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J.A
Abderrazak Cheraït
TUNISIE -
Il vous tend la main droite pendant qu’il fouille de la gauche dans sa poche. C’est une manie. Pour se donner une contenance, le maire de Tozeur a besoin de toucher quelque chose, un mouchoir ou un
billet de banque, de préférence, c’est lui qui le dit. Et vous ne savez jamais si Abderrazak Cheraït parle vrai ou faux. « Je suis un maire spécial, avoue l’élu. Parce que je ne dis jamais ce qu’on
attend que je dise et que mon humour déconcerte mes interlocuteurs. On s’est toujours méfié de moi. Jusqu’aux années 1970, j’arrivais dans les aéroports après mes valises parce que les douaniers me
retenaient pour interrogatoire. Même pour mon mariage avec Monika, en Allemagne, je suis arrivé en retard à la cérémonie. »
Ancien « soixante-huitard », fondateur de l’Union des étudiants arabes en France, il reconnaît qu’il a toujours joui de sa liberté de parole et de mouvement : « Pour favoriser l’équilibre des
régions, le nouveau régime a libéralisé l’économie, ce qui m’a permis de concrétiser mes projets. » Et d’où vient la fortune personnelle de Monsieur le Maire ? Il a l’habitude de dire qu’il est «
riche de ses dettes ». Il a monté une usine de lampes Mazda, aujourd’hui en location, et possède le parc d’attractions Chak Wak (300 000 visiteurs par an), un musée et un hôtel cinq étoiles qui
portent son nom, Dar Cheraït, autant d’activités qui lui permettent de vivre confortablement… Ce qu’il ne manque pas de tempérer : « La croyance populaire veut que les projets touristiques soient
très rentables. En réalité, nous sommes presque tous en faillite. Et puis, qui vous dit que je veux gagner de l’argent ? s’anime-t-il d’un coup. Je fais ça pour Tozeur et pour être heureux, c’est
tout ! » Une chose est sûre, ce maire atypique semble heureux, en effet, et décidé à faire partager son bonheur à ses concitoyens. Il a doté Tozeur d’une infrastructure touristique de qualité, lui
a décroché le titre de « Ville la plus propre de Tunisie », projette d’en faire le carrefour culturel du Sud. Et, surtout, il lui a permis d’exhiber sans complexes ses coutumes locales.
D’aucuns se souviennent du temps où l’on accusait les touristes d’être la cause des consignes étatiques visant à cacher la pauvreté ou les traditions risquant de choquer l’étranger. Ordre avait été
donné dans les années 1970 de nettoyer les rues des dromadaires, de se débarrasser des chèvres et d’interdire aux charrettes de circuler. Sitôt élu, Cheraït décide de libérer les ânes, de laisser
flâner les caprins et refuse de mettre les charrettes à la fourrière. Et 400 emplois sont créés dans la foulée. C’était il y a quinze ans. Aujourd’hui, les conducteurs de calèche sillonnent
l’oasis, fiers de gagner leur vie.
Après avoir rétabli le circuit économique traditionnel, Cheraït s’attelle à la mise en exergue de la grandeur culturelle des Tozeurois : « Je veux rappeler que nous avons des racines profondes et
une culture raffinée. C’est une manière d’aller à l’encontre de la voie tracée après l’indépendance, qui consistait à suivre le modèle occidental. » Conserver le patrimoine architectural,
reconstituer le passé à travers des spectacles vivants, des musées et des animations, préférer le burnous au costume-cravate… Grâce à la culture, le maire veut changer l’image du Sud,
systématiquement associée au dromadaire et au palmier.
Dernier vœu du maire, faire de sa ville une zone de shopping international : « Si chaque pays a une formule magique, celle de la Tunisie se définit dans le commerce et la culture. Et Tozeur
pourrait en être l’incarnation. »
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Ben Ali, de Chirac à Sarkozy Ben Ali, de Chirac à Sarkozy
Le Maghreb est bien l’une des priorités diplomatiques de Nicolas Sarkozy, qui lui avait réservé son premier déplacement hors d’Europe, les 10 et 11 juillet 2007. Le président français revient en
Tunisie en visite d’État du 28 au 30 avril, pour y être accueilli en ami par son homologue Zine el-Abidine Ben Ali. Des échanges économiques et humains d’une densité exceptionnelle et des relations
politiques au beau fixe : tout baigne entre Paris et Tunis.
