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L’immigration organisée.

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Benoît LARBIOU

L’immigration organisée. Construction et inflexions d’une matrice de politique publique (1910-1930)

La matrice des politiques d’immigration jusqu’en 1930, qualifiée d’immigration organisée par opposition à l’immigration « anarchique », forme un agencement de logiques portées par différents espaces sociaux, travaillé pour être cohérent, qui évolue dans le temps, se reconfigure en fonction de l’état des tensions sociales et politiques et du poids des groupes qui portent ces différentes logiques, et au prix de transactions sans cesse renouvelées. En l’occurrence, la construction de la matrice depuis la dernière décennie du XIXème jusqu’à la guerre explique la structuration de l’expérience de guerre, à la faveur d’une centralisation étatique et d’une intégration au sein des instances étatiques des milieux réformateurs, ainsi que la forme que prend la politique publique d’immigration après les années 1920 et, le rôle prépondérant qu’y jouent les agents centraux du champ du pouvoir économique.


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    • « L’immigration actuelle est pour une grande part une immigration collective, provoquée, organisée […]. Elle est donc sélectionnée […] puis répartie au grès de la demande, ce qui assure une distribution rationnelle des nouveaux arrivés dirigés […] vers les postes où ils pourront utilement servir, donc s’intégrer sans heurts dans les rouages de notre activité économique. Enfin, c’est un fait heureux que les immigrants, qui pénètrent le plus volontiers et le plus facilement en France, appartiennent à des races voisines de la nôtre. » [1]

Face aux demandes de plus en plus prégnantes de restriction de l’immigration en 1930, Georges Pairault justifie ici 20 années d’immigration organisée. Pairault est à bien des égards qualifié, tout autant qu’intéressé, par la justification de cette politique publique, tant sa position est intimement liée à la forme même que prend cette politique. Ingénieur de formation, issu du catholicisme social et futur trésorier du MRP, docteur en sciences politiques et économiques après avoir soutenu une thèse qui fait autorité sur l’immigration, très lié au champ du pouvoir économique, il assure depuis deux ans la fonction de rédacteur en chef de la Revue de l’immigration, considéré comme un organe de liaison entre employeurs désireux d’importer de la main d’œuvre étrangère, administrations compétentes et universitaires.

Son argumentaire, qui doit être resitué au regard de sa mulipositionnalité sociale, présente plusieurs registres de justification : un registre utilitariste, d’inspiration productiviste, qui souligne la rationalité d’une telle organisation au regard de l’utilité de l’activité économique, et qui, du fait de cette rationalité revendiquée, englobe la logique bureaucratique (ici à peine esquissée, mais développée ailleurs par le même auteur) ; un registre social, certes peu appuyé, qui dans le contexte de concurrence ouvrière affirme que les immigrants s’intègrent socialement « sans heurts » ; enfin un registre racialiste qui écarte toute dangerosité raciale de l’immigration au motif que cette dernière a été rationnellement « sélectionnée ». Au-delà de la simple stratégie discursive qui consiste à justifier une politique qui a abouti à ce que la France compte en 1930 près de 3 millions d’étrangers, et qui, pour cette raison même, est très sévèrement attaquée, cette présentation réactualise les principes qui ont fait naître cette politique, qui ont permis la création et l’entretien d’un large consensus à son égard.

La matrice des politiques d’immigration jusqu’en 1930, qualifiée d’immigration organisée par opposition à l’immigration « anarchique », forme un agencement de logiques portées par différents espaces sociaux, travaillé pour être cohérent, qui évolue dans le temps, se reconfigure en fonction de l’état des tensions sociales et politiques et du poids des groupes qui portent ces différentes logiques, et au prix de transactions sans cesse renouvelées. En l’occurrence, la construction de la matrice depuis la dernière décennie du XIXème jusqu’à la guerre explique la structuration de l’expérience de guerre, à la faveur d’une centralisation étatique et d’une intégration au sein des instances étatiques des milieux réformateurs, ainsi que la forme que prend la politique publique d’immigration après les années 1920 et le rôle prépondérant qu’y jouent les agents centraux du champ du pouvoir économique.

