Entre le bleu du ciel et le jaune des champs, la "Montagne Verte" (djebel Al-Akhdar). Au coeur de la Cyrénaïque, à l'est du pays, le dépaysement est garanti: vaches
grassouillettes, moissonneuses John Deere, bottes de pailles carrées, vigne en souches isolées,
arbres en fleur, nichoirs géants pour les oiseaux, campements d'apiculteurs...
En 1939, 60'000 Italiens vivaient en Cyrénaïque, pour la majorité dans le Djebel al-Akhdar, profitant des terres les plus fertiles. Rétrospectivement, Mussolini avait affirmé qu'il aurait été moins couteux de loger tous ces paysans au Grand Hôtel de Rome plutôt que de les envoyer en Libye.
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Sur la route d'Al-Bayda (ville natale de la femme de Kadhafi), les falaises criblées de
grottes (photo) du Wadi al-Kuf servirent de refuge pour les résistants libyens face à l'armée italienne.
Le
pont métalique (photo) qui permettait aux Italiens d'acheminer soldats et vivres sert aujourd'hui de mémorial en l'honneur d'Omar al-Mukhtar, héros de la résistance qui figure aux côtés de Kadhafi sur la propagande, sur les billets de 10 dinars et dans Le Lion du Désert
(1981) de Moustapha Akkad.
Réplique du Petit Livre rouge de Mao, mariage douteux entre une certaine vision de l'Islam et une certaine vision du socialisme, le Livre vert de Muammar Kadhafi méritait bien un studieux après-midi.
Toute ville libyenne qui se respecte possède une Maison du Livre vert, édifice consacré au culte des 21'000 mots du prophète Kadhafi. Celle de Benghazi est parée d'une statue de Gamal Abdel Nasser (photo) et d'un soldat rongé par l'ennui. A l'intérieur, le temps s'est arrêté. Depuis une trentaine d'années. L'espace est désert. Grésillements de néons et bruissements des pages que tourne
le chef du prêt.
Une femme dépose sur ma table un assortiment de Livres verts. C'est que l'ouvrage a été traduit en 84 langues. Hébreu compris. Elle s'en va pour mieux revenir. Avec cette fois-ci une tasse de café, des biscuits et un nouveau stylo. Un stylo vert. “L'hospitalité libyenne”, lâche-t-elle en regardant à côté de moi, comme si elle parlait à une personne assise à mes côtés. On lui a appris à ne pas affronter le regard des hommes. Pourtant, le Livre vert dit de belles choses au chapitre intitulé “Femme”...
FEMME “La femme est affectueuse, belle, émotive et craintive. Bref, la femme est douce et l'homme brutal, et cela en vertu de leurs caractéristiques innées.”
GOUVERNEMENT “Le référendum est une imposture envers la démocratie. Ceux qui disent oui ou non n'expriment pas réellement leur volonté, mais ils sont baillonnés au nom de la conception de la démocratie classique et il en leur est permis de ne prononcer qu'un seul mot : oui ou non. C'est alors le système dictatorial le plus dur et le plus répressif.”
EDUCATION “L'éducation obligatoire et standardisée constitue en fait une entreprise d'abrutissement des masses.”
SPORT “Il est déraisonnable que des foules se précipitent dans un stade ou des arènes pour assister à des sports individuels ou d'équipe, sans y participer. Le sport est comme la prière, comme la nourriture. Il serait absurde qu'une foule se presse dans un restaurant simplement pour voir une personne prendre un repas.”
Si le Livre vert est d'une simplicité qui confine parfois à la naïveté, quelques saillies agréablement
provocatrices
feraient presque oublier que ce “zazou du désert”, cet illuminé cynique et
nymphomane, cette icône imprimée sur des T-shirts qui font fureur dans les boutiques touristiques de Tripoli, est un dangereux dictateur craint de tous les Libyens.
On peut alors choisir de lire entre les lignes. Le tyran se fait alors presque attachant. En 1987, un an après le bombardement de Benghazi par les Américains en représaille d'un attentat commis à Berlin, Kadhafi posait de bonnes questions : “il y a dans ce monde des fous qui sont forts. C'est la source de mon inquiétude sur le sort du monde. Sont-ils fous d'origine ou est-ce leur force qui est la cause de leur folie ?”
Hélas, voilà bientôt quarante ans que Kadhafi donne de mauvaises réponses à de bonnes questions.