Quelque 600 000 Tunisiens vivent dans l’Hexagone et 25 000 Français sont installés en Tunisie, un chiffre qui progresse de 10 % par an. Près de 1 200 entreprises tricolores sont implantées dans le
pays, qui emploient plus de 100 000 personnes. Quant aux échanges bilatéraux, ils ont dépassé les 7 milliards d’euros en 2007. Proportionnellement à son nombre d’habitants, la Tunisie est le pays
le plus soutenu par la coopération française. Et la tendance n’est pas prête de s’inverser. Car les deux parties souhaitent faire de l’éducation et de la formation - domaines dans lesquels la
Tunisie a enregistré des résultats « remarquables » - les axes majeurs de cette visite d’État avec, à la clé, davantage de bourses et un quota significatif de cartes « Compétences et talents », ces
titres de séjour de trois ans renouvelables réservés aux immigrés choisis. « Nous voulons instaurer un partenariat “gagnant-gagnant” pour relever ensemble le défi de la compétition internationale,
explique Serge Degallaix, l’ambassadeur de France à Tunis. La Tunisie est à une heure de Marseille. Elle a des gens bien formés, qui parlent bien la langue française, qui connaissent bien le
système éducatif français et dont les coûts de travail sont inférieurs aux nôtres. C’est un partenaire économique idéal pour nos entreprises. »
« Chouchou maghrébin »
Modèle de décolonisation réussie, la Tunisie bénéficie depuis longtemps des faveurs de la France et dispute au Maroc le statut de « chouchou » maghrébin. Habib Bourguiba, le père de l’indépendance,
était résolument francophile et ne manquait jamais une occasion de signaler à ses visiteurs l’admiration qu’il vouait aux philosophes des Lumières, au poète Alfred de Vigny, dont il aimait à
déclamer les vers, et à Pierre Mendès France, avec qui il avait négocié les accords d’autonomie, en 1954, et dont la photographie trônait en évidence sur son bureau du palais de Carthage. Tropisme
sentimental, donc, mais aussi choix politique raisonné, celui de l’ancrage à l’Occident. Le pari bourguibien de la modernité, qui s’est traduit d’emblée par la libération de la femme, le contrôle
des naissances et la généralisation de l’enseignement, a valu en retour à la Tunisie la sympathie des élites françaises.
Bourguiba, que Charles de Gaulle qualifia un jour de « chef d’État dont l’envergure et l’ambition dépassent les dimensions de son pays », a pourtant entretenu des rapports compliqués avec le
général. L’incompréhension entre les deux leaders et leurs divergences de vue sur le calendrier d’évacuation de la base navale de Bizerte ont viré au drame en juillet 1961, dégénérant en
affrontements armés entre forces françaises et les militaires tunisiens - affrontements qui firent plus d’un millier de morts côté tunisien. L’indépendance de l’Algérie, en 1962, et l’évacuation de
Bizerte, en octobre 1963, ont permis de dissiper les malentendus, mais la normalisation définitive n’est intervenue qu’en novembre 1969, avec la visite à Tunis du ministre des Affaires étrangères
Maurice Schumann. Cependant, même au plus fort de la crise, jamais le principe de la coopération culturelle n’a été remis en cause.