1- Construction et expérimentation de l’immigration organisée :

A la fin du XIXème siècle, divers secteurs de la société sont intéressés par et intéressés à la question de l’immigration, en fonction de logiques qui leur sont propres. Ceux-ci construisent une certaine perception du problème public à traiter et modélisent des types de réponses possibles. Dès lors, les termes qui vont baliser le débat public sur l’immigration tout au long du siècle sont posés. Malgré les lignes de tensions qui traversent ce champ des prises de positions (1.1), l’interdépendance de certains des promoteurs de ces problèmes autorise une circulation des modèles entre groupes sociaux et une montée en généralité, opérée par des agents disposés à la production de modèles universels (1.2).

1.1 Le champ des problématiques de l’immigration :

L’immigration, à la fin du XIXème siècle, s’inscrit dans cinq problématiques sectorielles. La construction de ces problématiques et leur prise en compte publique ne répondent pas à une même temporalité, mais ces problématiques ont en commun d’être posées en cette fin de siècle par des agents interdépendants et conscients des bienfaits de cette interdépendance.

Les représentants patronaux inscrivent l’immigration dans une problématique éminemment productiviste. Le champ de la production proclame, alors que la demande ne cesse d’augmenter, la nécessité et l’urgence de « stabiliser » [2] des « bras fidèles », dans un contexte de malthusianisme des classes populaires, à l’encontre de leur mobilité professionnelle et géographique.

Les réseaux de l’Alliance Nationale pour l’Accroissement de la Population promeuvent une problématique de reproduction du corps national. Il importe pour ces réseaux de relancer l’accroissement de la population, qui est en soi un signe de la « vitalité de la race » [3], et qui emporte des conséquences très larges, tant du point de vue du potentiel de production, que du potentiel militaire. Malgré leur apparente unité, ces réseaux n’en sont pas moins traversés de multiples tensions, polarisées en fonction de la plus grande insistance donnée à la quantité ou à la qualité de la population française. En l’occurrence, ces deux pôles s’affrontent, de façon idéal-typique (tant les positions sont multiples et s’entremêlent), sur le rôle de l’immigration au regard de l’accroissement de la population française. L’immigration apparaît alors, soit comme un « adjuvant nécessaire », soit comme un risque au regard de l’équilibre ethnique français. La nébuleuse populationniste trouve malgré tout son équilibre sur la commune reconnaissance de la nécessaire conciliation entre qualité et quantité de la population, imposant pour l’immigration un contrôle ethnique seul à même d’éviter la « colonisation » du pays. Les réseaux comme la problématique populationniste, par-delà ses divisions qui sont plus un signe de l’étendue de leur surface sociale qu’un signe de fragilité, sont à ce point prégnants, qu’ils orientent le droit de la nationalité vers le jus soli, acception annexionniste de la nationalité [4].

Pour les eugénistes et raciologues, l’immigration pose le problème du respect de l’équilibre de la « race française ». Pour ces derniers, l’immigration constitue un risque de « dégénérescence » au regard des dispositions essentiellement ou substantiellement pathogènes des étrangers pour la « race française ». Les deux problématiques, raciales et populationnistes, au regard du choix qu’elles promeuvent d’une population de « qualité », sont poreuses tant leurs réseaux s’interpénètrent, tout au moins en ce qui concerne les secteurs les plus républicains de ces espaces [5].

Le problème de la « protection du travail national » se présente différemment suivant les secteurs sociaux et les entreprises politiques qui le portent et le travaillent. D’un côté les partisans de la protection du marché du travail, dans un contexte de radicalisation de la xénophobie ouvrière [6] entretenue par les mouvements d’extrême-droite, tentent d’imposer des contingentements et des taxes sur l’emploi, tout en déniant toute possibilité aux travailleurs étrangers de bénéficier des lois sociales naissantes. D’un autre côté, les milieux syndicalistes modérés, les réformateurs de l’Office puis du Ministère du Travail et les universitaires réformateurs tentent d’imposer le principe d’une lutte contre les sous-concurrences ouvrières, seule à même de protéger le travail national, tout en octroyant aux étrangers certains droits sociaux (par le biais notamment des accords bilatéraux).

