuses à la vie politique, les plans quinquennaux de développement économique, la généralisation de l’enseignement public et le soutien de l’Etat aux projets de diffusion du savoir et de la culture. Il en va de même pour le choix des politiques extérieures qui fait du nationalisme arabe un pionnier dans l’élaboration de l’idéologie et de la politique du mouvement de non-alignement et de la lutte pour un ordre international libéré de toute domination étrangère, discrimination raciale ou injustice. C’est par la modernisation des sociétés arabes, leur développement socioéconomique et leur émancipation culturelle que se justifient même, aux yeux des nationalistes arabes, la lutte anti-impérialiste et l’unification du monde arabe. Ainsi, la prédominance des thèmes de la lutte contre l’ordre colonial sous toutes ses formes, du changement des structures semi-féodales des sociétés arabes, de l’industrialisation et de la promotion de la culture incite les observateurs étrangers, comme les Arabes eux-mêmes, à confondre nationalisme arabe et révolution. Ce n’est pas totalement faux. Sur beaucoup de points, l’arabisme a constitué une révolution par rapport à l’ordre culturel, politique, social et géopolitique hérité du passé. Il a bouleversé les manières dont les Arabes se percevaient, percevaient le monde extérieur et se projetaient dans l’avenir. Il a mis des sociétés semi-féodales, semi-bédouines, enclavées et retardataires sur tous les plans, à l’épreuve de l’histoire. Il les a obligées à affronter les défis de la modernité12.
De l’apogée au déclin
Le vague du nationalisme arabe atteint son apogée dans les années soixante sous Nasser. Son recul est sensible dès 1967. La mort de son chef charismatique en 1970 achève son étiolement. Même si certains régimes continuent de s’en réclamer, son agenda n’est plus à l’ordre du jour. Les masses n’y croient plus, tandis que les gouvernements revendiquent publiquement leur souveraineté, face à toute velléité d’unité ou de solidarité panarabe, avant d’opter pour des politiques de sécurisation de leurs régimes, à l’aide des techniques de pouvoir empruntées aux régimes communistes. Kadhafi de Libye, Assad de Syrie et Hussein d’Irak, illustrent plus que tous les autres régimes arabes la dégénérescence du nationalisme arabe et sa perversion. Au mouvement des masses investissant la scène politique, aux politiques sociales d’équité et de préservation de l’indépendance et de la souveraineté, se substituent des politiques de défense de régimes claniques autoritaires, des coalitions régionales antipopulaires, et un pacte non avoué avec les grandes puissances. Le seul objectif est de perpétuer les intérêts des groupes au pouvoir et d’interdire tout changement politique. Ce sont là les conditions qui sont à l’origine de l’instauration et de la pérennisation de l’ère des dictatures qui dure déjà depuis plusieurs décennies. Une grande confusion L’absence de distinction entre ces deux périodes conduit à une grande confusion. Elle pousse beaucoup d’analystes et de secteurs de l’opinion à assimiler des dictatures primitives, cruelles et corrompues, qui transforment les Etats en des sortes de fermes privées appartenant à une poignée de familles, à des régimes nationalistes qui, sans être démocratiques sur le plan politique, se sont efforcés de réaliser un programme de réformes profitant essentiellement aux classes populaires (travailleurs, paysans, artisans, étudiants etc.) dans la perspective de construire une nation moderne. C’est cette différence, séparant des régimes préoccupés par l’intérêt collectif d’autres qui ne servent que des intérêts particuliers, qui justifie d’ailleurs l’assimilation des dictatures post-nationalistes au fascisme.
La déception, le désarroi, la colère
L’entrée de ce processus de transformation dans une impasse prolongée jette les populations dans l’angoisse et les incitent à regarder de façon très négative tous les changements opérés au nom du nationalisme. En effet, la déception, le désarroi, la colère et la perte de la confiance en soi, dans le monde et dans l’avenir, sont à la mesure des espoirs déçus. La foi des peuples arabes en leur capacité de relever le défi de la modernisation, de l’émancipation, du développement et de l’unité, était telle que l’avortement de ce projet leur semble incompréhensible, inacceptable, impossible. Trois décennies plus tard, ils sont toujours incapables de digérer l’échec et de vouloir en tirer les leçons qui s’imposent. Ils sont partagés entre l’autodénigrement et l’auto-victimisation. Ils ont tendance à rendre ce même nationalisme auquel ils ont fortement cru, dans les années 50-60, le premier responsable de leur malheur. On le désavoue, en même temps que l’Occident qui l’a inspiré et dont les politiques injustes ont été à l’origine de sa faillite. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la montée de l’islamisme qui incarne plus que tout autre mouvement contemporain cette double négation du soi arabe et de l’autre, occidental, représentant de la modernité échouée.
