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LETTRE D'EN TUNISIE

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Nov 8 2004, 10:10 PM

Le marché des dupes


« C’est une mesure qui augure d’une nouvelle ère », « avec l’âge le président découvre la clémence », « un grand pas vers la réconciliation », « mesure positive et courageuse », « geste d’apaisement et d’ouverture après la réélection de Ben Ali », « Monsieur le président, nous vous prions de … »

Hallucinant ! Qui peut faire mieux ! De vraies scènes dithyrambiques, dignes de l’illustre marché de « Oukadh », qui dépassent tout entendement : l’espace opposant rivalise de propos élogieux à l’égard de Ben Ali avec les journaux de caniveaux.

Chaque jour nous apporte son lot de renchérissement…ہ qui la palme d’or ? Fathi Jerbi (scandalisé par « les apprentis sorciers de la politique » en sait déjà quelque chose!)

Il fallait l’intervention du ministre des affaires étrangères (récusant toute ouverture politique et niant l’existence de prisonniers politiques) pour couper court aux illusions et rappeler à l’ordre certains professionnels du réalisme plus pragmatiques, plus sages que ces « irresponsables de jusqu’au boutistes » qui ne font que froisser le président et par conséquent l’empêcher d’entreprendre les réformes nécessaires (certains diront même « à quand ils vont la fermer et laisser le président faire? »

Quand bien même libérés, les prisonniers politiques continuent malheureusement à faire l’objet de toutes les spéculations. Et de quelle manière !

A quelques mois seulement de la fin de leur cauchemar, ces détenus politiques, à la dignité inébranlable (ils ont refusé les plusieurs marchés qui leur ont été proposés), se voient confisqués de leur héroïsme et de leur bravoure pour se transformer piètrement en sujets de la grâce du souverain. Oubliés les supplices de quatorze interminables années de prison (destinées à « démolir l’humain chez les prisonniers » comme vient de le rappeler Ali Larayedh). Leur bourreau est devenu leur sauveur par la bénédiction ou l’inadvertance de ceux qui ont œuvré pourtant durant des années pour les faire sortir de l’oubli et de l’indifférence.

Le cynisme de ce régime est absurde et inédit. Jusqu’à la moelle, il agite le dossier des détenus d’opinion, comme une épée de Damoclès, pour faire oublier ses crimes et taire ses opposants. Incarcérés, « ses » prisonniers lui servent d’alibi. Libérés, ils lui servent de caution.

Le résultat est toujours le même : des citoyens/sujets apeurés et assujettis, une opposition rangée sous sa coupe sinon durement réprimée, et un pays méconnaissable et en voie de décadence.

Aujourd’hui, qui ose contester l’incommensurable joie d’un affranchissement salutaire, qui plus est précoce, et à la limite inespéré, après tant d’années de terreur et de privation ?

Faut-il pour autant dans l’ivresse de cet évènement jubilatoire scander la vie des tortionnaires, applaudir les violeurs, jeter l’anathème sur ceux qui, en dénonçant la dictature, mettent en valeur le mérite, l’intégrité et le courage de ses victimes (méprisamment appelés prisonniers de droit commun) !
Fort heureusement, le porte-parole d’Ennahdha Ali Larayedh (fraîchement libéré) et qui n’a rien perdu de sa lucidité, vient de confirmer lors d’une interview au magazine Alasr que cette libération, qui n’a touché que des prisonniers à quelques mois ou semaines seulement de leur sortie de prison, ne serait qu’une pratique post-électorale (« post votum » selon un internaute averti). Une libération qui n’a rien d’humanitaire et encore moins de spirituel. Sinon pourquoi en priver des détenus irréversiblement atteints et acculés à une mort lente ?

Attribuer cette libération à la générosité du dictateur, revient à faire la négation de tous les efforts militants de soutien à leur cause, et par conséquent desserrer l’étau sur la dictature afin qu’elle ré enterre les centaines de prisonniers restants, pour en déterrer quelques uns en prévention de difficultés futures. Un jeu de massacre dans lequel une certaine opposition tient le rôle de spectateurs.

Dans d’autres pays, le négationnisme est un crime puni par la loi. Dans notre pays, le négationnisme d’Etat (nier l’existence de prisonniers politiques et la pratique à grande échelle de la torture) n’a pas empêché certains illuminés, pourtant déboutés à plusieurs reprises, d’appeler à l’envi à une réconciliation qui rime avec renoncement. Hélas, la dictature n’a pas de cœur. Elle ne l’entend pas de cette oreille. Les cris de secours ne l’émeuvent point ! Ils l’impressionnent moins que les cris de colère !

