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La perception de la Méditerranée en tunisie.

La perception de la Méditerranée en tunisie.
Sadok Boubaker


La diffusion des idées politiques avant le protectorat français

Le rapport violent que la Tunisie a entretenu avec la mer serait à l'origine de l'émergence des deux grands courants d'idées qui structurent la société politique et la « collectivité nationale » durant quatre siècles : faut-il être autonomiste ou ottomaniste ? Par cette affirmation, volontairement sommaire et réductrice, notre intention est de focaliser l'analyse autour des articulations idéologiques les plus fortes, et non faire l'inventaire, plus complexe, des formes de pensée politique.

1.Etre autonomiste ou ottomaniste ?

a. Du royaume hafçide au « royaume » hussaynite

Depuis la crise politique du règne de Moulay Hassan ( 1525/1543 ) qui révèle les premières ambitions ottomanes sur le royaume hafçide, les courants d'opinion sont divisés entre deux tendances majeures : défendre la légitimité du souverain en place (quitte à lui pardonner ses errements hispanophiles) ou se rallier aux « sirènes » ottomanes (quitte à abandonner le pouvoir à une nouvelle élite étrangère relayée par des alliés autochtones). C'est autour de cette ligne de partage que le paysage politique de la régence de Tunis se recompose, à plusieurs reprises, par la suite. Dès le XVIème siècle, les villes côtières sont majoritairement favorables aux Ottomans, alors que les Hafçides gardent, jusqu'à la fin de leur règne, l'appui des régions intérieures. Au XVIIème siècle, le conflit entre les deys et les beys est imprégné de cette connotation politique, les deys étant considérés comme plus ottomanophiles que les beys mouradites, enclins à des sentiments et à des pratiques autonomistes. Les Hussaynites, au XVIIIème siècle, tendent à se démarquer d'Istanbul, tout en entretenant d'étroites relations avec l'Empire. Mais des politiques aussi différentes que celles de Mustapha Khûja et de Youssef Sahib AI Tabaa, témoignent de la permanence d'un clivage idéologique vieux de plus de deux siècles. Au cours de cette période dynastique, le courant autonomiste doit souvent composer avec les pays européens, et les ottomanophiles, se rapprocher d'Istanbul. Cependant, cette dualité des jeux de forces est rendue complexe par l'application des politiques réformatrices. La sensibilité ottomanophile ne s'épuise, en effet, qu'avec l'abolition juridique de l'Empire ottoman. Les réactions multiples (que l'on trouve au sein des différents courants politiques) concernant le maintien du Califat témoigne de la persistance d'une représentation régionale de la souveraineté politique. En ce sens, il n'est pas étonnant de croiser, au XXème siècle, ces mêmes références politiques, soit dans les mouvances fondamentalistes, soit dans les tendances panarabes qui agitent le bassin méditerranéen, arabe et ottoman. Du fait de sa proximité géographique avec l'Europe, la société tunisienne réagit aussi aux nouvelles idées et valeurs nationales en gestation, depuis les révolutions anglaise et française, dans la réflexion politique des pays européens du sud.

b.Le mouvement réformiste du XIXème siècle transcende la dimension méditerranéenne de l'Empire

Les réformes entamées dans l'Empire, depuis le XVIlème siècle, consistent à essayer de greffer sur la société ottomane des techniques, mais aussi des institutions, des idées politiques, des modes de gestion d'inspiration européenne. À l'échelle des provinces, des réformateurs ont reproduit (ou adapté) ces pratiques, après leur passage par le filtre ottoman. Cependant, pour certaines régences telles que la Tunisie, d'anciennes relations diplomatiques avec l'Europe autorisent l'accès direct à la source d'inspiration de ces réformes.

Le mouvement réformateur tunisien, regroupe deux grandes familles de pensée. La première considère les réformes comme un instrument de rénovation des traditions islamiques. Mais le dogme religieux et traditionaliste qui accepte difficilement le « dépoussiérage », constitue un butoir. La deuxième mouvance de la Réforme considère qu'il est possible de refondre les valeurs du système institutionnel musulman, sans remettre en cause la référence au sacré. C'est à ce courant, plus radical, qu'appartiennent Ibn Abi Dhiaf, Khayreddine, Bayram al Tounouci... Toutefois, face à l'échec de leur politique, les uns se tournent encore vers l'Empire, à l'instar de Khayreddine, les autres misant sur la consolidation d'une nation tunisienne.