Le retour aux valeurs religieuses « sûres »
En réalité, l’effondrement du projet national arabe n’a pas eu pour seul effet la perte de tous les enjeux culturels, politiques, sociaux, économiques et stratégiques, mais celle aussi du nouveau cadre de référence autour duquel s’est organisée toute la vie des Arabes depuis la Nahda, à savoir toutes les valeurs de la modernité sur lesquelles s’est fondée la renaissance arabe et au nom desquelles ont été faits les sacrifices et dépensés tant d’efforts. Le retour aux valeurs religieuses « sûres » se fera d’une façon d’autant plus frénétique que l’adhésion populaire des Arabes aux valeurs du nationalisme moderne leur avait fait oublier le véritable sens des valeurs passées. Les traditions, religieuses et profanes, continuent d’exister bien sûr, mais leurs significations profondes sont soit perdues soit modifiées, de sorte qu’elles ne peuvent plus constituer un système cohérent. Ainsi, la crise du nationalisme arabe, se traduisant par une crise de la modernité, comme je viens de le dire, débouche directement sur le vide, c’est-à-dire sur une déstructuration de tout cadre de référence, et entraîne une désorientation générale qui laisse les individus, comme les collectivités, sans repère de sens, c’est-àdire dans un état de désordre intellectuel, politique, éthique et moral. Il s’est produit ce que les anthropologues appellent la contre-acculturation qui survient lorsque la rupture avec la culture traditionnelle est suffisamment profonde pour interdire toute recréation pure et simple des significations originelles13. Comme un disque reformaté, on ne peut comprendre le contenu de la culture passée qu’à la lumière de la culture présente. C’est pourquoi, même quand on décide de se couper de la culture moderne pour retourner aux anciennes valeurs, on ne reproduit que les modèles d’organisation, les systèmes de représentations, les significations et les aspirations dictées par la culture moderne. C’est ainsi qu’on ne retourne pas à l’islam communautaire tel qu’il a été vécu par les Anciens, mais on voudrait construire un Etat islamique qui n’a jamais existé, car le modèle de l’Etat est seul à faire sens dans notre univers moderne. Il en va de même en ce qui concerne la Charia qu’on voudrait substituer au Droit positif, de l’islam qu’on perçoit comme une organisation politique, de la religion qu’on prend pour une nation, du Coran qu’on assimile à un savoir scientifique, de la Communauté qu’on identifie à un Etat. On cherche à retrouver le sens de la modernité trahie dans des traditions réinventées. C’est pourquoi le retour à l’islam s’accompagne d’une volonté de réinventer la modernité, une modernité autre, ou une contre modernité propre aux musulmans. Cette réaction contre l’échec et la domination, loin de pouvoir sortir les peuples de l’impasse risque de les y enfoncer. Il produit ainsi autant de désespérances que d’espoirs. Cet « alliage » du traditionnel et du moderne, ou plutôt cette volonté de faire du moderne à partir de l’ancien, par exemple de la confession ou du clan une sorte de parti politique dans un Etat multipartite, de la foi une politique, de la communauté un Etat, donne à la nouvelle démarche un aspect monstrueux.
