Démocratie et identité arabe, par dr. Azmi Bishara
(ndlt) : Si je prends la peine de traduire cet article, c'est d'abord parce que le dr. Azmi Bishara est à la fois une des figures nationales arabes, intellectuelles et militantes, dont les divers écrits aident à comprendre les enjeux des débats actuels dans le monde arabe.
Mais aussi parce que, ayant récemment repris un autre article de dr. Azmi à propos du Liban et l'alliance franco-sharonienne, j'ai été la cible d'insultes et de menaces de la part d'un professeur d'économie à l'université de St-Etienne, qui, ayant supposé que j'étais de "nationalité libanaise", m'a accusée d'avoir des "obsessions confessionnelles" jusqu'à finir par me considérer comme travaillant à la solde du Baath syrien. Car pour ce professeur français, marié à une Libanaise (maronite, c'est lui qui le dit) tout Libanais qui écrit (ou qui vit) devrait non seulement se figer dans son identité "libanaise", mais devrait adopter le point de vue d'une certaine classe-confession de ce pays, sinon, il est, de facto, agent de l'ennemi, syrien, bien sûr. Ceci vaut uniquement pour les pays du sud, car dans les métropoles, les identités se forgeraient autrement.
Difficile de répondre à cet individu, en utilisant le même ton, qui fut un mélange d'accusations et d'insultes, grossières et vulgaires, croyant qu'une chaire de professeur autorise ce genre de comportements et autorise surtout à lancer une croisade contre tous ceux qui refusent d'être classifiés selon le bon vieux temps du colonialisme français.
Par ailleurs, j'ai porté plainte contre M. Jerôme Maucourant, auteur des menaces et insultes (main courante).RIM
Dans le cadre des discussions qui ont lieu sur la démocratie et la réforme dans les pays arabes, la négation de l'existence de l'identité arabe réunit sous le vocable arabe tous ces pays uniquement pour les déconsidérer et les critiquer, ce qui signifie que le caractère arabe qui les rassemble est devenu négatif en soi.
En participant à ce débat sur la question de l'identité, soumise plus que d'autres à une utilisation abusive et trompeuse, nous ne voulons pas critiquer les politiques développées par diverses identités, mais plutôt rester sur le plan théorique qui est une réponse à toutes les illusions et les réactions émotives que ce genre de débats suscite.
Adopter des politiques identitaires peut entraîner des catastrophes puisque celles-ci cachent les différences entre les forces sociales et leurs positions, en réunissant les démocrates avec les conservateurs, les réactionnaires avec les progressistes, les pauvres avec les riches, dans une identité partagée au lieu de partager la fortune, la justice et l'équité, et au nom de laquelle parlent les représentants de l'identité; de plus, les politiques identitaires accordent une représentativité à l'identité dans les différentes instances où les gens sont divisés en fonction de leurs appartenances et tribalités, alors le processus de la représentation démocratique accorde les droits individuels permettant aux citoyens de se diviser sur les attitudes et les programmes politiques.
Nous avons cependant besoin de faire face à la question de l'identité, après cette introduction. Car la force politique dominante dans notre monde a adopté des politiques identitaires ayant les pires formes d'un conflit de civilisation qui nous est imposé, même si ce conflit n'existe pas ou que les gens n'y pensent pas, comme si on voulait forcer une prophétie à s'accomplir, par sa théorisation puis sa mise en pratique.
Dans le cadre de ces politiques, une question suspecte se pose autour du simple fait de l'existence d'une identité arabe. Nous savons pertinemment que les tentatives incessantes et têtues pour nier l'identité arabe sont la meilleure preuve de son existence, comme le prouvent également la conjonction des intérêts pour la nier ou la morceler.
Faire face à la théorie et à la propagande américaine, ruminée par ses agents, ainsi qu'à l'intérêt qui se cache derrière les tentatives de supprimer l'identité arabe est l'un des plus grands défis lancés à ceux qui veulent agir réellement sur cette question.
