Si la vieille rivalité entre les deux peuples voisins est connue, plus surprenante est la façon dont elle se déverse sur la Toile, où tous les coups, surtout les plus bas, sont permis.
Florilège.
« Algéchiens ! » « Marocons ! » « Analphabètes, baiseurs de main ! » « Colonisés, assassins »… Tels sont quelques-uns des noms d’oiseaux que s’échangent sur
la Toile nombre d’internautes algériens et marocains. La rivalité n’est pas nouvelle. Ce qui est sans précédent, c’est la portée que lui donne Internet.
Premier champ de bataille, les plates-formes nationales en .dz ou .ma. Les Marocains y traitent leurs voisins de « barbares » et de « bouffeurs de pétrole sous le joug d’une junte
militaire ». Ceux-ci le leur rendent bien : « peuple d’analphabètes », « mendiants », « cultivateurs de zatla » (haschisch). Mais c’est sur les sites hébergés à l’étranger, en France mais
aussi dans les pays anglo-saxons, que les échanges se font les plus violents. Quel que soit le sujet, pour peu que la discussion ou l’article porte sur le Maroc et/ou l’Algérie, des «
posts » agressifs sinon haineux surgissent. Avec toujours les mêmes arguments, tel un « kit de prêt-à-penser » à servir… chaud, de préférence.
Mais pourquoi tant de haine ? Nombreux sont ceux qui grimpent aux branches de l’Histoire pour étayer la rivalité entre les deux pays et, par la même occasion, justifier le leadership de
celui dont ils se réclament : fermeture des frontières (depuis 1994), Sahara occidental, guerre des Sables (1963), bataille d’Isly (1844)… Certains en appellent même aux mannes des
Almoravides (XIe siècle) et des Idrissides (VIIIe siècle) ! Chaque camp rend coup pour coup. On imagine l’effarement du modérateur chargé de fixer les limites de l’invective, les yeux
rivés sur l’écran et le clic de censure à portée de souris. Les insultes échangées sont parfois si crasses qu’elles en donnent la nausée. La même rhétorique tourne en rond et le dialogue
vire toujours au monologue à deux voix.
Sur la Toile, la guerre des idéologies et la surenchère nationaliste exacerbent les passions. La moindre escarmouche diplomatique, saillie ou rodomontade de responsables politiques ne
manque pas de raviver les braises. Sans oublier les matchs de foot et l’actualité people, qui régulièrement alimentent la polémique. Traité de « petit Marocain psychopathe », l’offensé
répond à « l’algéropathe ». « Est-ce qu’on t’a refusé un visa d’entrée (instauré pour les Algériens par le Maroc, il a été abrogé en 2005) comme vous l’avez fait avec Jamel Debbouze ?
»
Et si cette rivalité s’expliquait par… une trop grande proximité entre les deux peuples ? À la question « Quel autre peuple vous ressemble le plus ? », une majorité d’Algériens et de
Marocains se désigneront mutuellement. « On parle la même langue », rigole Tarik, un Algérois de 31 ans. Comme si cette rivalité était plus réelle sur Internet que sur le terrain. Bien
sûr, les clichés sur les uns et les autres sont connus. Mais on parvient davantage à s’en amuser que sur la Toile.
Quelques voix tentent bien de mettre fin au jeu de massacre. Agacé, Hatem, dont le pseudo affiche d’emblée « Algéro-Marocain », se lâche : « On est sur Internet ou dans un PMU ? On dirait
des immigrés alcooliques qui viennent de perdre tout leur salaire sur un cheval et qui finissent sur le zinc en train de défendre un pays qu’ils n’ont jamais habité. » Sous le pseudo «
Maghrébin avant tout », un autre internaute interpelle ses homologues algériens et marocains : « Quelle tristesse de vous lire !!! D’un côté comme de l’autre, on nous a mis des œillères
et on nous manipule… Les perdants, ce sont nos peuples et nos jeunes. Stop à ces bêtises ! » Et conclut : « Je rêve de l’UMA et non de l’Union médiocre arabe ! » Alors, amis Internautes
des deux pays, unissez-vous !
