L’unité ou la mort
Par
Faouzia
L’écart qu’il y a entre la réalité immédiate de la Tunisie et certaines exigences des appareils de l’opposition démocratique si nombriliste, de l’autre, fait l’objet de représentations contraires, et cet écart pour le plus grand bonheur de la dictature, pour la très profonde détresse des militants de base qui n’ont pas voix au chapitre et pour énormément de tunisiens en attente, ne fait que s’élargir de plus en plus. Qu’il soit représenté sous le jour spéculatif d’un « moi cogital » ou sous le jour d’un idéologie engagé dans une cause révolutionnaire, la société ne le perçoit-elle pas de façon réductrice, caricaturale parce qu’il est l’expression que l’on veuille ou pas d’intérêts privés et claniques qui s’épuisent à affirmer sa propre et limitée stature aux dépend de l’intérêt général et collectif de la nation tunisienne dans son ensemble? Qui au jour d’aujourd’hui des courants représentatifs du bloc démocratique tunisien peut réellement soutenir une légitimité réelle et consistante qui lui permettra de faire cavalier seul face à la dictature ?Pris entre le marteau et l’enclume, le tunisien profane ne peut-il pas recourir utilement à la démarche d’un homme comme Marzouki, militant démocrate pour les droits de l’homme au coeur de la cité,qui jusqu’à présent a toujours fait ce qu’il dit , et dit ce qu’il fait, signe vivant d’un sens de l’exigence pour le meilleur de la société et sublimation de l’acte citoyen , républicain et démocrate avec tout ce que cela représente d’engagement et de sacrifices.
Quand on parle de militant politique pour les droits de l’homme et la démocratie, pour une forme de pensée dominante chez beaucoup d’arabes et de tunisiens complexés par tant et tant de décennies de domination et de colonialisme, c’est d’abord l’histoire de l’Occident que l’on scrute, en tant qu’elle s’origine dans la civilisation judéo-chrétienne monopolisatrice, et même dans l’antiquité gréco-romaine virtuelle et rêvée. Quelquefois, on cligne des yeux en direction de l’islam et de la grandeur médusée de sa civilisation. Le monde arabe reste pour l’instant comme une sorte de zone d’ombre dont on se détourne machinalement, sûr de ne rien y trouver avant même d’avoir commencé à chercher , c’est le point nodal de tout le problème et de toutes les confusions qui nous maintiennent dans notre attentisme et notre impuissance digérés, j’affirme que la pensée arabo_musulmane certes étouffée et réprimé , au jour d’aujourd’hui dans son renouveau porte en elle les promesses d’un avenir exaltant pour nos énergies , pour notre jeunesse et notre adaptation à tous les progrès , et surtout elle ouvre des champs nouveaux aux interrogations humaines et aux perspectives d’un avenir paisible possible sur le plan humain et spirituel , pas seulement pour nous , en ces temps de lumière elle a désormais les moyens et les outils de son universalité , qui sont très éloignés de toute forme d’extrémisme.Ce fait n’atteste pas que n’ont jamais existé des individus qui se soient voués à une cogitation systématique ,mais il invite au pragmatisme et au réalisme et de remettre de l’ordre en écartant et en s’écartant de toute forme de préjugés ou d’intolérance de notre part , et que dans le fond ou la forme , il ne s’agit pas de convaincre les postulats et les pouvoirs aussi démocratiques soient-ils,mais de convaincre la masse de nos frères humains de notre destinée commune. Le fait de ne rien voir ne signifie nullement qu’il n’existe rien ; peut-être, les sociétés arabomusulmanes ont-elles longtemps jugulé de telles entreprises solitaires au nom de l’ordre établi.
Sous ce jour,en Tunisie et dans l’urgence des événements régionaux et internationaux qui se bousculent ,le concept de citoyenneté apparaît donc essentiellement comme un concept stratégique par lequel la démocratie peut être reconduite à une certaine radicalité révolutionnaire, mais il est encore temps et cela grâce à la lucidité et au sens des responsabilités des tunisiens conscient des drames où pourrait être engloutie la Tunisie , de redresser la barre et de donner un visage à la tentation suicidaire de la confrontation guerrière où veut nous jeter la dictature :la violence, pour répondre à sa violence ; le salut est plutôt comme l’a si bien défini M.MARZOUKI dans la désobéissance civile , dans la solidarité , dans l’expression culturelle , dans l’occupation de la rue pour porter la contradiction à la propagande du régime qui se dit garant de la sécurité des tunisiens alors qu’il est la source unique de toute leur insécurité. C’est le point à partir duquel s’universalise l’exercice des droits politiques, le concept acquiert du même coup une charge anti-étatique qui n’est pas autre chose que la possibilité constamment réaffirmée du contrôle et de la mise en question des mécanismes institutionnels et des dispositifs qui leur sont liés. Par conséquent, on comprend que la citoyenneté "s’inscrit dans un procès dialectique ouvert, dépendant des transformations de l’État mis en jachère par ben Ali et ses acolytes, mais aussi de la "puissance" réelle des citoyens, à travers des institutions et des mouvements sociaux, selon les conjonctures qui leur sont imposées. Construction politique de la puissance réelle des sujets dans le rapport de force qui les lie au pouvoir dictatorial : tel est l’enjeu fondamental du débat sur la citoyenneté et de la reformulation démocratique qui doit nous être aujourd’hui proposée par une opposition en quête de son propre sens.
Car au fond, le véritable problème est là. Il manque à l’opposition son sens, c’est-à-dire sa politique, une politique qui soit la sienne et non celle de sa déclamation réitérée qui n’a d’autre vertu que d’auto persuasion. Politique de la démocratie, la formule ne se décline pas seulement dans le sens qu’on vient d’indiquer d’une démocratisation de la politique, mais aussi dans celui plus aporétique encore d’une politisation réelle de la démocratie. Aux difficultés intrinsèques du concept d’une politique des droits de l’homme correspondent ainsi certains aspects de l’histoire tunisienne récente, dans laquelle les "droits de l’homme" ont cru précisément trouver leur digne expression , histoire pour nous tunisiens principalement marquée par le putsch parricide du fameux 7 novembre, la mort ,l’exil et l’emprisonnement de centaines d’hommes sous le feu d’une gigantesque opération de police politique, le déchaînement de conflits idéologiques entre les partis dans la pauvre Tunisie de « l’ère nouvelle » aussi. Que dire alors et encore de l’opposition, dans ce qu’elle fait, dans la politique qu’elle exerce effectivement, sinon qu’elle rencontre là ses limites, et se joue elle-même sur la ligne qui la borde ? Elle se joue, c’est-à-dire se découvre, s’expose et menace de se perdre dans son institution et l’illimitation essentielle qui caractérise son concept. Aussi est-il nécessaire, dans une perspective critique,nationale de considérer l’envers de la limite, l’ouverture qu’elle dessine et les transformations juridiques et politiques qu’elle impose dans le procès d’une affirmation véritable de la démocratie tunisienne cernée par tant et tant de confusions. Car cette zone frontalière qui donne cette image fragmentée et biaisée de cette opposition démocratique tunisienne, celle-là même à laquelle des gens comme ABBOU , MARZOUKI , JEBALI et bien d’autres, à des niveaux différents, ne cessent de nous prévenir et de dénoncer pragmatiquement , est un lieu incertain, risqué, lieu où il devient cependant impossible de "penser autrement", c’est-à-dire, de procéder à cet exercice sur soi de la pensée qui réfléchit sa propre histoire tout en cherchant à s’en déprendre. Une démocratie véritable qui s’inscrit dans une période de transition qui rassurera tout le monde est sans doute à ce prix.