dénouement d’une traque commencée dix jours plus tôt et qui a mis la police et l’armée tunisiennes sur les dents. Après plusieurs heures
de résistance, les deux hommes s’effondrent, criblés de balles. À quelques kilomètres de là, à l’entrée de cette petite bourgade côtière de la banlieue sud de Tunis, la même scène se
répète. Une demeure en construction, où s’étaient réfugiés les 5 derniers fugitifs du groupe jihadiste des “soldats d’Assad Ibn Fourat” est prise d’assaut par l’armée, appuyée par des
blindés légers. Ils sont tués tous les cinq. Au total, 12 combattants, ainsi qu’un militaire et un policier, ont trouvé la mort dans les affrontements, qui se sont soldés par le
démantèlement de ce groupe salafiste, comprenant une quarantaine de membres. Ils planifiaient des attentats et des actions de guérilla urbaine pour exporter le jihad au pays de Zine el
Abidine Ben Ali. Le noyau dur du commando (4 maquisards, trois Tunisiens et un Mauritanien, membres du GSPC algérien, mandatés par l’organisation terroriste et aguerris dans ses camps) a
été décapité au cours de l’opération. Dirigé par Lassaâd Sassi, 37 ans, un vétéran des guerres de Bosnie et d’Algérie, il avait réussi à installer un camp d’entraînement dans une montagne
des environs de Tunis et avait recruté dans les cercles de jeunes salafistes frustrés de ne pouvoir accomplir le jihad en Irak. Mais, à en croire une enquête publiée dans Jeune Afrique, le
6 janvier, l’armement en leur possession se limitait à 6 fusils-mitrailleurs et quelques grenades. Sachant d’emblée ne pouvoir compter sur aucune aide extérieure, le groupe avait prévu de
fabriquer lui-même ses explosifs à partir d’ammonitrate, un engrais en vente libre.
Un procès expéditif
Le procès de la trentaine de rescapés du groupe, débuté le 21 novembre, s’est achevé le 30 décembre 2007, après quatre audiences tronquées, par un verdict impitoyable : deux condamnations à
mort, huit à perpétuité, sept à 30 ans, et des peines allant de 5 à 20 ans pour les quinze autres co-prévenus. Le destin des trente accusés s’est joué en 420 minutes, soit 14 minutes par
prévenu... “Ce procès aura renvoyé une image sinistre de notre justice, s’indigne un avocat de l’un des accusés. Nous avons obtenu trois reports, simplement pour avoir le minimum de temps
pour préparer la défense. Moi-même j’ai été commis d’office, courant décembre, c’est-à-dire qu’au moment où le procès à débuté, tous les accusés ne disposaient pas d’un avocat”. Et de
poursuivre : “J’ai eu une semaine pour digérer un dossier de 1000 pages, bourré de lacunes et d’imprécisions. Et je n’ai pu rencontrer mon client qu’à trois reprises ! Le juge n’a ordonné
aucune investigation complémentaire pendant l’instruction et s’est entièrement reposé sur les rapports de police et les aveux consignés dans les PV et extorqués dans les conditions que vous
pouvez imaginer”. À la barre, un des accusés, Mehdi Haj Ali, a expliqué comment il avait été torturé dans le bureau et sous les yeux du ministre de l’Intérieur, Rafik Haj Kacem. Le juge n’a
pas relevé. Ecoeurés, les soixante avocats de la défense ont décidé de se retirer, imités en cela par leurs clients. Programmé en pleine trêve des confiseurs, entre l’Aïd El Kébir et le
réveillon, très peu médiatisé, le procès est passé quasiment inaperçu. Les ONG internationales, plus promptes à se mobiliser pour des affaires touchant les dissidents démocrates et les
défenseurs des droits de l’homme, n’avaient dépêché personne à Tunis. Les représentants du corps diplomatique ont brillé par leur absence. Contestable dans son déroulement, le procès des
jihadistes l’est bien plus encore sur le fond. Car les deux accusés condamnés à la potence, Saber Ragoubi, ouvrier de 24 ans, et Imed Ben Ameur, menuisier de 34 ans, pourraient n’être que
des lampistes. “Les véritables terroristes sont morts les armes à la main : ils ont été éliminés au cours des affrontements, ajoute l’avocat. Le dossier qu’on nous a communiqué était
tronqué. Il ne dit pas un mot sur les lieux, les dates et l’identité précise des individus supposés avoir tiré sur les militaires et les policiers, et reste très évasif sur les
circonstances de la mort du policier et du militaire”. Or, si l’on ne précise pas qui a tiré, qui a tué, on peut facilement faire porter le chapeau à des accusés qui ne sont, au mieux, que
des comparses. Et c’est peut-être bien ce qui s’est passé.
Exécutera, exécutera pas
Dès le lendemain de sa prise de pouvoir, le 7 novembre 1987, le général Zine El Abidine Ben Ali, pour se démarquer de son prédécesseur Habib Bourguiba, avait dit son hostilité de principe à
la peine de mort. Cela ne l’avait pas empêché d’envoyer ad patres Naceur Damergi, un serial killer pédophile, en novembre 1990. Les dernières pendaisons remontent à la fin 1991 : quatre au
total, deux criminels de droit commun et les deux auteurs de l’attaque perpétrée quelques mois plus tôt contre un local du RCD, le parti présidentiel, à Bab Souika. Deux islamistes, déjà…
Depuis, la Tunisie observe de facto un moratoire sur les exécutions… tout en refusant d’envisager formellement l’abolition de la peine capitale, toujours prévue dans les textes et toujours
prononcée dans les affaires de droit commun.
Quel sort sera réservé à Ragoubi et Ben Ameur ? Leur procès en appel s’est ouvert le 15 janvier, dans la confusion, car leurs défenseurs n’ont été avertis que la veille. Leurs proches se
montrent pessimistes. Les autorités se trouvent face à un dilemme : “Pour l’image, procéder à des exécutions serait désastreux, explique notre avocat. Mais d’un autre côté, le Pouvoir veut
marquer les esprits, faire des exemples, et il sait que l’opinion ne cillera pas. Surtout, Ben Ali doit tenir compte des sentiments de sa base politique, la police et l’armée. Ces dernières
ont été prises pour cibles, ont perdu des hommes, et ne comprendraient pas qu’on leur refuse des têtes. Si la communauté internationale ne se mobilise pas, j’ai peur que le sort de ces deux
malheureux ne soit déjà scellé. Et que tout soit terminé avant la fin avril, date de la visite prévue de Sarkozy à Tunis”.
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