Les secteurs administratifs et ministériels s’attachent, quant à eux, à défendre une problématique de gestion des flux migratoires principalement déterminée par le « paradigme de la trace » [7], lequel s’inscrit dans l’histoire longue des répertoires d’action publique construits à l’encontre des individus susceptibles de désaffiliation [8]. Quoique cette problématique soit propre, au regard de sa genèse, aux secteurs coercitifs de l’Etat, elle n’en demeure pas moins matricielle pour les ministères qui auront ensuite la charge de la régulation de l’immigration, à l’instar du Ministère du Travail après 1906.

Tous les protagonistes de ces problématiques ont en commun de devoir compter avec, d’un côté, la politisation internationaliste portée par les fractions révolutionnaires du syndicalisme, qui proclament l’union des travailleurs et leur libre circulation par delà les divisions nationales, et, de l’autre, avec la politisation de la question de la « protection du travail national » [9] et la radicalisation xénophobe, entretenue par les mouvances nationalistes, mais aussi par les prégnantes prises de position journalistiques [10]. Cette politisation est à ce point pressante qu’elle aboutit à la mise sur agenda politique de la question de la protection du travail national. Mais la loi du 8 août 1893 qui en résulte, dite « loi relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national », ne constitue qu’un affichage politique, qu’une « satisfaction platonique », puisqu’elle ne fait que mettre en œuvre des « mesures de police » [11], selon le traditionnel paradigme de la trace.

1.2 L’immigration organisée en chantier :

L’investissement d’une certaine partie des promoteurs des différentes problématiques sectorielles dans les réseaux de la « nébuleuse réformatrice » [12] favorise la circulation des modèles et la recherche d’un projet commun, eux-mêmes facilités tant par les dispositions de ces agents à concevoir les effets bénéfiques de leur interdépendance, que par leur intérêt commun à une collaboration effective. Certains universitaires, spécialisés dans l’économie politique, trouvent dans la participation à ces problématiques des ressources nécessaires à la stabilisation de leur position académique au sein d’une discipline en voie de structuration [13]. Intéressés à la production d’une problématique cohésive, qui transcende toutes les arènes dans lesquels ils interviennent et qui constituent autant de marchés à conquérir [14] (dont les ressources pourront être converties tant sur le marché universitaire que sur le marché de l’expertise), ils construisent un projet à vocation universelle. Son acception sociale assez large tient à l’intégration de deux impératifs, qui forment les deux pôles structurant le champ des prises de position et, en même temps, les deux sollicitations majeures des deux pôles sociaux participant à la nébuleuse réformatrice : (re)produire tout en évitant les sous- concurrences ouvrières.

L’immigration est ainsi perçue et donnée à voir comme une « nécessité », tout à la fois économique et démographique. Cette proclamation tient compte des demandes sociales des milieux industriels, désireux de constituer une main-d’œuvre directement utilisable et peu susceptible de mobilité sociale et géographique, mais aussi des milieux populationnistes obnubilés par l’accroissement de la population. Cette nécessité est d’autant plus prégnante qu’elle est inéluctable : à l’instar de toute force hydraulique [15], « il n’y a aucune force humaine, aucune force gouvernementale qui puisse l’empêcher » [16], « nous ne pouvons aller à l’encontre de cette infiltration inéluctable. La seule chose qui nous est possible, c’est non de la repousser, mais de la canaliser. » [17]. Le principe de réalité, dont les universitaires se font les dépositaires exclusifs, écarte et délégitime toute velléité protectionniste, au nom des conséquences funestes d’un point de vue social et militaire d’un endiguement illusoire [18], mais au nom, aussi, des réalités tant de la dépopulation, que de la faiblesse du marché du travail agricole et ouvrier. Par là, les universitaires mettent sur le marché une représentation unique des problèmes à résoudre et balisent le champ des réponses possibles tout en faisant exister un problème qui les fait légitimement exister. L’immigration n’est plus simplement un « fait économique », mais un phénomène qui engage l’avenir de la France au regard de ses conséquences générales d’un point de vue productiviste, populationniste et militaire. Ainsi donc, le fait, relevé par Albert Thomas, de « maintenir la valeur numérique de notre population et de sauvegarder la situation de la France dans le monde » [19] permet d’éviter l’opposition entre problématiques sociales et économiques, tout en recourant au puissant instrument fédérateur que constitue le « complexe de supériorité superlatif » [20].