En somme, la libération des prisonniers politiques aussi partielle et cynique soit elle, est une bonne nouvelle pour les intéressés eux-mêmes au courage inégalé, pour leurs familles dignes dans l’épreuve, pour leurs amis et compagnons de route fidèles et généreux dans leurs efforts, pour tous ceux qui ont œuvré à ce que ce vœu se concrétise un jour.

S’il faut bien parler d’un satisfecit, c’est pour eux qu’il revient et non pas à une dictature qui a fait de la souffrance et l’humiliation qu’elle inflige à ses sujets un mode de pouvoir.

Toutefois, l’opposition aussi radicale soit elle, doit rester réceptive à toute volonté réelle de tourner cette page triste de l’histoire de la Tunisie. Il y va de l’intérêt majeur de notre pays. L'obstination dans le refus ne doit pas être une méthode d’action, une stratégie politique de conquête de pouvoir. Mais plutôt une réponse appropriée à une situation donnée.

En attendant, l’enseignement de cette libération heureuse est que la question de l’amnistie générale doit être à nouveau au centre de l’action militante (politique ou humanitaire). Le jour où le régime franchira ce pas, vous crierez, nous crierons avec vous : la Tunisie va mieux !

Paris, le 08 novembre 2004

Chokri Hamrouni

Responsable de la coordination au CPR

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C’est plus que jamais d’actualité

Paris le 19 mai 2003

 


Bismillah Arrahman Arrahim


A l’Attention de Monsieur Chokri Hamrouni.


Organisateur des Rencontres d’Aix- Marseille.
C/ Comité pour les Libertés en Tunisie d’Aix- Marseille


Assalamu Alaikum
Je voudrai vous remercier d’avoir pensé à m’inviter aux rencontres d’Aix- Marseille que vous organisez entre le 23 et le 25 mai 03 et souhaiter plein succès à votre entreprise. Réunir autant de tunisiens, même à l’étranger, n’est pas toujours chose aisée. C’est donc avec une grande sympathie que je salue vos efforts et ceux de vos amis, pour réussir cette rencontre. Cependant je ne peux y participer pour les raisons suivantes :


1) Dans le premier programme que vous m’avez envoyé, il y a près de deux mois, et l’échange téléphonique qui l’avait suivi, vous m’aviez demandé d’animer une table ronde sur les problèmes de la corruption en Tunisie. Je constate, au vu du programme définitif, qu’il n’en est plus question, ce que vous m’avez confirmé d’ailleurs au téléphone, aujourd’hui 19 mai.


2) L’invitation que vous m’avez adressée est à titre personnel et ne mentionne nulle part l’Institut des relations internationales que j’anime depuis près de six ans, avec, pour votre information, trente deux tunisiens. Il est vrai que mes amis et moi-même avons choisi de travailler dans la discrétion. Il s’agit en fait d’un cercle de réflexion peu engagé dans la gestion du quotidien, si bien que nous ne réagissons pas toujours sur Internet à l’actualité Tunisienne. C’est un choix que nous assumons entièrement. Mais je peux vous assurer que le travail que nous avons accompli n’est pas négligeable. Ainsi et pour ne citer qu’un des aspects de notre activité, l’ITRI a eu une part très active, ces dernières années, dans l’élaboration de trois livres sur la Tunisie, à savoir : Le Silence Tunisien de Lise Garon, Notre ami Ben Ali de J.P.Tuquoi et N.Beau et Tounès Al Ghad. Rien que cela aurait justifié de mentionner notre modeste organisation.


3) Personnellement, vous pouvez me croire, ne pas être invité à votre rencontre, ne m’aurait nullement affecté. J’en ai l’habitude. Mais je m’insurge que d’autres, présents sur la scène associative, culturelle et politique depuis 12 ans au moins, en soient exclus. Je pense notamment à Monder Sfar, Cofondateur et président du comité Tunisien d’Appel à la Démission de Ben Ali en 1993 et militant infatigable de la première heure ( j’apprends aujourd’hui qu’il vient d’être invité au téléphone), à Salah Kerker, avec tous ses titres, son passé et son action au quotidien, à Abdellatif Ben Salem, intellectuel et militant de tous les instants et qui a produit récemment un numéro spécial de «Horizons Maghrébins »sur la Tunisie, à Noureddine Khatrouche, dont les écrits, quoique rares, témoignent d’un rare sens critique, à Abdel Aziz Aggoubi, actuel président de la LDH à Ville- Franche sur Saône, lui aussi militant de la première heure et, d’autres encore. Que toutes ces personnes ou certaines d’entre elles ne soient pas sympathiques à certains de vos illustres invités, ne peut justifier leur exclusion. A moins qu’il ne s’agisse du poids politique de chacun d’eux, auquel cas, je crains qu’aucun d’entre eux ne soit, à de rares exceptions, moins représentatif que les présents à la rencontre. L’une des conséquences de ces quinze années de dictature est d’avoir réduit à néant toute prétention à la représentativité.