L’arrivée de François Mitterrand et des socialistes au pouvoir, en 1981, regardée d’abord avec une certaine méfiance par les Tunisiens plus habitués à traiter avec les gaullistes (Georges Pompidou)
et les libéraux (Valéry Giscard d’Estaing) n’a pas eu d’incidence significative sur la qualité de la relation. Pas plus que la déposition d’un Bourguiba devenu sénile par son Premier ministre Zine
el-Abidine Ben Ali, le 7 novembre 1987. La petite histoire retiendra malgré tout que les Français n’avaient pas été mis dans la confidence, contrairement aux Algériens, aux Italiens et aux
Américains…
Pendant toute la première moitié des années 1990, la question algérienne a dominé les rapports franco-tunisiens. Et Ben Ali, engagé dans une lutte sans merci contre les islamistes d’Ennahda, a
bénéficié du soutien inconditionnel des Occidentaux en général, et de la France en particulier. C’est qu’il n’était dans l’intérêt de personne de voir la Tunisie passer sous la coupe des islamistes
et se transformer en base arrière des barbus de l’Armée islamique du salut (AIS) et des égorgeurs des Groupes islamiques armés (GIA). Mais les commentaires acides distillés dans la presse française
sur le manque de liberté, la coloration policière du régime ou encore le déficit démocratique, perçus, de l’autre côté de la Méditerranée, comme une insupportable manifestation d’arrogance, ont
provoqué un net refroidissement entre les deux capitales à la fin des années 1990. Période qui a coïncidé avec la cohabitation et le passage à Matignon d’un certain Lionel Jospin. Entre les
autorités tunisiennes et le Premier ministre socialiste, le courant n’est jamais passé : trop tiède à l’égard des Arabes, trop réticent à venir en Tunisie, trop donneur de leçons et, surtout, issu
d’un parti décidément trop complaisant à l’égard des thèses des opposants de la « dissidence démocratique ». Bref, tout l’inverse d’un Jacques Chirac…
La réélection de ce dernier, en mai 2002, a été accueillie avec un soulagement non dissimulé à Tunis et s’est immédiatement traduite par un spectaculaire réchauffement diplomatique, preuve que les
contentieux accumulés depuis 1999 étaient uniquement politiques.
Nicolas Sarkozy, qui était le candidat préféré de la classe dirigeante tunisienne lors de la présidentielle française de 2007, semble vouloir inscrire ses pas dans ceux de son prédécesseur. « Il y
a indéniablement une certaine forme de réussite économique tunisienne depuis la fin des années 1980, avec une croissance toujours supérieure à 5 %, expliquait-il en aparté aux journalistes qui
l’accompagnaient lors de son dernier déplacement à Tunis. On ne peut pas condamner un pays qui réussit son développement économique et lutte efficacement contre le terrorisme […]. Et l’on ne se
pose jamais la question de savoir où en seraient les droits de l’homme en Tunisie si les islamistes avaient pris le pouvoir… » Les dissidents, qui n’attendent d’ailleurs pas grand-chose de la
visite du président français, sont donc prévenus : la doctrine Chirac est toujours en vigueur…
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Flottement dans les banques tunisiennes
Une succession inhabituelle de changements de dirigeants a agité les banques tunisiennes à la mi-avril. Le 7, Alya Abdallah a pris les commandes de la Banque de Tunisie (BT), succédant à Faouzi
Belkahia, qui se retire pour raisons de santé après avoir contribué pendant seize ans à faire de la BT l’un des établissements les plus solides du pays. La nomination d’Alya Abdallah, par ailleurs
épouse d’Abdelwahab Abdallah, le chef de la diplomatie tunisienne, entraîne une permutation à l’Union internationale de banques (UIB), filiale à 52 % de la Société générale française depuis 2002,
dont elle présidait le conseil d’administration.
C’est un Français qui lui succède, en l’occurrence Bernard David, directeur délégué de la banque de détail hors France métropolitaine du groupe de la Société générale. Mais c’est un Tunisien qui
devient directeur général de l’UIB, responsabilité tenue par Philippe Amestoy depuis 2003, puis Dominique Poignon à partir d’août 2007. Kamel Néji, 53 ans, prend leur place. PDG de la Banque
tuniso-libyenne (BTL) depuis 2004, il a passé la quasi-totalité de sa carrière dans des banques d’investissement et dans l’ingénierie financière à l’université. Enfin, c’est Golsom Jaziri qui a été
pressentie pour diriger la Banque tuniso-libyenne (BTL). Elle était jusque-là directrice générale des changes à la Banque centrale de Tunisie (BCT), grade jamais atteint par une femme dans cette
institution.