Le projet réformateur réserve une place importante, dans la gestion de l’immigration, à la « protection légale contre les sous-concurrences ouvrières » qui constitue le pendant acceptable, pour les partenaires réformateurs et surtout patronaux, des revendications ouvrières. A l’encontre d’un nivellement des droits, quelque soit l’origine, promu par les milieux internationalistes, ce projet construit une frontière entre ayants droit et ressortissants étrangers, privés de la plénitude de leurs droits sociaux et politiques. Face aux prises de position protectionnistes et xénophobes, il proclame l’inéluctabilité de l’immigration et la protection minimale des droits des travailleurs étrangers.

L’universalisation de cette problématique crée ainsi les conditions de production et de reproduction d’un consensus sur la perception de l’immigration. S’ensuivent les premières expériences pratiques d’une immigration organisée dès 1910, dans le secteur industriel (le Comité des Forges monte en 1911 un service de recrutement collectif) comme dans le secteur agricole (avec la création en 1912 d’une Société nationale de Protection de la main-d’œuvre). L’organisation de l’immigration suppose, pour ces entrepreneurs, un travail préalable d’évaluation des besoins par branche, réalisé en étroite collaboration par les employeurs et les universitaires, un travail de recrutement collectif, un travail de placement, et enfin un travail d’évaluation a posteriori de l’efficience de la main-d’œuvre importée. Par ailleurs, les implications pratiques d’un recrutement opéré à l’étranger rendent nécessaires l’intercession de l’Etat, laquelle prépare les employeurs rétifs à l’acceptation du fait étatique. Ainsi en 1913, le Comité des Forges au regard des prétentions, jugées excessives, du Commissariat italien à l’émigration [21], se doit de solliciter l’intervention officielle et se rend à l’évidence « que le développement du bassin de main-d’œuvre étrangère exigeait une intervention politique » [22].

Ces premières expériences initient des pratiques, des types de relations entre protagonistes légitimement convoqués afin de réguler l’immigration (notamment entre les employeurs et l’Etat, mais aussi entre les employeurs et les syndicats), qui forment les cadres sur lesquels vont se construire l’expérience de guerre. A la veille de la guerre donc, selon un agent économique tout disposé à accréditer cette perception, « on s’est orienté […] vers la solution large et simple d’un interventionnisme d’Etat, étroitement associé aux groupements privés » [23].

2. L’immigration organisée expérimentée :

L’expérience de guerre institutionnalise les interfaces et les relations entre employeurs, syndicalistes et agents administratifs sous la médiation des universitaires dont certains deviennent administrateurs experts. L’arrivée du personnel réformateur dans les cabinets et services ministériels [24] ménage le système d’action structuré dans les laboratoires du champ réformateur, réactualise et institutionnalise les habitudes de travail [25]. De plus, du fait que les prérogatives et les intérêts de chacun des groupes intéressés à la question de l’organisation de l’immigration sont respectés, « aussi bien les employeurs que les travailleurs découvrent un nouveau rôle pour l’Etat afin de promouvoir leurs intérêts économiques » [26].

Ainsi, le recrutement d’une main-d’œuvre opéré par les trois services en charge de l’immigration (le Service de la Main-d’œuvre étrangère pour l’industrie [SMOE], le Service de la Main-d’œuvre agricole [SMOA] et le Service des Travailleurs Coloniaux [STC]) permet de fournir aux employeurs agricoles et industriels une main-d’œuvre en masse, directement utilisable, dans un contexte où la dépopulation est aggravée par la mobilisation, et où très rapidement, la main-d’œuvre féminine ne suffit plus. Le conditionnement du placement local des étrangers aux avis des organismes tripartites que sont les Offices régionaux et départementaux de placement, fait droit aux revendications syndicales d’une protection du travail national. Par ailleurs, l’organisation de l’immigration ménage les prérogatives des ministères et des savoir-faire de leurs agents, aux premiers rangs desquels les Ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères.