Benghazi se profile à l'horizon, donnant sur plusieurs kilomètres l'impression de ne pas vouloir "exploiter" son littoral...
Seconde ville du pays et capitale de la Cyrénaïque, Benghazi prend une toute autre allure autour du lac du 23 Juillet. Au centre, l'Islamic Call Building.
Près des quais, sur la Sharia Omar ibn al-Khattab, les constructions de l'ère italienne contrastent avec les nouvelles barres.
A un kilomètre de là, le Marché Funduq, un “quartier africain” que les Libyens déconseillent fortement de visiter...
...en réalité, à l'ombre d'un chargement d'ail de Tripolitaine, deux Soudanais et trois Egyptiens partagent volontiers leur shisha avec l'étranger.
Désolé. Pas de photo de l'hôpital où Cécilia a sauvé ses cinq infirmières bulgares et son médecin palestinien.
MEDIAS OFFICIELS En Libye, les anglophones ne trouvent que l'hebdomadaire Tripoli Post, ses titres à la gloire du Guide.
Les arabophones bénéficient d'un large éventail de médias, mais tous possession de l'Etat. Ainsi se rabat-on sur les pages sportives ou les chaînes d'information étrangères: Al-Jezira
(Qatar), Al-Arabia (Arabie séoudite) et BBC Arabi (Angleterre), lancée le 11
mars dernier. Pour le reste, championnats de football étrangers, clips musicaux égyptiens et
surtout libanais (le Libyen Ayman al-Atar, en photo, gagnant de la Superstar 2004, l'équivalent libanais de la Nouvelle Star, avait été reçu par le
Guide...).
Dans la rue, on est certes loin de la “décennie noire” (1978-88), mais encore aujourd'hui, les Libyens n'en disent pas plus que leurs médias. Le mot “Kadhafi” n'est par exemple prononcé qu'entre personnes qui se connaissent bien. En règle générale, la population navigue à l'opposé du Guide. Réservée et discrète.
CYBERLIBERTÉ Comme dans tout état muselé, la véritable source d'information est la grande toile. On trouve du reste des cybercafés à tous les coins de rue. Les connexions sont encore extrêmement lentes, mais un nouveau réseau est en train de couvrir le pays: 7000 kilomètres de fibres optiques déposées par les Américains (Alcatel) et les Italiens (Sirti).
Pour feuilleter la presse interdite, il faut donc demander à un cyber consommateur arabophone de relever les articles intéressants dans divers sites d'informations (Libya-alhora.com, Tibsty.com, LibyanHumanRights.com, Libyans4Justice.com,...), copier-coller le texte, puis le traduire via Google.
On y apprendra alors que le Général en charge du tourisme, ayant refusé à Saadi Kadhafi (voir ci-dessous) de partager fifty-fifty les bénéfices du tourisme, aurait été livré aux chiens de garde et aurait passé quatre jours à l'hôpital. On y trouve aussi bien-sûr les ragots concernant les huit fistons Khadafi, dont la triplette la plus médiatisée :
HANNIBAL En 2004, pris en flagrant délit d'excès de vitesse sur
l'avenue des Champs-Elysées, il avait envoyé ses gardes du corps se battre contre les forces de l'ordre. En 2005, il avait tabassé sa petite amie enceinte. En 2007, il était impliqué dans
un réseau de call-girl à Canne.
SEIF EL-ISLAM Heureusement, il y a Seïf pour sauver la bande. “Quand il voit une route en
mauvais état, il téléphone et l'Etat la refait”, m'a-t-on déjà dit plusieurs fois. Le
probable prochain président est le plus impliqué sur le plan politique. En 1997, il créait la
Fondation Kadhafi pour le Développement. En 2003, il publiait un rapport sur les violations des droits de l'homme dans son pays. En 2007, il jouait un rôle déterminant dans le marchandage
lié à l'affaire des infirmières bulgares. Affaire à suivre...Pour les Marocains, l'Algérie est un champ de bataille sur lequel vivent de dangereux terroristes. Pour les Algériens, les Tunisiens sont de cupides opérateurs touristiques ultralibéraux à la botte de l'Europe. Les Tunisiens ne retiennent des Libyens que ceux qui passent la frontière pour s'ennivrer dans les maisons de passe... Et pas sûr qu'en reprenant la route, dans l'autre sens, je trouve de meilleurs résultats!