Il serait insignifiant de répondre à cela en énumérant les constituants évidents de l'identité arabe dans une sorte de réaction autojustificatrice, mais il suffit de s'interroger sur le pourquoi du doute à propos de l'existence de l'identité arabe et l'intérêt qui le sous-tend. Mais aussi de s'interroger sur ce qui se passe en Irak même après la reconnaissance d'une identité nationale kurde, avec l'idée de constituer une fédération shiite-sunnite-kurde, et non arabe et kurde. Pourquoi les Kurdes sont-ils considérés comme rassemblés par une identité nationale ayant des bases ethnico-culturelles ou issus d'un mythe légendaire sur une origine unique (selon la définition ethnique des nationalismes, dominante chez les théoriciens académiques occidentaux en ce qui concerne le tiers-monde, dominante également dans la plupart des idéologies nationalistes en Occident et dans le Tiers-monde) au moment même où il y a une négation des Arabes, même pas en tant qu'identité ethnique unique mais en tant que nation. Curieux que cette étrangeté soit négligée !
Nous assistons tous à un processus de transformation de dizaines de nationalités, d'origines et de cultures en une identité nationale unique en Israël, qu'il est exigé d'accepter, tout comme il est demandé aux Arabes non seulement de reconnaître Israël mais avec son caractère national, soit un Etat Juif. Le Arabes, par contre, doivent justifier de l'existence d'une identité arabe. Chose très curieuse, vraiment....
Il serait juste de discuter de l'utilité de considérer l'identité arabe comme une identité au-delà de la culture, s'appuyant sur la croyance légendaire en une origine commune. De nombreux démocrates ne croient qu'en une seule nation qui est celle pour les citoyens sur laquelle s'érige l'Etat national ou érigée par un Etat national dans un processus de construction de la nation. Et la présence d'une catégorie nationale constituée de non-citoyens est une entrave à l'élaboration d'une citoyenneté véritable qui prend au sérieux la question de la démocratie dans les pays arabes actuels, au lieu d'attendre l'unification de la nation, en remettant à plus tard les tâches démocratiques, en intervenant dans les affaires d'autres Etats, ou en expliquant et prenant prétexte des causes nationales pour nier les droits démocratiques, les institutions et la souveraineté de la loi. Le but de l'Etat est supposé être au service de ses citoyens.
C'est une discussion utile pour clarifier ce qu'on signifie par le fait de s'attacher à l'identité arabe, ce qui est légitime ou non lorsqu'on s'y attache.
Mais ce qui est à craindre, c'est que le refus d'un Etat de son identité arabe ou de son appartenance nationale arabe ne s'accompagne pas de l'établissement d'une identité nationale correspondant à cet Etat, qui soit une base pour asseoir la citoyenneté, mais qu'il soit plutôt accompagné d'un démembrement de l'Etat en une multitude d'identités confessionnelles, régionales ou tribales, pour que l'Etat devienne, dans le meilleur des cas, l'Etat de ses confessions ou de ses tribus, au lieu d'être l'Etat de ses citoyens. Ce qui signifie que l'être juridique qui est en face de l'Etat n'est pas le citoyen mais le groupe organique pré-moderne auquel il appartient.
Et parce que l'Etat absolu, républicain ou royal, a démoli, dans beaucoup de cas, les infrastructures civiles, et qu'un système véritable de citoyenneté n'est pas né après leur effondrement, ou suite aux pressions externes exercées pour adopter une politique de réforme, les seules structures en place sont les confessions ou les tribus, structures qui font écran entre l'individu et la tyrannie de l'Etat, lui donnant une force car son appartenance à ces structures est, en réalité, un abri, même si son prix devient le sacrifice de son individualité et la liberté de sa volonté politique.
Ajoutons à cela qu'en transformant l'arabité en idéologie justificatrice des régimes, les républiques tyranniques ont contribué à créer un sentiment de rejet parmi les gens, la discussion devenant non seulement justifiée mais s'appyant sur des bases historiques et sociales.