La pièce maîtresse du dispositif de gestion de l’immigration est la carte d’identité [27] : le décret du 21 avril 1917 [28] qui l’institue, stipule que ces cartes sont octroyées aux postes frontières et qu’elles établissent la commune dans laquelle doit se rendre l’étranger. Un récépissé est établi et envoyé dans la commune de destination, l’étranger arrivant dans la commune remet sa carte en échange du récépissé, lequel ne l’autorise à circuler que dans les limites normales de ses déplacements quotidiens. Cette fixation est assurée par le biais des lieux transitoires d’immigration qui permettent de répartir les étrangers sur le territoire et les emplois : un travailleur en rupture ou en fin de contrat doit obligatoirement rejoindre un dépôt afin d’y être affecté à un nouvel emploi [art. 10] ; par ailleurs, un nouveau contrat ou l’affectation dans une nouvelle localité doivent être autorisés par le SMOE [art. 9]. Une fois l’autorisation obtenue, il doit récupérer sa carte et la faire viser en fonction de sa nouvelle destination, le récépissé est alors envoyé dans une nouvelle commune. Quant à la fixation dans un secteur d’activité, elle est donnée à voir de façon ostensible, par la couleur de la carte d’identité, couleur verte pour l’industrie et couleur chamois pour l’agriculture [art. 1]. Par ce dispositif, l’étranger est astreint à une zone géographique, à un emploi et à un secteur d’activité : toute mobilité est de ce fait, limitée, et en tout état de cause surveillée. L’article 11 complète cette limitation en affirmant que s’il « refuse un nouvel emploi proposé ou change trop fréquemment d’établissement […] il sera […] dirigé sur le frontière de son pays d’origine ». Ce dispositif est justifié par une pluralité de moyens [29] qui signifie son rattachement à une logique à la fois policière, sociale et économique. Sont affirmées les « exigences de la défense nationale », lesquelles doivent être conciliées avec les « propres intérêts des travailleurs et ceux de leurs employeurs ». De plus, ce dispositif permet que le travailleur « ne reste pas inutilement à la charge du pays qui l’hospitalise, [qu’il ne soit pas] sujet aux tentations de l’oisiveté, souvent dangereuses pour l’ordre public » : l’introduction du travailleur se mesure à son utilité, il doit disposer pleinement de ses moyens physiques afin de produire, ce qui est visé ici, c’est son improductivité, i.e. son inactivité subie (la maladie) ou son inactivité voulue (l’oisiveté), laquelle mènerait à la déviance délinquante. Par ce dispositif une relation circulaire s’établit entre la traditionnelle police des étrangers et la gestion économique, sociale et professionnelle de l’immigration. La surveillance instituée apparaît tout aussi fonctionnelle aux secteurs coercitifs de l’Etat du fait qu’elle réponde au paradigme corporatif de la trace, qu’aux employeurs, qui attachent ainsi leurs ouvriers aux secteurs d’activité pour lesquels ils ont été importés, sans possibilité de débauchage intempestif, et aux syndicalistes, qui peuvent ainsi éviter un déséquilibre du marché du « travail national ».

La création de STC [30] et le mode de gestion de l’immigration « exotique » institutionnalisent les catégories de l’entendement racialiste - la mixophobie et la récapitulation [31] - partagées par les raciologues, les agents coloniaux et les populationnistes.