Rabat n'est pas la capitale de L'Union du
Maghreb arabe (qui réunit, depuis 1989, l'Algérie, la Tunisie, le Maroc, la Libye et la Mauritanie). La capitale du Maghreb vient d'ouvrir à Benghazi.
Au restaurant Caram Arabi, le caissier est libyen (tout à gauche). Il veut savoir comment il est possible
d'obtenir un visa pour la Suisse. Au fourneau s'active un jeune Tunisien qui ne supporte plus de ne vivre en Libye qu'entre hommes. Le serveur est un élégant Marocain (tout à droite) qui s'est établit à Benghazi avec sa famile en 1982 et s'y plaît.
Au Caram Arabi, les
vannes fusent, on s'apostrophe, on se tape sur l'épaule, on passe du bon temps et le restaurant ne désemplit pas. Au siège de l'Union du Maghreb, à Rabat, on désespère. L'Union a bientôt
vingt ans, ne marche toujours pas et ne fait rien d'autre que coûter de l'argent. Peu d'argent il est vrai (1.85 millions de dollars par an), mais pour très peu de résultats: "les
échanges commerciaux entre les pays de l’Union n’excèdent pas 2% du volume de leur commerce extérieur", vient d'admettre le président algéri
en Bouteflika
(Al Arabiya, 13.4), sans trop s'attarder sur la fermeture de la frontière algéro-marocaine.
L'Union du Maghreb, ce grand bateau sur cales, est un sigle, rien qu’un sigle (photo). Et bien plus petit que l'enseigne du Restaurant Caram Arabi.
Le kilomètre 830 de la route Tripoli-Benghazi prend conscience qu'il est possible de faire le tour de la Méditerranée sans quitter l'asphalte et poursuivre ainsi un projet carrossable, une union méditéranéenne béton.
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Pour ses deux premiers clients, un chauffeur fait crapoter une théière de chay na'ana bien tassé sur un brûleur à gaz disposé dans le coffre de son break Peugeot. Les
Asiatiques et les Allemandes. La discussion porte sur nos voitures de rêve. Un homme urgent remet au chauffeur une enveloppe et la mission de l'acheminer à l'adresse indiquée, contre un
large pourboire. Moins rapide que DHL, plus pragmatique : une fois l'urgence apaisée, le chauffeur se sert de l'enveloppe comme d'une "ramassoir" pour nettoyer ses sièges qui en avait bien
besoin.
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On ne visite pas la Libye pour son littoral. On lui préfère la ville caravanière de Ghadamès, les lacs multicolores d'Oubari, les sables volcaniques de Waw al-Namus, les arts rupestres de Methkandous et les montagnes rocheuses de l'Akakus. Il faut aller y jeter un coup d'oeil, m'a conseillé un enseignant de Tripoli (qui m'encourageait aussi à visiter le magnifique Musée Jamahiriya, peu avant d'avouer n'y avoir jamais mis les pieds)(tout comme je vivais à un kilomètre du Musée romain de Vidy)(et caetera)...
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A partir de Misourata, Attention vache devient Attention dromadaire, les clôtures de ces
derniers et quelques lignes électriques retiennent parfois l'attention, mais c'est à peu près tout ce qui dépasse jusqu'à Ajdablya, 600 kilomètres plus à l'est (il existe encore paraît-il
des pays où l'on peut à tout moment pointer des choses du doigt). La route du littoral est véritablement un moyen d'aller d'un point A à un point B. On y devient "routard", au premier sens
du terme. On tient bien la route. Ni celle de la soie, ni celle du rhum, la route du litoral est celle qui force au voyage intérieur. A la rencontre des co-voyageurs de l'habitacle. Même si
les Libyens ne peuvent le plus souvent s'exprimer qu'en arabe (la faute à l'embargo, la faute à Kadhafi qui avait interdit l'enseignement de l'anglais à l'école), cela vaut le
déplacement.
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Descend alors de la voiture un ouvrier africain, au milieu de nulle part, bien sappé. Il est allé faire sa sortie mensuelle, entre deux mois de poussière et de soleil, et rejoint les forçats de la route, ceux qui font de la route, au sens littéral.
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La route libyenne est avant tout mélodique. Lecture coranique. Et qu'importe la langue. Le son avant le sens. La route se fait aussi musicale. Le plus souvent égyptienne et libanaise, mais parfois a-t-on la chance d'entendre l'incontournable Mohammed Hassan, du 'alaam ou du malouf, rarement le grand Ahmed Fakroun, chanteur libyen exilé, comme la plupart des artistes du pays.