
Le régime libyen est-il réformable? Seif al-Islam Kadhafi semble le croire. Dans son discours télédiffusé en pleine nuit, entre lundi et mardi, il a fait allusion, entre deux menaces, à l'élaboration d'une Constitution. Le fils du Guide de la révolution, dauphin supposé, rêve de réguler la vie politique libyenne par un texte fondamental. Il a même chargé un groupe d'experts étrangers d'y travailler.
Son père l'a laissé faire, tout en s'accrochant au système qu'il a inventé, la Jamahiriya, la «République des masses». Un système aujourd'hui à bout de souffle. Selon ce concept, le peuple est censé gouverner directement à travers des assemblées de base, les comités populaires, et leur émanation nationale, le Congrès général. Mouammar Kadhafi ne serait qu'une sorte de conseiller bienveillant. Le «Guide» entretient la flamme de cette utopie en annonçant régulièrement la suppression des fonctionnaires, voire des ministères, et la distribution directe des revenus pétroliers au peuple, annonces qui sont restées sans effet.
En réalité, et même si Kadhafi écoute réellement les doléances du Congrès, la répression de la révolte trahit la réalité du régime, dirigé par un leader s'appuyant sur une garde prétorienne et sur un organisme politique, les comités révolutionnaires, une milice politique au parfum soviétique qui chapeaute, dirige et surveille les comités populaires.
Mais ces comités révolutionnaires n'exercent pas tout le pouvoir. Kadhafi a toujours pris soin de diviser pour régner. La description du fonctionnement du système a donné la migraine à plus d'un chercheur. François Burgat et André Laronde, deux des meilleurs spécialistes français de la Libye, s'y sont essayés dans un brillant Que sais-je?.
«Mouammar Kadhafi prend alternativement appui sur trois institutions: le Congrès général du peuple, les comités révolutionnaires et l'armée. La continuité du pouvoir repose sur cette alternance imprévisible de trois pôles concurrents», écrivent-ils. Kadhafi a en outre tenté récemment d'ajouter une institution régionale au rôle assez flou. Toutefois, ajoutent les auteurs, il ne faut pas oublier les passerelles: les comités révolutionnaires noyautent l'armée et le Congrès général. Mais on est encore loin de la vérité si l'on oublie que les comités révolutionnaires peuvent être eux-mêmes «court-circuités à tout moment par des solidarités tribales encore extrêmement vivaces».
Mouammar Kadhafi a toujours pris soin de faire entrer le paramètre tribal dans la distribution des postes et des prébendes. Les tribus, de leur côté, ont pris l'habitude d'investir les différentes institutions. Leur influence est encore grande dans une société où l'on se réfère souvent à un chef avant d'obéir à un État qui, en principe, n'existe pas…
La Libye a toujours fonctionné grâce à cet équilibre perpétuellement instable ; l'armée elle-même est traversée de courants et de complots. Les spécialistes estiment à une vingtaine le nombre de tentatives de coup d'État militaire depuis celui de septembre 1969, à l'origine de la prise de pouvoir de Kadhafi. Mais, depuis quelques jours, l'équilibre semble en passe de se rompre. Plusieurs chefs de tribu ont décidé de mettre fin à leur allégeance.
Parmi eux, Akram al-Warfalli, un dirigeant de la puissante tribu al-Warfalla, a annoncé à la télévision nationale: «Nous déclarons au frère Mouammar Kadhafi qu'il n'est plus un frère, nous lui disons de quitter le pays.»
Cette tribu avait été impliquée dans une tentative de coup d'État militaire en 1993. Des centaines de ses membres avaient été tués. Réprimés et marginalisés, les Warfalla pourraient estimer que l'heure des règlements de comptes a sonné. La tribu compterait encore de nombreux membres dans l'armée. «La révolte ravive des plaies anciennes», affirme le chercheur Olivier Pliez. Le soulèvement de la ville de Beida, ajoute-t-il, rappelle que cette cité de l'Est fut le siège de la dynastie Senoussi, l'ancienne famille royale de Libye, renversée par Mouammar Kadhafi.

Mardi, Ali Essaoui, l'ambassadeur libyen en Inde, démissionnaire de son poste, s'est dit certain de la présence d'un grand nombre de ces soldats de fortune. «Ils viennent d'Afrique et parlent français et d'autres langues», affirme-t-il, sans fournir de preuves formelles. Selon le diplomate, l'arrivée de ces supplétifs aurait été contre-productive pour le pouvoir, précipitant la défection de nombreux militaires qui «ne supportaient pas de voir des étrangers tuer des Libyens».
Saddam, un étudiant interrogé par Reuter affirme, lui, avoir vu ces mercenaires en action. «Le 18 février, ils ont tué 40 personnes près d'El Beida», précise-t-il. De son côté, la chaîne al-Arabiya rapporte qu'au moins quatre avions chargés d'étrangers, armés et en uniforme, auraient atterri à l'aéroport de Benina, près de Benghazi, avant de repartir vers une base militaire proche de Tripoli.
Dans une vidéo postée sur YouTube, un homme noir, présenté comme un mercenaire, reconnaît avoir été recruté par Khamis, l'un des fils du Guide, pour massacrer le peuple. Aveu véritable ou tentative désespérée d'un pauvre diable de se sauver d'une foule qui menace de le lyncher? D'autres films sur Internet montrent les dépouilles de supposés soldats de fortune morts au combat. Les sites des Libyens en exil parlent eux aussi de ces soldats étrangers, évoquant les rumeurs les plus folles, comme des salaires de 30.000 dollars. Selon les mêmes sources, invérifiables, les recrues viendraient du Nigeria, du Zimbabwe, du Liberia ou, le plus souvent, du Tchad et du Soudan voisins. Lundi, le quotidien pro-gouvernemental soudanais al-Intibaha affirmait que des rebelles darfouris du Mouvement pour la justice et l'égalité (Jem), groupe un temps proche de Kadhafi, seraient à Tripoli. Un porte-parole du Jem a démenti.
«Il est très plausible que des mercenaires agissent en Libye. Kadhafi soutient depuis des décennies des révolutions chez tous ces voisins. Il a les contacts et l'argent nécessaires pour recruter qui il veut», remarque Souhayr Belhassen, de la Fédération internationale des droits de l'homme, soulignant que la garde personnelle du Guide est «depuis des années composée uniquement d'étrangers». Pour cette militante, ces soldats représentent un grand danger pour le peuple mais aussi pour les 1,3 million de migrants africains vivant en Libye avec lesquels ils pourraient être confondus.