La mixophobie au nom d’une différence radicale, puisque naturelle, de ces populations qui constituent un risque de « dégénérescence » pour le corps national, détermine une ségrégation absolue. Les travailleurs « exotiques » sont concentrés dans des groupements de travailleurs et dans des casernements. Ils ne sont jamais utilisés par unité individuelle, mais par unité collective d’au moins 25 travailleurs [32]. Ces unités sont regroupées aux abords de certaines localités dans des « groupements ne comprenant que des ouvriers de même race » [33]. Les trajets entre casernements et lieux de travail sont encadrés militairement afin d’éviter tout contact. Les casernements des chinois sont explicitement « conçus de façon à assurer une surveillance et un gardiennage facile et à permettre d’empêcher toute communication des Chinois avec l’extérieur après le retour des chantiers de travail » [34]. De même la limitation des contacts sexuels ou unions matrimoniales avec les nationaux fait l’objet d’une attention constante [35].

La logique de la récapitulation, au terme de laquelle tout exotique est assimilé à un « grand enfant », explique pour partie certaines des mesures de ségrégation, mais aussi la prise en charge totale de ces travailleurs et leur mise sous tutelle, militaire mais aussi traditionnelle, puisque cette dernière est censée contenir leur propension à la déviance et au débauchage. Ainsi, les « contrôleurs de la main-d’œuvre » sont employés à « suggérer toutes les mesures susceptibles de fixer et d’attacher cette main-d’œuvre à son travail » [36], soit : respecter les fêtes nationales, ouvrir des « cafés maures », des mosquées, des foyers indochinois et nord-africains. De même, leur « santé morale », confiée à des agents détachés des administrations coloniales [37], et surtout leur propreté, dans une optique très hygiéniste, font l’objet de toutes les attentions administratives [38].

Ce service dont la structure même institutionnalise les principes racialistes de division de la réalité coloniale, puisqu’il est divisé en quatre sections correspondant chacune « à une race de travailleurs » [39], ce service qui emploie des « officiers et fonctionnaires coloniaux choisis parmi ceux qui avaient la connaissance la plus approfondie des indigènes » [40] et, pour l’encadrement des groupements de travailleurs, des sous-officiers coloniaux connaissant les langues « indigènes », contribue à importer sur le territoire national les principes de perception et de classement des agents coloniaux. Cette importation dans le champ économique est assurée par la diffusion de « notices et instructions » tendant à une utilisation optimale de ces travailleurs : ainsi que l’affirme le Général Famin (1855-1922), Directeur des troupes coloniales dont dépend le service, « pour obtenir de la main-d’œuvre son rendement maximum, il importe avant tout de savoir ce qu’on peut lui demander et de bien connaître l’ouvrier que l’on emploie » [41].

Les modalités de régulation de l’immigration « exotique » aboutissent à fixer des stéréotypes raciaux qui justifient au sortir de la guerre le rapatriement massif des ouvriers ainsi dépréciés et pourtant jusqu’alors (tout au moins en ce qui concerne les nord-africains) relativement bien considérés : le STC introduit ainsi pendant la guerre 220.000 travailleurs « exotiques » [42] ; en mars 1919 le gouvernement décide de leur rapatriement massif, après qu’une conférence interministérielle ait décidé de « faire appel de la main-d’œuvre européenne de préférence à la main-d’œuvre coloniale » [43] ; en 1921, il ne restera sur le territoire que 8% de ce contingent.

Au total cette immigration organisée par l’Etat assure un flux continuel de travailleurs dont se targuent les services concernés [44] : revient ainsi au SMOE l’introduction de 22.000 travailleurs entre 1916 et 1917 et de 82.000 entre 1918 et 1919. Quant au SMOA après avoir introduit 14.461 travailleurs en 1915, il en introduit 48.929 en 1916, 47.718 en 1917, et 37.563 en 1918. Enfin, le STOC importe près de 220.000 travailleurs entre 1915 et 1918. L’immigration organisée par l’Etat offre en 1918 un « résultat d’ensemble » qui s’élève à près de 450.000 travailleurs étrangers introduits. Cette organisation de l’immigration, très en lien, de par le rôle important qu’y jouent les universitaires, avec l’activité typologique, le travail de classement et d’évaluation académiques, participe à la division des principes de perception des étrangers et à leur diffusion très large, entre une immigration exotique discriminée racialement, encadrée militairement, exclue de toute relation contractuelle (puisque celle-ci suppose un échange de volonté éclairé) et une immigration « blanche », soumise au droit commun, distinguée ethniquement et hiérarchisée selon des perceptions essentialistes [45] :

