Que reste-t-il de Mai 68 ?
Houssine
Qu’on me pardonne s’il m’arrive, quelques fois, de faire usage de « la machine à remonter le temps » et de plonger dans des contemplations nostalgiques que tout un chacun a le droit d’interpréter comme il veut. Toujours est-il que des dates historiques chargées de symboles humanistes et émancipateurs demeurent, éternellement, ancrées dans les mémoires des acteurs ayant participé à l’éclosion de ces événements ou ayant sympathisé avec ce mouvement historique.
Mai 68 est une étape à part dans les annales de l’histoire du militantisme des ouvriers, des intellectuels et de toutes les couches populaires contre le pouvoir capitaliste. Le mouvement de Mai 68, par son ampleur et par son expansion à l’échelle mondiale, constitue la matérialisation insurrectionnelle de la contestation de l’ordre impérialiste ... Ce fut, en réalité, un printemps mondial pendant lequel la soif de liberté et de libération du joug des régimes en place s’est manifestée pleinement par l’appropriation de l’espace public et la « colonisation » des rues par le peuple ... Comme le résume André Comte-Sponville, « Mai 68, pour les gens de ma génération, c’est d’abord un souvenir de bonheur. Que la révolution était belle, cette année-là ! Qu’elle était gaie, et légère, et libre ! Tout le contraire des années de plomb qui ont suivi... C’est qu’il ne s’agissait pas d’une révolution. Une révolte ? Certes. Mais aussi une fête, une libération, un printemps... » [1]. Ce tournant historique a été l’œuvre, en fait un chef-d’œuvre, d’humanistes qui appartenaient à des partis ou à des organisations politiques ou non.
Il fut un moment de libération, de création, de créativité, de romantisme révolutionnaire, de révolte contre les tabous et les dogmes, de production et de théorisation dans tous les domaines littéraires, politiques, économiques, sociologiques ... En plus du fait qu’il incarna un moment de vérité en matière de positionnement par rapport au camp de la lutte contre l’impérialisme et ses laquais.
Les insurrections de mai 68 ont mis en mouvement un processus de ralliement de la jeunesse instruite en particulier à toutes les idées et à toutes les pratiques contestataires dont l’essence est l’abolition de l’exploitation de l’Homme par l’Homme et de toutes les formes d’aliénation. Pour dire que la dimension humaniste tenait une place prépondérante dans l’esprit de Mai 68 soit localement, soit à l’échelle internationale.
Ce qui a donné lieu à un foisonnement d’organisations et d’associations de tendance internationaliste et tiersmondiste plus particulièrement. Il régnait un air de sympathie et de solidarité agissante avec les mouvements de libération nationale partout dans le monde et les partis politiques de gauche qui luttaient pour l’indépendance de leurs pays du joug du colonialisme et pour l’émancipation de leurs peuples et la démocratisation de leurs nations.
Le combat héroïque du peuple vietnamien contre le colonialisme américain, la révolution culturelle chinoise, la révolution palestinienne, la révolution guévariste, la lutte des peuples africains colonisés par le régime fasciste portugais ... Tous ces symboles de la résistance contre l’oppression coloniale et la répression dictatoriale, partout dans le monde, attisaient la passion et les volontés de larges masses des citoyens du monde pour s’engager dans le processus d’affrontement total contre l’impérialisme et ses appendices au niveau du Tiers Monde.
D’autres lueurs d’espoir jaillissaient de pouvoirs nationalistes qui contestaient la domination impérialiste et réactionnaire à l’échelle mondiale.
C’est-à-dire que la fin de la décennie 60 et la décennie 70 marquèrent de leurs empreintes indélébiles le cours de l’histoire de par la formidable avancée des idéologies et des mouvements progressistes dans tous les coins du globe. Cette période inoubliable peut être considérée comme étant la phase du règne du socialisme du bonheur par excellence et de l’abnégation des militants de la nouvelle gauche aux convictions solides et imperturbables. Des militants prêts à tous les sacrifices, altruistes, internationalistes, passionnés, des rêveurs, des gens épris de valeurs de fraternité, de camaraderie, de justice, d’égalité, des contestataires qui se rebellent contre toutes les formes de servitude ... Ce qui fait honneur à ces générations qui ont osé défier les machines guerrières et répressives des Etats colonialistes et des régimes dictatoriaux quand bien même le rapport des forces penchait du côté de la réaction et que le duel se déroulait à armes inégales.
Le mot d’ordre, que tous les militants aimaient clamer haut et fort, se résumait en ceci : « oser lutter, oser vaincre ». Et ceci, quelque soit le champ d’action dans lequel ils militaient. En vrais croyants en leurs idéaux utopiques, ils étaient animés de la volonté de surmonter et d’outrepasser tous les obstacles pour la concrétisation des aspirations des peuples du monde aux progrès humain et social. Leurs seules armes se limitaient à leurs convictions idéologiques inébranlables, leur humanisme, leur audace, leur persévérance dans la lutte, leur fidélité à leurs principes ... Fiers de tenir tête aux réactionnaires de tous bords, ils ne lassent pas de faire preuve de leur imagination créatrice en forgeant de nouveaux moyens de lutte dans les domaines de la pensée, de l’action politique, de la culture, du cinéma, du théâtre ...