4) Mais la raison principale qui m’empêche de participer à votre rencontre, tient aux problématiques et aux thèmes que vous avez choisis de débattre et auxquels il ne m’a pas été offert de faire la moindre suggestion ou proposition:

1) Liberté d’expression et verrouillage médiatique, Stratégie de communication,

2) l’indépendance de la justice en question, droits de l’homme quel combat,

3) Acteurs politiques/ associatifs : même combat.

Quel projet démocratique pour l’après dictature ?
Est-ce vraiment de cela que l’opposition et le pays ont tant besoin ? Le moment n’est-il pas venu au contraire, pour que tous ceux qui sont impliqués dans l’action politique et associative et militent pour l’avènement d’une démocratie dans notre pays, se retrouvent, sans complexe d’aucune sorte, pour faire leur propre autocritique et analyser les raisons qui font que les millions de tunisiens qui abhorrent le régime, ne font guère confiance non plus à leur opposition ? Je le dis très sincèrement et sans aucune arrière pensée.
Il m’est arrivé d’appeler les opposants tunisiens à une plus grande humilité, non pas par provocation mais simplement pour donner plus de crédit à notre action, individuelle ou collective. Je l’ai fait encore une fois, il y a quelques mois, dans un article qui, contre toute attente, m’a valu l’adhésion de deux chefs de partis de l’opposition. Dans cet article, j’ai fait une analyse de l’état des lieux et j’ai conclu que les opposants tunisiens ne constituent pas actuellement une opposition, capable de gérer une transition démocratique et qu’ils pourraient, tout au plus et moyennant de profondes révisions de leur stratégie et une recomposition de leurs forces, inciter ou obliger d’autres, plus proches du système, à entreprendre cette tâche. Ainsi, l’opposition aura au moins servi de catalyseur au changement. C’est mon point de vue et si l’occasion m’avait été donnée, je serai venu le défendre, à la lumière, entre autres, de ce qui s’est passé en Irak.
Je pensais franchement, qu’après le cataclysme Irakien et la faillite de l’opposition Irakienne, vous alliez changer de programme et, qu’au lieu de débattre de ce que tous les tunisiens connaissent déjà depuis longtemps, de la dépendance de la justice, au verrouillage de l’information et à la corruption du régime, vous vous pencheriez sur la situation de l’opposition, que vous discutiez de son émiettement, de son peu de crédit, national et international et de cette tendance de certains de ses chefs, à se croire présidentiables dès lors qu’ils se retrouvent à la tête d’une trentaine de militants. Enfin, qu’aurai-je ajouté, en parlant de l’image du régime ou de celle de la Tunisie à l’étranger, alors que le véritable problème est celui de l’image de l’opposition et de son crédit auprès de son peuple ?
Je vais me hasarder à proposer un début d’explication au fossé qui sépare les opposants de la grande majorité des tunisiens, actuellement hostiles au régime. Et c’est le panel de vos invités qui me l’inspire. En effet, nous avons d’un côté le mouvement Nahdha et quelques associations et personnalités proches et, à l’autre extrémité, une kyrielle de partis, de personnalités et d’associations rivés, disons à gauche. C’est là un rassemblement des extrêmes qui ne peut en aucune façon, quelque soit son activisme et l’idée qu’il se fait de son poids médiatique, traduire la réalité sociologique et politique de la Tunisie. et encore moins initier une transition démocratique dans le pays A mon humble avis, c’est entre ces deux extrêmes, c’est à dire au sein de ce large centre, indifférent à l’idéologie des uns et des autres et qui demeure encore muet et sans porte parole, qu’il faudrait espérer sortir un jour de l’impasse actuelle.
Je suis sûr que vous ne serez pas insensibles à toutes ces questions et qu’il sortira de votre rencontre une bonne déclaration et, pourquoi pas, un futur candidat à l’élection présidentielle.
Je regrette encore une fois de ne pouvoir être des vôtres et je dénonce vigoureusement la campagne de suspicion visant à dénigrer votre initiative.


Avec mes souhaits de plein succès. Wassalam.


Ahmed Manaï
Institut Tunisien des Relations Internationales.
Tunisielibre@yahoo.fr

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