« 1° Italiens ; 2° Polonais ; 3° Tchécoslovaques ; 4° Portugais ; 5° Espagnols ; 6° Grecs ; 7° Russes ; 8° Allemands, Austro-hongrois et Bulgares. » [46]

3. « Notre machine à importer des hommes » [47] : « La main-d’œuvre est une marchandise comme une autre » [48]

La création en 1924 d’une Société Générale d’Immigration [SGI], spécialisée dans « l’importation » de main-d’œuvre, considérée comme une marchandise au regard de l’important marché qu’elle constitue, signe un infléchissement du rapport de forces qui avait présidé à la construction du modèle d’immigration organisée. Cet infléchissement en faveur du champ du pouvoir économique ménage malgré tout un certain équilibre (instable) des tensions entre pouvoir économique, syndicats et l’Etat.

3.1- Rationalisation économique de l’importation de main-d’œuvre :

Après l’interruption des années 1918-1919, les agents du champ du pouvoir économique s’orientent vers une politique de recrutement massif de travailleurs étrangers polonais et italiens. L’initiative revient en 1920 à la Confédération des associations agricoles des régions dévastées [CARD], dont la vice-présidence est assurée par Edouard de Warren, qui envoie une délégation prospecter les possibilités migratoires de la Pologne. Cette prospection aboutit en 1921 à l’envoi de sélectionneurs (officiellement reconnus par une circulaire du 21 juillet 1921 du Ministère des Régions libérées [49]) qui mettent en route, de façon concrète, les courants d’immigration. La CARD crée en février 1923, un organisme spécialement conçu à cet effet, sous la forme d’un syndicat professionnel, l’Office Central de la Main-d’œuvre agricole. Cet office est « investi pratiquement du monopole de l’introduction des ouvriers agricoles polonais » [50] tout en prospectant en Italie. Outre le recrutement, il assure la médiation des intérêts de ses membres vis-à-vis des gouvernements français et polonais. Pour répartir la main-d’œuvre introduite, comme pour renseigner les employeurs agricoles, l’Office assoit son action sur des bureaux départementaux ou régionaux de la main-d’œuvre agricole, en liaison avec les Offices agricoles départementaux.

Parallèlement le Comité des Houillères, via son service de recrutement collectif formé en 1911, entreprend d’initier des courants d’immigration de la Pologne vers les entreprises du Nord et du Nord Pas-de-Calais : en accord avec le Commissariat de l’Emigration en Italie un premier contingent de 7.000 mineurs est alors fourni, contingent qui s’élèvera à 1.500 en 1920. Devant la difficulté de ce recrutement, notamment du fait des exigences du gouvernement italien, en termes de salaires, de conditions de travail (ce que les employeurs qualifient de « mécomptes » [51]), le Comité des Houillères se retourne vers la Pologne, moins regardante, et qui peut déjà fournir en 1920 un contingent annuel de 8.255 mineurs. A la fin de 1923, 60.000 ouvriers mineurs sont introduits, venant principalement de Pologne, mais aussi des missions de débauchage des Polonais dans la Ruhr [52]. A partir de 1923, la mission du Comité des houillères en Pologne assure, pour le compte de la CARD, l’hébergement et le transport des ouvriers agricoles et se charge d’embaucher des spécialistes et des manœuvres pour l’UIMM pour laquelle, en cette même année, la main-d’œuvre étrangère est devenue un problème public :

« Ainsi, votre Conseil de direction a-t-il estimé que l’UIMM devait orienter également son activité vers l’étude de cette question, de façon à suivre, d’accord avec les pouvoirs publics et les autres organisations syndicales [53], les problèmes généraux que soulèvent l’introduction en France de main-d’œuvre étrangère et à donner à ses adhérents des facilités pour son recrutement dans les divers pays. » [54]

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