En analysant le discours réformateur tunisien, les concepts et les idées qu'il tente de mettre en application, au milieu du XIXème siècle, on relève l'importance de l'inspiration d'une pensée politique européenne, exportée vers le sud de la Méditerranée, depuis la fin du XVlllème siècle : liberté individuelle, libéralisme économique (si ce n'est politique), régime constitutionnel et séparation des pouvoirs, l'ensemble de ces concepts s'inscrivant dans le mouvement d'affirmation d'entités nationales, dans un cadre territorial. L'essaimage des idées réformatrices rend difficile la recherche d'une quelconque filiation. Il nous paraît plus judicieux d'essayer de comprendre comment elles ont pu être assimilées, adaptées ou rejetées, par les différentes sociétés du pourtour méditerranéen. Toute la région en était irradiée, au point de constituer un dénominateur commun aux élites politiques. Pour autant, peut-on parler de cohérence idéologique, voire de la conscience d'un espace politique méditerranéen ?

Le réformisme tunisien s'est donné, pour thèmes mobilisateurs, la lutte contre l'absolutisme et le despotisme (al hukm 'al mutlaq), la proclamation d'une constitution (ahd 'al 'aman). Dès .1864, il échoue dans cette bataille. n se voit contraint, pour un temps, de suspendre sa gestation politique. Si la colonisation met un terme au rêve de l'entité impériale, à l'issue de la Grande guerre, il faut attendre les premières résistances de la société locale à l'expansion coloniale pour que puisse s'imposer l'idée nationale.

2. Une idée nationale en rapport avec l'espace méditerranéen ?

Dès la fin du XIXème siècle, les multiples annexions coloniales suscitent des diverses réactions. L'incapacité, sur le plan politico-militaire, à renverser le rapport de forces provoque un état de choc dans les pays arabes et ottomans. On peut observer, en Tunisie, que la dépendance à l'égard d'une souveraineté étrangère tend à consolider la notion de territoire. L'idée nationale s'exprime dans un courant qui cherche à réduire les effets négatifs du protectorat, tels les écrits du journal AI Hadhira  . Aussi une forme de nationalisme de composition avec l'administration française domine-t-elle les idées politiques, jusqu'au début du XXème siècle. La première guerre mondiale brise cet apparent consensus et transforme les idées véhiculées par les élites tunisiennes à l'égard de la puissance protectrice. Le conflit accélère, en outre, la circulation des personnes entre la Tunisie et la France : soldats, mais aussi main d'oeuvre, voire population d'étudiants au nombre encore réduit. La proclamation des quatorze points de Wilson, en faveur de la liberté des nations, offre à la lutte anti-coloniale une dynamique nouvelle, un support idéologique qui transmute qualitativement l'idée nationale. La Tunisie martyre, pamphlet publié par A. Thaalbi en 1920, ainsi que la création d'un parti libéral et constitutionnel, symbolisent la rupture avec le discours politique du XIXème siècle. Cependant, force est de constater que la réflexion politique née dans les années vingt (dans ses principes comme dans ses formes d'action) s'inscrit toujours dans la mouvance des idées européennes qui dominent, également, la vie politique des autres pays méditerranéens. En Tunisie, l'idée nationale devient le principal vecteur dans la lutte anti-coloniale. La radicalisation du mouvement s'approfondit au fur et à mesure que l'idéologie coloniale se veut annexioniste. Nous avons déjà signalé comment la question identitaire s'imposent dans le discours politique des élites tunisiennes, après 1930. L'idée d'une nation tunisienne, avec sa langue, sa culture, son ancrage historique qui remonterait aux Berbères, à Carthage, à l'Islam, est alors au centre du débat culturel et politique. Nous devons, entre autres, à Mohammed Bachrouch (en 1935 et 1936), des textes forts concernant l'identité tunisienne, parus dans la revue AI Mabahith (cf. annexes). En 1945, Mahmoud Messaadi écrivait encore dans la même revue:

« L'Ifriqiya est orientale avant d'être occidentale, elle est sémite et mystique avant d'être matérialiste et arienne, nous sonunes orientaux, arabes et mu s comme les arabes et sémites comme les juifs. Nous ne serons jamais autre chose.. » .