Il est utile toutefois de découvrir la relation entre les intérêts politiques et économiques qui ont mené à la formation de l'arabité en tant qu'identité politique, dans un cadre libéral, presque après la première guerre mondiale, puis en tant qu'idéologie politique après la seconde guerre mondiale, et surtout après la Nakba, tout comme il est utile de découvrir les intérêts économiques et politiques qui gisent derrière la négation de l'arabité ou du moins, de son refus en tant qu'expression politique, au moment où se légalise la politisation de la confession et de la tribu, dans le système présent, dans le cadre de la domination américaine, d'une part, et dans le cadre la politisation de la religion par ceux qui s'opposent à la politisation des autres appartenances, d'autre part.
L'identité étatique locale prend dans certains cas une légitimité historique de façon à ne pas être perçue comme un héritage du dépeçage colonial, comme c'est le cas pour l'Egypte, le Maroc ou le Bahrayn, et dans une certaine mesure en réduisant le Liban au Mont-Liban. Mais le malheur est que cette identité porte en elle-même et dans sa conception d'elle-même la structure confessionnelle ou tribale tout comme elle porte sa politisation. Il est possible de le démontrer par des exemples concrets. Le fait même de proposer l'identité locale au détriment de l'identité arabe, ou en conflit avec elle et non en complément, contribue à l'éclatement de cette identité.
L'identité arabe n'est pas l'expression de la nostalgie des régimes qui l'ont utilisée en idéologie justificatrice, mais elle est enfouie dans le mental politique collectif, dans la mémoire collective en tant qu'expression du rêve des élites arabes et des classes moyennes de Bilâd Sham et du Croissant fertile précisément, au cours d'une période où le modernisme l'a envahie, avec espoir et optimisme. Elle fut liée au projet de modernisation des classes moyennes arabes et à leurs aspirations à unifier le marché et l'économie arabes dans un Etat arabe, qui était plus ouvert, ce qui a conduit à intégrer des peuples non arabes dont personne ne peut connaître l'origine à l'exception des spécialistes, dans l'arabité de la ville arabe, neutralisant leurs autres identités, de sorte qu'elles furent considérées arabes.
A l'époque, l'arabité ne se concevait pas elle-même dans une vision ethnique, mais plutôt culturelle et politique. Mais parce qu'elle fut liée à sa distinction des Turcs puis à la lutte contre le démembrement des pays arabes selon un schéma colonialiste, elle a conservé une place dans les coeurs, les consciences, elle a conservé ce crédit qui a été utilisé dans toute lutte à caractère progressiste dans la région.
Il y a plus d'une raison pour considérer que la bataille pour la démocratie a eu lieu dans ce cadre. C'est seulement dans une époque ultérieure que l'identité arabe fut transformée en idéologie unificatrice, niant les droits des minorités non arabes. Au fur et à mesure que la situation arabe devenait plus éclatée, la réaction à cet éclatement devenait plus aiguisée et plus unificatrice sur le plan idéologique, comme si cette dernière devenait une compensation de ce qui manquait dans la réalité.
L'identité arabe demeure en tant que langue, histoire, identité légitime et aspiration à une unité pour faire face aux interventions étrangères. Elle peut être proposée dans tout programme démocratique en tant qu'outil pour rassembler la majorité arabe de chaque pays, dans une identité homogène culturellement sur un des niveaux, au moins, sans cependant nier la variété qui y existe et sans passer outre le fait que l'Etat est l'Etat de tous ses citoyens, Arabes et non arabes et sans remettre en cause les droits collectifs des minorités culturelles non arabes. Cette homogénéité est une des bases pour neutraliser les différences confessionnelles lorsque la division politique est en jeu dans la société, cette division se déroulant entre des partis ayant la même appartenance dans les milieux de la majorité, au moins, de sorte que la pluralité des idées et des programmes politiques demeure dans le cadre de l'unité, d'abord au niveau de l'Etat et ensuite, au niveau de la nationalité de la majorité.
