Je vous écris pour vous dire que je ne me rendrai pas à l’ISC.
Plusieurs raisons expliquent ma décision :
- d’abord, l’école apparaît clairement au centre de magouilles politiques, et nous savons tous que la politique en Tunisie n’est pas reluisante, pour le moins. L’une des plus fameuses péripéties du projet annoncé en grande pompe en mai dernier par Mesdames Ben Ali et Souha Arafat fut l’épisode de l’expulsion de la veuve de Mr Arafat, relatée par les médias : Madame Souha Arafat, l’associée principale de Madame Ben Ali (madame « Bac moins trois », ainsi surnomme-t-on le président tunisien) s’est vue obligée de quitter la Tunisie car son aura médiatique faisait un peu trop d’ombre à la femme du président. Peut-être ces deux femmes ne sont-elles pas entendu sur le montant de la commission qu’elles prendront sur l’ISC ? Les sommes brassées par l’ISC seront très grosses, et ridicules par rapport aux salaires du personnel, en particulier tunisien.
- Je fus surpris de l’absence de professionnalisme de mes interlocutrices, lors de mon entretien. Quasiment aucune question relative à mon travail, peu d’explications sur l’école, et un grand empressement à me signer un contrat (j’eus même du mal à avoir une soirée pour me décider). Cet empressement cachait un malaise, une situation bancale.
- Cette situation bancale apparaît bien réelle : le site n’est toujours pas près, les logements non plus, les effectifs sont très réduits. Cette école est considérée d’un très mauvais œil par le lycée Pasteur et par l’American Cooperative School of Tunis. Si le lycée Pasteur a pu refuser un jeune, membre de la famille Ben Ali, ce qui avait en son temps très irrité le pouvoir, l’ISC ne pourra refuser personne, puisque l’école est créée par ces familles qui pillent allègrement la Tunisie depuis de nombreuses années. L’ISC sera donc remplie d’élèves avec un très faible niveau académique, indisciplinés, peu motivés et n’en faisant qu’à leur tête puisque la direction et les professeurs de l’ISC ne seront que des pantins aux mains du pouvoir. Bonne chance pour établir un code de discipline digne de ce nom et pour motiver les « fils à papa » !
- La direction de l’école apparaît méprisante et peu respectueuse de son personnel : après vous avoir envoyé un email pour vous demander plus d’informations sur l’ISC, j’ai très rapidement reçu deux coups de téléphone très agressifs de Mme Bellil et Mme Tebourbi. Elles se sont montrées très hautaines et m’ont accusé de vouloir effrayer tout le monde délibérément, avec la paranoïa qui caractérise le gouvernement Ben Ali et ses familles affidées. Mme Determmerman m’a également raconté avec quel mépris elle s’est fait raccrocher au nez par Mme Bellil. Permettez-moi également de douter de l’équipe qui a la gérance de l’école. Ce sont vraisemblablement des gens qui n’ont guère d’expérience dans le domaine, et à qui le pouvoir tunisien a confié cette école comme un hochet que l’on donne à un enfant. Sauf que ce hochet se doit d’être une vitrine aseptisée de la Tunisie, ou le personnel devra filer droit et sera étroitement surveillé dans ses cours comme dans ses comportements.
- Je pensais que l’ISC serait une chance d’ouvrir une petite porte vers plus de démocratisation en Tunisie, mais je me suis trompé : le régime policier de Tunis, qui harcèle ses citoyens, enferme et torture les opposants, généralise la corruption, a trouvé en l’ISC son bras éducationnel international. Pour ceux qui ne seraient pas tout à fait au courant des réalités du pouvoir tunisien, allez par exemple sur ce lien : « http://pdpinfo.org/rubrique.php3?id_rubrique=87 »
Pas de marge de manœuvre éducative, mauvaises conditions de travail, agressivité, mépris et incompétence de l’équipe de direction, école instrumentalisée par le pouvoir qu’irai-je donc faire dans cette école ?
L’absence d’autres opportunités m’avait fait hésiter un temps. Mais le mépris affiché envers madame Detemmerman, qui avait décidé de se retirer du projet en tant que professeur de français, m’a convaincu : pourquoi soutenir ce projet ? Parce qu’ils vont nous montrer les beaux restaurants d’expatriés, les beaux hotels, les belles plages, les beaux commerces ? N’oubliez pas le reste, et de quoi vous êtes responsables en décidant de travailler dans cette école, l’International School of Carthage.
Je suis le deuxième professeur recruté en France qui refuse de rejoindre l’ISC, avant même la rentrée. J’ai pesé ma décision et l’assume entièrement.
Cordialement,
Eric Bétend.