Correspondants en Tunisie/Fethi
Djebali,Thamer Mekki ,Youad Ben rejeb
En Tunisie, les expulsés d'Europe sont
livrés à eux-mêmes. Aucun programme de prise en charge ou de soutien n'est prévu, ni par les autorités, ni par la société civile. Sans ressources, ils doivent en plus soutenir le regard d'une
société qui perçoit l'expulsion comme une honte, et n'envisagent de salut que dans un nouveau départ.
Wajdi Rahali se sent plus étranger ici, en Tunisie, son pays d'origine, que là-bas, en France. C'est par la mer, dans une embarcation de
fortune, qu'il a gagné clandestinement l'Europe en 2004 à la recherche d'un travail, d'un mieux être, d'un avenir. Une aventure qui s'est brusquement arrêtée en 2007, suite à un contrôle policier
de routine. Commençait alors pour Wajdi un terrible périple entre les centres de rétention pour étrangers illégaux de Toulouse et de Bordeaux, en France. Il y est détenu en attendant son expulsion.
Par deux fois, il refuse d'embarquer dans l'avion à destination de Tunis, et écope pour cela d'un mois de prison. « On a alors décidé de me reconduire par bateau, où le refus
d'embarquement ne tient pas ». En bateau, les expulsés sont facilement isolables et, contrairement à l'avion, les autres passagers ne se rendent pas souvent compte de leur présence à
bord. A son arrivé à Tunis, il a du passer une nuit au poste de police et se soumettre à un bref interrogatoire. « Ensuite, on m'a tout simplement laissé partir ». Il est arrivé
de nuit dans sa ville natale, à El Hawaria, au centre de la Tunisie, « complètement détruit et sans le sou ». Ce retour à la case départ, Wajdi a mis des mois à l'accepter.
« C'était très difficile d'oublier le passage par les centres de rétention et surtout l'angoisse provoquée par l'attente du moment où on viendra vous chercher », raconte-t-il. Un an
après son expulsion en Tunisie, il est toujours au chômage et se retrouve face aux mêmes circonstances qui l'ont poussé à affronter la mer une première
fois. « Aujourd'hui, je ne rêve que de repartir. J'ai plus d'attaches là-bas qu'ici. » En France, Wajdi a laissé un bébé de 4 mois et sa compagne
française.
Vivre caché
En Tunisie, à la différence d'autres pays, aucune prise en charge n'est prévue pour les immigrés clandestins reconduits. Ils retrouvent le chômage
qu'ils avaient fui, auquel vient s'ajouter un manque de moyens plus criant encore. "Quand on est expulsé, on revient sans rien dans les poche et avec pour uniques vêtements ceux qu'on
portait quand lors de l'arrestation", raconte Chokri, expulsé d'Italie. En Tunisie, alors qu'un véritable tabac médiatique entoure le phénomène de
l'émigration, aucun chiffre ne filtre quant aux candidats qui ont fait l'objet d'une expulsion. Selon les chiffres de la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués, basé
en France), 2000 tunisiens ont été placés dans les centres de rétention français en 2007, dont 837 ont été présentés à l'embarquement. Le nombre effectif des reconduits reste une
grande inconnue, tout comme le destin qu'ils ont du affronter à leur retour au pays. Contrairement à ceux qui réussissent dans le pays d'accueil et qui retournent en affichant
leur réussite et jouissent de ce fait d'une certaine reconnaissance sociale, la plupart des expulsés vivent cachés. Aux yeux de la société tunisienne, l'expulsion est perçue comme une
honte. "Il est difficilede rencontrer les gens en portant une telle déception, confie Chokri. Après l'expulsion, il m'a fallu beaucoup de temps
pour me ressaisir et réaliser que le rêve est brisé". Tarak, également expulsé d'Italie, ironise : "je venais d'envoyer des colis à la famille, juste avant mon
arrestation. Je suis même arrivé avant le colis".
Se reconvertir...ou repartir
Beaucoup d'expulsés, affectés par l'expérience des centres de rétention, sombrent dans la dépression. "Six mois après mon retour, j'ai du
prendre des médicaments pour pouvoir résister", raconte Wajdi. Selon Mahdi Mabrouk, sociologue spécialiste de l'immigration clandestine, "en l'absence d'un encadrement ou d'un programme de
réinsertion, il arrive
aussi que certains expulsés se convertissent en Harraga (passeurs) et mettent leur expérience au profit de nouveau
candidats attirés par l'eldorado européen". Mais la plupart caressent toujours le rêve de repartir. "La vie devient de
plus en plus chère et chaque jours les prix augmentent. Je ne crois pas que je m'en sortirai avec ce que je gagne actuellement", affirme Chokri, qui, après son expulsion, est resté
chômeur pendant un an avant de trouver un travail dans la décoration. "J'ai réussi à passer les frontières une fois mais j'été expulsé. Je veux tenter le coup pour la
deuxième fois", témoigne Chokri .Wajdi caresse aussi l'espoir de revoir son bébé et de retrouver sa compagne restés en France.