Genèse de la nouvelle gauche
Les événements de Mai 68 ont permis de clarifier les positionnements de certains acteurs politiques selon leur degré d’implication dans des complicités, des collaborations, des compromissions aux dépens des intérêts des peuples. Ils rendirent compte, aussi, des forces nouvelles ayant opté pour le dépassement des cadres politiques traditionnels et réformistes qui préféraient jouer le rôle de sapeurs pompiers lors des insurrections populaires.
Une ligne de démarcation s’établit entre les deux tendances dont l’opposition allait en s’approfondissant avec la naissance de groupes et d’organisations franchement anti-réformistes.
La genèse de ces organisations fut, en général, le couronnement d’un long cycle de coordination des actions, de réunions communes, de pourparlers et de discussions intenses entre les factions et les cercles de militants pour leur unification. Le terrain d’émergence de cette nouvelle gauche lui imposait de mener son action politique dans la légalité ou dans la clandestinité.
Dans les pays capitalistes développés, exception faite des groupes armés révolutionnaires, la nouvelle gauche militait dans la légalité. Il n’empêche que ses activités étaient soumises à un contrôle rigoureux des Etats capitalistes et des patronats qui ne ressentaient aucun scrupule à ordonner à leurs barbouzes de tuer ces militants de gauche.
Dans les pays du Tiers Monde, le champ de bataille n’offrait d’autre possibilité de lutte que dans la clandestinité. De façon générale, la nouvelle gauche avait à combattre des régimes fascistes qui s’appuient sur leurs armées et leurs polices en tous genres pour semer un climat de terreur généralisée pour couper court à toute velléité de résistance et de changement de la part des peuples et de leurs organisations avant-gardistes. Certains pouvoirs ne s’embarrassaient pas de créer des polices parallèles tels les bataillons de la mort ou autres pour l’assassinat en plein jour des militants.
La nouvelle gauche a vu le jour, dans le Tiers Monde, durant la période des années de braises ou des années de plomb. Une phase pendant laquelle l’oppression et la répression battaient leur plein et pendant laquelle les Etats impérialistes protégeaient ces régimes dictatoriaux, leur donnaient le feu vert pour parfaire leurs campagnes répressives et leur prêtaient main forte à chaque fois qu’ils étaient menacés par leurs peuples. Ces Etats complotaient, souvent, contre les gouvernements nationalistes pour les affaiblir et les fragiliser pour permettre à l’armée de fomenter des coups d’état et de renverser les gouvernements considérés comme des ennemis par les pays impérialistes. Les exemples ne manquent pas pour illustrer les crimes commis par les impérialistes contre les peuples du Tiers Monde et leurs leaders qu’ils soient des présidents élus ou de simples chefs politiques.
Malgré cet environnement fasciste dominant dans lequel il n’y a pas lieu de parler des droits de l’Homme ou d’autres choses similaires, les membres de la nouvelle gauche s’activaient à donner corps à leurs convictions par la propagande de leurs idéologies et de leurs analyses politiques au moyen de journaux et de revues clandestins et de tracts, de réunions, ... et par les actions concrètes qu’ils entreprenaient auprès des intellectuels, dans les milieux étudiant et lycéen, auprès de la classe ouvrière .....
Le travail d’encadrement de ces multiples couches sociales a donné ses fruits. Il s’agissait d’un travail d’éducation, de formation théorique, de culture générale et d’action. Si bien que les militants arrivaient à conjuguer la théorie à la pratique. C’est ce qui fait que la nouvelle gauche, en quelques années de labeur intense, a pu s’imposer comme la force politique hégémonique au sein des intellectuels, des étudiants et des lycéens en particulier.
Les partis de la gauche réformiste appréhendaient cette ascension de la nouvelle gauche aux dépens de ces mêmes partis comme un défi qu’ils devaient relever pour ne pas céder du terrain aux jeunes nouveaux venus à la chose politique. Malheureusement, ces partis s’en prenaient aux militants de la nouvelle gauche en utilisant les mêmes méthodes répressives que les régimes despotiques en place.
Il faut dire que, face à ces ennemis naturels et conjoncturels, la nouvelle gauche a bel et bien montré qu’elle faisait preuve d’un bon savoir-faire en matière d’analyse et de tactique politique. Ce qui lui permet d’éviter les frappes et d’être la proie facile des régimes et des partis réformistes. Tout en s’adonnant à ses activités militantes dans les différents domaines. Ne serait-ce qu’en raison des grèves estudiantines et lycéennes déclenchées et organisées par la nouvelle gauche et des manifestations quotidiennes qui les accompagnent et qui parcourent toutes les villes ; à cause de toutes ces actions, les régimes réactionnaires étaient en mauvaise posture et avaient du mal à contrôler ces mouvements de contestation de la politique officielle.