La question qui se pose est alors de savoir la cause de la faillite de ce nationalisme arabe et la raison de sa dégénérescence. La critique historique du nationalisme reste dans le monde arabe relativement rare. Une telle entreprise n’intéresse certainement pas la partie des intellectuels qui l’a désavoué pour adhérer à l’islamisme. A leurs yeux, le nationalisme arabe n’est qu’un avatar du colonialisme, une idée importée, étrangère à la tradition musulmane. Il était donc voué à l’échec. Et c’est mieux ainsi, car cela libère la voie au retour victorieux de l’islam. L’idéologie de l’islamisme se voit par définition une expression de l’authenticité, de l’identité, des valeurs culturelles et spirituelles des peuples musulmans. Pour les quelques mouvements d’inspiration nationaliste arabe qui ont survécu au séisme politique et idéologique de l’islamisme, triomphant depuis environ trois décennies, reconnaître l’échec de l’arabisme est inconcevable. Il s’agit plutôt, à leurs yeux, d’une éclipse passagère due à une conjoncture défavorable. Certains peuvent voir dans l’islamisme la réincarnation de l’arabisme et cherchent à s’y associer, voire parfois à s’y fondre14. Par contre, dans les milieux intellectuels et académiques, on a tendance aujourd’hui à incriminer le caractère personnel et autoritaire du leadership nationaliste, depuis Nasser jusqu’à Kadhafi en passant par S. Hussein, H. Boumediene, H. Assad, et les autres. Robert D. Kaplan, développe dans un article récent une nouvelle thèse. Il suggère que ce qui a tué le nationalisme séculier arabe serait une combinaison entre une mauvaise forme d’urbanisation et ce que Michael Hudson, un spécialiste américain connu du Moyen Orient a appelé en 1970, les « identités primordiales » tribales, confessionnelles et religieuses15.
La pauvreté, l’absence de démocratie ...
Or, cette combinaison peut expliquer l’extension rapide de l’islamisme mais pas sa raison d’être. Il n’y a aucun doute que les mouvements islamistes ont trouvé un terrain très favorable dans les ceintures de pauvreté qui entourent les grandes villes arabes, où des populations déracinées, semi-urbanisées, privées de tous les moyens de s’intégrer au milieu urbain se trouvent entassées sans espoir. La thèse de l’absence de démocratie est également insuffisante pour expliquer l’échec de l’arabisme et par conséquent son remplacement par l’islamisme comme idéologie et mode d’association et d’organisation populaires ; car le problème de l’arabisme ne vient pas du manque de légitimité populaire. Grâce à un leadership charismatique, il a bénéficié, au contraire, d’un soutien massif dont aucun autre mouvement, y compris celui de l’indépendance, n’a bénéficié. Les causes de cet échec devraient être recherchées, comme tout échec d’ailleurs, dans l’examen de la rationalité de l’action, c’est-à-dire de l’utilisation de moyens appropriés pour atteindre les buts recherchés.
... et un double défi
Le nationalisme arabe des années 50-60 a constitué un double défi. Le premier est un défi à l’ordre semi-colonial issu des indépendances formelles à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, dans une région ultra-stratégique où se trouvent rassemblés des enjeux vitaux de portée internationales : les ressources d’énergie pétrolière, indispensable à l’économie industrielle ; la position géopolitique qui fait de la région un carrefour de communications internationales ; le site qui a été choisi par le mouvement sioniste et soutenu par les puissances occidentales pour trouver une solution définitive à la question juive qui a hanté l’Europe moderne et n’a fini que par une faillite morale dont l’Europe ne s’est toujours pas remise ; le champ de confrontation de tous les patrimoines symboliques des trois grandes religions monothéistes, toutes à caractère universel et à tendance impériale. Le deuxième défi est celui de la domination de systèmes sociaux semi-féodaux basés sur une séparation, de plus en plus menacée et indéfendable, entre villes policées et campagnes frustes et démunies.