Alors que le support intellectuel qui le sous-tend est emprunté à la philosophie politique européenne, un discours identitaire s'impose donc, parallèlement à la perception d'une Méditerranée polarisée autour de l'appartenance religieuse et culturelle,

Le contexte institutionnel et idéologique de l'après guerre (principes de l'ONU sur les droits des peuples, création de la Ligue Arabe, défaite des pays arabes devant Israël, début de la partition des pays méditerranéens entre le bloc occidental et le bloc communiste ... ) force les nationalistes à réorienter leurs choix diplomatiques : se situer dans le bloc occidental, revendiquer l'indépendance de la Tunisie en tant que nation et territoire. D'ores et déjà, l'évacuation des idéologies unionistes (islamique, arabe ou maghrébine) a commencé. Sous l'influence de leur leader Habib Bourguiba, ces choix devaient rester fondamentalement les mêmes après l'indépendance.

La première décade de l'indépendance nationale constitue une période de positionnement diplomatique où la Tunisie cherche encore des repaires, à l'égard du monde arabo-musulman, mais aussi des pays européens et méditerranéens. La ligne directrice de cette politique extérieure demeure la défense farouche de l'indépendance nationale. La plus grande menace ressentie par Bourguiba est incarnée par l'arabisme hégémonique de Nasser. Les ruptures entre les deux hommes d'État sont plus fréquentes que leurs ententes. Pour Bourguiba, le baathisme est aussi dangereux que le nassérisme. Quant à l'union du Maghreb central, elle demeure somnolente, chaque pays souhaitant quelle soit placée sous son contrôle (à partir de 1962, notamment). Toute référence à une Méditerranée arabe est ainsi occultée. Pour le reste, l'ouverture méditerranéenne est pratiquement réduite à un dialogue tuniso-français, au parcours cahotique (crise du franc, « affaire de Bizerte », nationalisation des terres ... ). Les discours de politique étrangère prononcés, régulièrement, par le président de la première République tunisienne permettent d'étudier la manière dont les autorités politiques, envisageait le rapport au monde extérieur, et particulièrement méditerranéen. Après 1964, quand une crise grave oppose la Tunisie et la France, le gouvernement tunisien engage une vaste campagne diplomatique en direction des pays arabes, de la Turquie, de -la Grèce et de la Yougoslavie... Pour sortir du tête à tête, bilatéral et exclusif, un réseau de relations méditerranéennes « de substitution » aurait-il été recherché ? Une série de voyages dans les pays du bassin oriental de la Méditerranée, des discours prononcés à ces occasions, font apparaître, pour la première fois, la Méditerranée comme une composante de l'espace diplomatique tunisien : la Tunisie renoue (ou inaugure) des liens avec certains pays méditerranéens. Néanmoins, la notion régionale n'est toujours pas explicitement prononcée par le chef de l'État tunisien, si ce n'est pour parler de la Grèce : réminiscence de langage (qui remonterait à une formation classique française) ou vision d'une Méditerranée à travers le prisme des nations et de l'histoire lointaine ? De toute évidence, dans ce discours, la Méditerranée paraît cloisonnée par une série de frontières : elle ne représente pas un espace cohérent dans la pensée bourguibienne , tout au plus est-il complémentaire.

Il nous semble, cependant, qu'un discours de référence à l'espace méditerranéen tend à s'affirmer, en Tunisie, au milieu des années 1960. Plusieurs indices le montrent. Nous en retiendrons deux, à titre d'exemple. Les supports de l'information (journaux, radio ... ) commencent, en effet, à vulgariser le thème d'une Tunisie « carrefour des civilisations méditerranéennes ». Pour la première fois, également, la motion de politique générale du Même congrès de l'UGTT (Monastir, août 1969) fait allusion à une « Tunisie méditerranéenne » : l'organisation syndicale aurait-elle utilisée la position géographique de la Tunisie en Méditerranée, pour affirmer une vocation régionale (cf annexe) ? Les priorités du développement ayant promu le tourisme au rang de principal secteur d'activité économique, rende nécessaire l'invention d'un produit touristique.

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