LE PILORI.
Par
Chokri
On tient le dictateur ben Ali, à juste titre, pour un haineux , un complexé et un homme sans honneur ; mais on se trompe d’objet pour sa haine si on la croit loin de lui, comme il le dit lui-même, si on pense avoir tout saisi de cette haine lorsqu’on découvre la catégorie qu’il dit haïr,c'est-à-dire tous les habitants du pays qu’il opprime et qu’il dit être le sien , cette haine active et effrénée venant d’un tunisien , violeur comme lui , pour la Tunisie tient de la haute trahison ,cette sentence radicale de ma part obéit à la logique du genre , à cette terrible logique qui fait fonctionner des cerveaux malades comme ce ben Ali la déconfiture , c’est une règle dans les codes de toutes les armées du monde , et ben Ali n’est qu’un vulgaire militaire , le militaire ne réfléchit jamais , il obéit , et ben Ali , il faut reconnaître aujourd’hui , il n’obéit qu’à ses bas instincts et fais payer tous ceux qui l’ont fait ramper , tous ceux qui l’ont méprisé quand il n’était qu’un sous-merde , dans un ministère de merde à servir le café et à cirer les godasses de ses mentors , qui de ce ministère ou des gouvernements successifs de Bourguiba , ne se rappelait pas du comment le vieux mégalo traitait ce roturier ? bâtard de toutes les causes , vils et sans aucun honneur , capable de tuer père et mère pour servir à la table des grands , Bourguiba le savait et prenait un malin plaisir , un plaisir malsain de cocu à chevaucher l’âne ben Ali , qui était tout ce qu’on voulait , mais certainement pas un fier destrier de rodéo , un chacal à la rigueur , mais charognard et veule dans l’âme , les chacals ont de la mémoire c’est bien connu , il a fait payer à Bourguiba et à toute sa caste de pervers leurs seuls moments de faiblesse , les cons , avec les intérêts en plus , bu jusqu’à la lie tous ses complexes , sa douleur et ses nuits de rage et de pleurs ,mais le problème de cet arriéré mental , c’est qu’il continu à se venger sur tous les tunisiens , car dans sa fuite en avant il a pris goût au sang , celui des coupables comme celui des innocents , si l’on regarde dans la même direction que lui, celle que pointe si visiblement sa haine ; car son objet est étrangement interchangeable quand sa haine se manifeste toujours sous la même espèce ; sa haine désigne en creux ce sur quoi il fait toujours silence : lui-même. Voilà le véritable objet, la lettre volée.
Un dictateur tiers- mondiste , et de surcroît inculte comme ben Ali ne parle qu’en généralités ; le groupe, les autres, nous, eux, les gens , mental de voyou , sujétion clanique et tribale. Il hait chaleureusement, communautairement,maffieusement, comme d’autres, les individus normaux, s’unissent dans la chorale ou la syndication. Le sujet semble n’avoir aucune place dans sa langue, sa démagogie pour une raison très simple : il a en effet disparu pour lui-même. Le dictateur est un symptôme, il est un "être sans sujet". Ce sujet lui a été volé. Par quoi ? Par une société qui a inventé un sujet conditionnel, un sujet qui n’en est pas tout à fait un s’il ne peut le démontrer par sa violence aveugle et arbitraire, par le viol des esprits et des âmes.
Le dictateur ben Ali est "un homme perdu", plus perdu encore qu’un autre parce que la seule solution qu’il puisse trouver à son indéfinition est de se définir par la désignation d’un autre imaginaire.
Cette disposition de l’être dans les limbes, qu’il soit gelé dans l’attente d’exercer son pouvoir oppressif pour se penser enfin homme, ou qu’il soit dans l’exercice de ce pouvoir qui le nie tout autant parce qu’il conditionne avec autant d’autorité l’être à l’argent et au pouvoir dont il dispose, devient notre topologie cannibale parce que nous acceptons peu à peu sans nous défendre l’idée que certaines conditions définissent un homme comme tel, l’idée que c’est l’être lui-même qui perd de sa réalité quand un homme perd l’exercice de son pouvoir citoyen.Ben Ali n’est pas tunisien et ne vit pas en Tunisie, étant traître à cette dernière dans l’esprit et la lettre il a déclaré la guerre à ses valeurs et aux personnes qui composent la société tunisienne.
Que se passe-t-il pour celui à qui est dérobée la possibilité de se définir au sein de sa communauté de naissance, qui est privé de l’appartenance à son espèce-même ? Hé bien il se hait. Il souffre de se croire indigne absolument. La haine de soi, l’auto exécration de celui qui accepte cette horreur mensongère, celle qui n’élève un homme au mérite de son nom d’homme que dans sa capacité à produire, déplacer, échanger, de l’argent spéculé, volé (au lieu de produire, déplacer, échanger de l’être, c’est à dire "advenir", s’inventer au monde, se donner à lui-même et aux autres), cette haine de soi est insoutenable. Pour la soutenir, pour mériter leur nom d’homme, il n’est pas rare que ces hommes privés du sujet qu’ils sont, ces "êtres sans sujet", choisissent de voir plus loin un autre, qu’ils traquent au fond de cette rage dont l’objet est eux-mêmes, un autre absolu qu’il rendront moins humain encore qu’eux-mêmes dans cette dégradation effrayante.
Pour nous sauver de cette chute vertigineuse, il faut éliminer le sujet,et aussi il faut trouver les moyens de redonner à ces "êtres sans sujet"qui ont fait son système et son pouvoir un peu d’amour pour eux même, ré élever pour eux l’être au-dessus de la particule de productivité qu’il représente pour le groupe , faut pas se laisser aller au pessimisme , la plus part des porteurs de pancarte ,des flagorneurs du parti unique ne sont que de pauvres types qui souffrent autant que les autres de l’horreur ben Ali et son clan de fous furieux.
Mais qu’arriverait-il, à votre avis, à un homme politique tunisien annonçant clairement ceci : "Il faut que nous bâtissions une république démocratique campée non pas sur une structure économique ou politique, mais sur une structure philosophique, dans une perspective de redéfinition anthropologique radicale qui mette le sujet au-dessus de toute valeur d’échange, en affirmant que ce que l’humain produit de plus précieux c’est de l’être", quel sort croyez-vous qu’on réserve à cette seule parole qui nous arrache à la chute et à cette auto-exécration entropique ?
Je pense qu’on le tiendra pour fou. Je pense qu’on trouvera plus raisonnable toute parole se glissant elle aussi dans la chute parce que cinquante ans de désespérance ont tout investit en elle.