Une période de guerres multiformes
En soulevant les peuples contre l’ordre établi, intérieur et extérieur, le mouvement nationaliste arabe a suscité la réaction des forces rivales et a incité ses adversaires à s’unifier. La période dominée par l’idéologie du nationalisme arabe a été de ce fait une période de guerres multiformes : contre les puissances européennes défendant leurs positions stratégiques privilégiées et contre les élites locales traditionnelles composées de notables semi-féodaux, de familles bourgeoises mercantiles, de chefs de tribus ou de clans qui, après avoir dirigé la lutte pour l’indépendance, ont pensé faire des pays libérés des fiefs privés. A la coalition des forces coloniales et des classes privilégiées, le mouvement nationaliste arabe a opposé l’alliance des travailleurs, paysans et artisans, d’inspiration soviétique. Le combat pour la libération et l’émancipation se transforment très vite en une sorte de guerre civile à l’échelle du monde arabe opposant des régimes et forces dites progressistes aux régimes pro-occidentaux et réactionnaires. Les coups d’Etat des « Officiers libres » se succèdent dans plusieurs capitales arabes, parallèlement aux pressions politiques, économiques, et aux interventions militaires16. En l’absence d’une élite nationale éduquée, d’une conception rationnelle de la politique, d’une tradition étatique enracinée et d’une culture institutionnelle, le mouvement de masses était condamné à verser dans le populisme. Des efforts immenses, humains et matériels ont été perdus dans des actions qui relèvent plus de l’ordre de l’agitation collective que de celui de la réalisation d’objectifs bien déterminés. La structure du mouvement se réduisait en réalité à sa forme la plus simple :
d’un côté, un chef charismatique dépendant dans son action d’appareils bureaucratiques incompétents,
de l’autre des masses désorganisées qui n’étaient là que pour applaudir et/ou contester.
Victime de son succès
Le nationalisme arabe a été victime de son succès. En entraînant sur la scène politique des masses qui n’ont connu à travers l’histoire que mépris, isolement et humiliation, en leur promettant de devenir les acteurs de leur propre histoire, en soulevant tant d’espoir d’émancipation et de justice, il réussit à s’assurer un soutien populaire immense. Mais en ne sachant ou ne pouvant se doter de moyens politiques, intellectuels et institutionnels indispensables à la réalisation de ses promesses, il s’est condamné à l’échec. La rapidité avec laquelle les mêmes masses vont déserter l’idéologie et le mouvement nationalistes, était d’ailleurs à la mesure de la déception qu’ils ont engendrée17. L’islamisme qui va leur succéder en a hérité les défauts. En reproduisant, sur des bases conceptuelles plus confuses et controversées, le même schéma populiste, il se met dans l’impasse et se condamne à l’échec. Sa force est due plus à l’absence d’alternative face à l’offensive néocoloniale qui vise à réassurer son contrôle sur cette région hyperstratégique qu’à sa puissance. Son projet d’instaurer un Etat dit islamique n’est, malgré les apparences, pas rassembleur comme l’a été celui de l’arabisme qui est incontestablement à l’origine du plus grand mouvement de sensibilisation politique et d’éveil des classes populaires à l’intérêt public qu’a jamais connu l’histoire des sociétés arabes18. Il est au contraire la source d’une plus grande confusion politique et la cause d’une grande division au sein de l’opinion. Ainsi, mouvement majoritaire sur le plan idéologique et politique, l’islamisme n’a réussi aucun de ses objectifs. Il n’arrive même pas à rompre l’encerclement qui lui est imposé par les élites au pouvoir. Son impuissance paradoxale se manifeste par son incapacité à peser sur le cours de l’événement. Ainsi, c’est en sa présence comme force politique et idéologique prédominante que s’est opérée la transformation des projets nationaux en projets de domination clanique, et que s’est généralisée la corruption. Le peu de résistance que les peuples ont opposé au projet de détournement des politiques nationalistes par les élites au pouvoir, jusqu’à fonder ce que l’on appelle aujourd’hui des républiques monarchiques où les parents laissent leur pouvoir en héritage à leurs descendants, constitue la meilleure illustration de cette impuissance.
Y a-t-il encore une chance pour que ce projet nationaliste et séculier arabe qui a suscité tant d’espoir puisse se régénérer ou est-il définitivement dépassé ? Au-delà de son caractère spécifique, l’échec du nationalisme arabe pose la question de la viabilité d’un projet de construction de nation à l’ère de l’impérialisme et de la mondialisation. Le mythe sur lequel tout projet nationaliste repose est largement entamé depuis l’émergence du phénomène au 19è siècle. La désillusion engendrée par les multiples guerres et conflits associés au nationalisme, la trahison des élites, le dépassement dans la pratique de la notion de souveraineté nationale, le discrédit du politique même, de plus en plus impuissant face au monde des affaires, des appareils sécuritaires et des réseaux d’intér&e