Cette appartenance nationale à une identité arabe commune à plusieurs Etats arabes n'est-elle pas en contradiction avec la démocratie ?
Non, elle ne l'est pas, d'abord, parce que cette appartenance peut être essentiellement l'aspiration du militant démocrate à une fédération entre Etats démocratiques, comme cela s'est passé en Europe, par exemple, où existent diverses nationalités, dans une tentative de former une identité européenne qui les rassemble. Ensuite, il n'est pas nécessaire de renier le vieux rêve de l'unité, même si le temps a dépassé sa constitution sous les formes bismarkiennes, que les gens ont à l'époque abandonné suite aux expériences européennes. Ce fut un rêve éclairé pour réaliser le droit à l'autodétermination à travers un objectif politique qui contribue à la formation de la nation. Ce fut aussi un rêve pour dominer les richesses naturelles de la région au profit de ses peuples au lieu de la création d'un Etat à proximité de chaque puits de pétrole. Mais ses nombreuses contradictions ont transformé l'idéologie unioniste en idéologie justificatrice de régimes en place.
Il est évident que la suppression du caractère arabe de l'identité majoritaire contribue non seulement à faire éclater et à diviser les petites identités, mais elle conduit à les transformer en politiques identitaires internes qui produisent des systèmes de parité, où se cristallisent, dans le meilleur des cas, les chefs des directions confessionnelles héritées et non démocratiques, systèmes appelés, pour des raisons incompréhensibles, "démocraties de concorde", ou bien elles mènent à des guerres civiles, dans les pires des cas. Dans les deux cas, c'est la guerre civile, froide ou chaude. Et la discrimination, l'oppression, l'injustice et la mobilisation politique seront expliquées et analysées, non pas en s'appuyant sur la critique des politiques sociales en place, tout comme seront analysées les réactions et les propositions alternatives, mais par l'appartenance à une des confessions, à l'incitation d'une confession contre une autre, étant donné qu'elle serait opprimée par les autres identités.
Face au monde extérieur, il est facile de choisir la neutralisation de l'identité arabe en reliant chaque régime, de façon directe et sans intermédiaire, à la domination américaine, tel que l'expriment actuellement les relations entretenues par chaque Etat arabe avec les Etats européens ou les Etats-Unis, au détriment de ses relations avec un autre Etat arabe. C'est dans ce cadre que s'exprime la disponibilité d'établir des relations avec Israël, si les conditions le permettent, en neutralisant les causes du conflit avec cet Etat, comme si ces conflits étaient rattachés à l'identité arabe.
L'identité arabe n'est ni la cause ni la conséquence, il s'agit plutôt de considérer la nature des forces sociales qui gouvernent et des politiques suivies. Mais ce n'est pas de trop que d'affirmer cette identité, si l'on admet que cela n'est pas suffisant pour la résolution de tous les problèmes...
Le nationalisme n'est pas une idéologie sauf pour des mouvements d'extrême droite qui transforment le nationalisme en politiques identitaires, devenant presque du fascisme, comme cela s'est déroulé dans plusieurs pays européens évolués au XXème siècle. Mais le nationalisme reste un cadre pour une appartenance, qui va au-delà des appartenances locales organiques de groupes imaginaires. Il est supposé que la pensée de celui qui se considère comme nationaliste démocrate soit une pensée démocratique et non nationaliste. Dans le cadre de cette pensée démocratique, il y a une place pour l'affirmation de l'identité arabe, lorsque cette affirmation est utile pour la modernisation, le changement démocratique et la résistance à la domination occidentale. Affirmer être un démocrate qui soutient la justice sociale et l'identité arabe, dans notre cas, est utile, sachant que cette affirmation sert à mobiliser contre la domination américaine, tout comme elle crée un climat opposé à la réaction religieuse fondamentaliste, opposée au modernisme même, tout comme elle crée une harmonie culturelle nécessaire à une pluralité politique.