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Roumis, kafirs et autres mécréants
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On sait, grâce aux travaux des linguistes, qu’il n’est pas de plus grands voyageurs que les mots. Le français, par exemple, a, au fil des siècles,
emprunté une grande partie de son vocabulaire aux langues avec lesquelles il était en contact. Parmi ses gros « fournisseurs » traditionnels, l’italien, l’espagnol, les langues
germaniques et scandinaves - l’anglais viendra plus tard -, mais aussi l’arabe et, à travers lui, souvent, le turc, le persan.
Certains de ces mots voyageurs connaissent des aventures exceptionnelles. C’est le cas de trois termes arabes, entrés dans la langue française, servant à désigner les Européens
(non musulmans) : roumi, kafir et gaouri. Le linguiste tunisien Majid El Houssi, ancien professeur à l’université Ca’Foscari de Venise, décédé le 10 mai dernier à l’âge de 66 ans
(voir J.A. n° 2471), a entrepris d’en raconter l’histoire dans un petit livre passionnant.
Roumi, pourrait-on penser, vient de Romain, par assimilation entre les colonisateurs européens des XIXe et XXe siècles avec ceux du début de l’ère chrétienne. Ce n’est pas si
simple. Les Maghrébins en ont hérité au terme d’un cheminement complexe. L’arabe rumi est dérivé de rum, qui désigne au départ les Grecs, considérés dans la tradition biblique
comme les descendants d’Esaü (Edom pour les Hébreux), lui-même fils du prophète Isaac. Les populations de langue syriaque nommèrent ensuite rhomaye ou romaye les Byzantins. Le
terme revient à plusieurs reprises dans le Coran sous la forme d’al-Rum, pour évoquer également les habitants de Byzance. Les Anatoliens le reprirent à leur compte, s’appliquant
à eux-mêmes l’expression Saldjukian-i-Rum.
Il franchit aussi la Méditerranée. On le retrouve en Andalousie, en Italie, en France, où il semble avoir été acclimaté dès le milieu du XIIe siècle sous la forme romi, parfois
synonyme de pèlerin.
Chez les Arabes, le sens n’était pas toujours péjoratif ; il le deviendra systématiquement avec le choc colonial du XIXe siècle. En Algérie, en particulier, roumi signifie «
envahisseur chrétien et/ou européen ».
Kafir a connu une évolution comparable. Tiré du verbe arabe kafara, il s’applique à l’origine au semeur, celui qui couvre la graine avec la terre. D’où l’idée de voile, de
dissimulation. De là, on passe à la notion d’ingratitude, puis à celle de dénégation du message de Mohammed. Les kafaru sont les mécréants. Mais les personnes visées sont des
musulmans en délicatesse avec leur propre confession et non les adeptes des autres religions du Livre, les Ahl al-Kitab, qu’ils soient juifs, chrétiens voire sabéens ou
zoroastriens. Traduire kafir par « infidèle » est donc une erreur. Cela n’a pas empêché le mot d’être utilisé dans ce sens pour disqualifier l’autre.
Dérives sémantiques
D’usage courant au Maghreb, surtout en Tunisie, gaouri désigne l’Occidental, l’Européen, le chrétien, parfois le mécréant. Arrivé en Afrique du Nord au moment de la domination
ottomane, le terme vient du turc gavur, emprunté lui-même au persan gabr, qui désignait spécifiquement les gens qui continuaient à suivre la religion de Zoroastre. Et voilà
qu’aujourd’hui, ayant franchi allègrement les siècles et les continents, il fait florès dans les banlieues françaises (comme roumi et kafir, au demeurant), où les Beurs
l’utilisent pour railler les « Blancs », les Français de souche.
Par le jeu de dérives sémantiques qu’explique une histoire lourde de conflits et d’incompréhensions, des vocables ont ainsi acquis des valeurs qui n’existaient pas dans leur
langue d’origine. Ainsi va la vie des mots.
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