La réponse des pouvoirs ne se fait pas attendre. La répression sauvage était leur unique arme pour contrer les soulèvements populaires. L’armée et la police ne servent qu’à mater « les fauteurs de troubles » et « les meneurs » de ces actions dirigées contre les régimes à la solde de l’impérialisme.
A ce niveau, les pouvoirs des pays du Tiers Monde, soutenus par leurs seigneurs impérialistes, sont parvenus à force de campagnes d’assassinats, d’enlèvements, de tortures des militants jusqu’à ce que mort s’en suive, d’emprisonnements dans des geôles à des conditions inhumaines, de chasses à l’Homme ... ; ils sont parvenus à porter des coups mortels à la nouvelle gauche qui a vu ses militants tomber les uns après les autres aux mains des appareils de coercition des régimes réactionnaires qui s’étaient fixés comme objectifs le déracinement de ces organisations progressistes et tous leurs sympathisants.
Les militants de la nouvelle gauche, suite à ces atrocités et à ces carnages perpétrés par les organes militaires et policiers, ont payé cher leur amour pour leurs patries, leur attachement à leurs convictions idéologiques et politiques et leur engagement auprès des masses populaires. C’est-à-dire que, en même temps que les années de braises témoignaient d’un esprit de militantisme hors norme et faisaient de ces militants des symboles hors pairs de la lutte contre la réaction, l’absolutisme, la répression et l’oppression, ces années de plomb ont été trop lourdes en pertes humaines. De sorte que la nouvelle gauche est sortie très fragilisée et divisé de cette guerre inégale.
La lutte contre les régimes absolus était pleine d’espoirs grandioses. De même que son cours a été parsemé de malheurs innombrables et difficilement réparables. Il n’en reste pas moins que les sacrifices inimaginables de ces militants de la nouvelle gauche conjugués à la solidarité de l’opinion publique internationale ont contribué à élargir les libertés publiques et politiques dans les pays du Tiers Monde.
Que reste-t-il de Mai 68 ?
Approximativement, les discussions au sein de la nouvelle gauche débutèrent à partir de la moitié des années 70. Elles étaient occasionnées par les changements que connaissait le monde. Entre autres changements, l’accès au pouvoir de la nouvelle direction, taxée de droitiste du temps de la révolution culturelle chinoise, porta un coup dur à une faction non négligeable de la nouvelle gauche. D’autres événements semblables aux génocides altérèrent l’image de ses courants.
Les questionnements portaient, aussi, sur le bilan des luttes clandestines et voire armées et de leur devenir. La tendance majoritaire penchait du côté de l’option démocratique comme fin et moyen, comme tactique et stratégie de lutte pour la démocratisation de l’Etat et de la société. D’autres factions décidèrent de faire de même après un retard plus ou moins long.
Une vague d’autocritiques suivit les discussions qui tranchaient pour l’option démocratique. Et ce dans le but d’expliciter les causes de ce revirement et de montrer les erreurs commises dans le passé en tenant compte, évidemment, des développements politiques à travers le monde.
Le passage d’une phase à l’autre dans le processus de « purification » par rapport aux « aspects politiques gauchistes et infantiles » de la nouvelle gauche se traduisait par des divisions ou la démission des militants pour rejoindre d’autres cieux dans lesquels ils ont été solubilisés et pour créer des organisations de la société civile s’intéressant plus ou moins à la politique. Le résultat de tous ces clivages et ces démissions fut un affaiblissement généralisé sinon, dans pas mal de cas, une volatilisation des organisations et des groupes de la nouvelle gauche. Sans parler des repentirs vis-à-vis du pouvoir ou des partis jugés réformistes auparavant. Certains « leaders », par contre, préféraient se cantonner dans des positions d’observateurs et de « mandarins » plus ou moins attentifs des évolutions de la scène politique tout en intervenant, de temps à autre, pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
Les déperditions continuelles observées et l’ambiguïté régnante suite aux crises vécues trouvent leur consécration dans cette carence majeure illustrée par l’impuissance maladive à faire surgir une nouvelle utopie enchanteresse qui puisse faire rêver des millions et des millions d’humains épris de paix et de liberté. Néanmoins, ces faiblesses, en matière de surgissement du Sphinx utopique, ne devraient, aucunement, marginaliser les militants de la nouvelle gauche dans des postures nihilistes.
Heureusement que, actuellement encore, il existe une armée de militants notoires ou de l’ombre, de vrais lutteurs et bosseurs, qui ont consacré toutes leurs vies pour éclairer et activer la marche de l’Histoire tout en faisant montre d’une volonté inébranlable en vue de convaincre et de recruter encore davantage de militants internationalistes chevronnés pour défendre les idéaux de justice et d’équité de par le monde pour la résistance à la mondialisation sauvage.
[1] André Comte-Sponville, Mai 68, un souvenir de bonheur, Psychologies.com, Mai 1998.