L’UIB en déficit depuis 2002
Si la promotion quasi simultanée de deux femmes à de telles fonctions est un fait sans précédent dans un secteur financier réputé réservé aux hommes, elle ne peut masquer la période délicate que
traversent deux des trois banques concernées, toutes deux liées à des groupes français : l’UIB et la BT, respectivement 8e et 9e banques du pays par le total de bilan. La première connaît des
difficultés financières depuis plusieurs années. Cotée en Bourse, elle n’a pas réalisé de bénéfices nets depuis l’exercice 2002. L’insuffisance de provisionnements des créances « accrochées »
(impayées - aussi nommées classées), qui existait avant la privatisation, s’est aggravée. Le taux de couverture par les provisions atteint l’un des niveaux les plus bas du pays, à 27 %, contre 50 %
pour les banques publiques. Le cabinet Deloitte-Ahmed Mansour & Associés, l’un des deux commissaires aux comptes, a d’ailleurs refusé de certifier les comptes de l’exercice 2006, ce qui
représente une première dans le pays. « Cette situation, écrit pour sa part le second commissaire aux comptes, d’AMC Ernst & Young, fait peser un risque sur la continuité de l’exploitation.
»
Il appartient désormais à un Tunisien de redresser la barre. Dès sa prise de fonctions, Kamel Néji a parlé de « refondation » de l’UIB. Et il semble que le mouvement soit déjà engagé. Selon nos
informations, un compromis aurait été trouvé entre les autorités financières tunisiennes et la Société générale pour assainir les comptes de sa filiale tunisienne. Le groupe français, qui
garantissait jusqu’à présent 52 % des créances classées (à hauteur de sa part au capital), en couvrirait désormais la totalité. Les autorités financières tunisiennes accompagneraient cette
opération d’assainissement par des mesures spécifiques. La réussite confirmée d’Attijari Bank (ex-Banque du Sud) dans le même domaine est dans tous les esprits. En deux exercices déficitaires, la
filiale du groupe marocain a pratiquement éliminé ses risques crédits, qui ne représentent plus que 3 % du total, contre 19 % en moyenne pour les banques tunisiennes.
À la différence de l’UIB, la Banque de Tunisie dispose d’une assise financière solide et affiche les meilleurs indicateurs de la place, dont un taux de couverture des créances classées de 97 %, le
meilleur de la place. Mais c’est du côté de l’actionnariat qu’il y a problème. La banque est sous-capitalisée, bien qu’elle dispose d’importants fonds propres : à 1,8 milliard de dinars tunisiens
(DT ; 1 milliard d’euros), son total de bilan est équivalent à celui de l’UIB, dont le capital est double. L’annonce du départ de Belkahia s’est accompagnée d’un cafouillage qui témoigne d’une
lutte sourde autour de l’augmentation du capital de cette banque privée dont 27 % des actions sont détenus par des actionnaires étrangers, avec à leur tête le Crédit industriel et commercial (CIC,
20 %) français.
Fin mars, le conseil d’administration avait décidé d’un doublement du capital par incorporation de réserves avec attribution d’une action nouvelle gratuite pour une ancienne. Le communiqué fut
publié dans le journal officiel du Conseil du marché financier et dans celui de la Bourse de Tunis. Cinq jours plus tard, le 2 avril, un second communiqué annulait purement et simplement le
premier. En cause, la méthode choisie pour l’augmentation de capital, qui fermait la porte à de nouveaux actionnaires et empêchait l’arrivée d’un actionnaire de référence. Quelle sera la prochaine
étape ? Alya Abdallah doit désormais débloquer la situation pour procéder à la nécessaire recapitalisation. En gardant à l’esprit qu’une banque aussi rentable que la BT ne peut guère rester
longtemps à l’abri des convoitises ?