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Les Etats-Unis et le Proche-Orient



Les Etats-Unis et le Proche-Orient
Par

Evgueni Satanovski

La politique américaine au Proche-Orient conduit-elle à la victoire ou à la défaite des Etats-Unis?

La tactique appliquée par les Etats-Unis dans la région est souvent fructueuse et permet de remporter des succès de courte durée, mais elle aboutit, en règle générale, à des catastrophes stratégiques.

Les Américains viennent à bout de leurs concurrents. Ils contrôlent la situation dans les anciennes colonies britanniques et françaises mieux que Londres et Paris et surveillent les frontières méridionales de la Russie mieux que Moscou. Ils y sont mal vus, mais on s'en sert comme d'un contrepoids aux anciens maîtres. Cela signifie que toute la responsabilité pour ce qui se produit dans la région incombe à Washington. Le problème est que les intérêts des Etats-Unis sont globaux, alors que leurs ressources économiques et militaires ne sont pas illimitées. A l'époque, l'URSS a épuisé ses forces en essayant de parvenir à l'hégémonie mondiale. L'Amérique est riche, et elle n'a pas, à la différence de l'Union Soviétique, d'adversaires capables de la défier ouvertement dans le domaine militaire. Cependant, l'occupation de l'Afghanistan et de l'Irak a mis les Etats-Unis en demeure de choisir entre réintroduire à brève échéance le service militaire obligatoire ou faire appel à des contingents étrangers bien plus nombreux qu'avant. On se demande si les futurs membres de la coalition ont réellement besoin de cela.

Il est difficile de conserver les sympathies des alliés en méprisant ostensiblement leurs intérêts, surtout s'ils font l'objet d'une pression permanente. La deuxième guerre du Golfe a provoqué l'opposition de la France, de l'Allemagne et de la Russie aux actions des Etats-Unis. La politique des Américains à l'égard des Kurdes a considérablement refroidi les rapports américano-turcs. La pression sans précédent exercée sur Israël à cause de ses contacts avec la Chine dans le domaine technico-militaire et du règlement palestino-israélien qui s'est transformé en une guerre de dix ans menée sur son propre territoire a amené les Israéliens à déclarer que l'Amérique les "étouffe à force de les embrasser".

Les tentatives des Etats-Unis pour implanter la démocratie occidentale au Proche et au Moyen-Orient - qui vivent d'après leurs propres lois - connaissent un succès égal à celui de l'Union Soviétique à l'époque où elle s'efforçait d'exporter le socialisme. On sait que, dans cette partie du monde, le socialisme acquiert les traits du nazisme et que la démocratie conduit inévitablement au pouvoir les radicaux islamiques. De deux choses l'une: soit la direction des Etats-Unis cherche sciemment à faire chavirer l'embarcation proche-orientale, soit elle s'identifie au Politburo soviétique.

La position de l'administration américaine sur la présence dans la région d'armes de destruction massive (ADM), y compris nucléaires, est également très contradictoire. Il ne s'agit pas d'Israël, démocratie stable de type occidental possédant une économie développée, qui, en raison de ses rapports tendus avec ses voisins, n'est pas une source de prolifération de technologies de fabrication des ADM au Proche-Orient. Il s'agit du Pakistan et de l'Iran.

Le Pakistan, Etat instable, dont le gouvernement subit constamment la pression du clergé conservateur qui a engendré les talibans afghans et les leaders des tribus pachtounes, est une puissance nucléaire. Ce sont les scientifiques pakistanais qui ont été pris "la main dans le sac", lorsqu'ils propageaient les technologies nucléaires dans le monde islamique, mais aucune sanction n'a été prise contre le Pakistan.

L'objet de l'attention de Washington est l'Iran, qui avance rapidement vers le statut de puissance nucléaire précisément à cause de la pression américaine.

L'exemple du Pakistan et de la Corée du Nord, ainsi que le sort de l'Irak, qui n'a pas eu le temps de se doter d'ADM, incitent l'Iran à faire partie du "club nucléaire" à l'instar de leurs voisins d'Eurasie: le Pakistan, l'Inde, la Chine et la Russie.

La lutte contre le terrorisme international, qualifiée par le président George Bush après les actes terroristes du 11 septembre d'axe de la politique étrangère des Etats-Unis, rappelle beaucoup le règlement de comptes avec les adversaires de longue date de l'Amérique que sont l'Iran et l'Irak.

Dans le cadre de la campagne contre le terrorisme, les Etats-Unis occupent des postes avancés sur les itinéraires de transport des matières énergétiques, ainsi qu'aux abords de la Chine, unique pays capable, à court terme, de jeter un défi à l'Amérique. Tout cela contribue moins à la solidarité avec les Etats-Unis qu'à la création de blocs, d'alliances et d'unions pouvant arrêter leur expansion. Leurs participants ne sont pas des ennemis de l'Amérique, mais des partenaires préoccupés par cette expansion qui ne tient pas compte de leurs intérêts nationaux et de la capacité des élites politiques de survivre.

Ainsi, la décision des pays de l'Organisation de coopération de Shanghai de poser la question du retrait des bases militaires américaines d'Asie centrale est la conséquence directe des révolutions en Géorgie et en Kirghizie, ainsi que de l'insurrection islamique en Ouzbékistan. Que les Etats-Unis soient derrière ces événements ou se bornent à manifester leur soutien aux "masses révolutionnaires", cela n'a pas d'importance.

La déstabilisation sous des mots d'ordre démocratiques n'est pas moins dangereuse pour la Transcaucasie et l'Asie centrale que pour l'Afrique du Nord, la Méditerranée occidentale et l'Arabie. L'exemple de l'Irak montre que les Américains peuvent renverser rapidement n'importe quel régime dans la région, mais ils sont incapables d'assurer la sécurité de la population après la destitution d'un leader autoritaire.

Le renversement des talibans afghans, successeurs de la lutte américaine contre l'URSS, n'a pas normalisé la vie en Afghanistan et l'a transformé en centre principal de production mondiale de la drogue. L'occupation de l'Irak n'a débarrassé ses habitants de la dictature de Saddam Hussein que pour leur assurer la liberté de s'entretuer.

L'Irak s'est transformé en arène de guerre civile et en laboratoire de formation des terroristes islamiques. Il ne fait pas de doute que la Syrie ou l'Egypte "en voie de démocratisation" connaîtront le même sort.

Le retrait des militaires syriens du Liban a placé ce pays au bord d'une nouvelle guerre civile.

Le sort des minorités ethniques et religieuses du Proche-Orient est tragique: elles sont les premières victimes de la chute des régimes au pouvoir. Les communautés chrétiennes de Palestine et d'Irak périssent. Au Liban, elles vivent leur dernière époque, et c'est, avant tout, la conséquence des expériences politiques américaines.

Dans le passé, on n'aimait pas les Américains au Proche-Orient, mais on les craignait, on les enviait, on aspirait à établir des rapports à long terme avec eux, on suivait leur exemple. Aujourd'hui, ils suscitent la haine, mais on ne les craint pas, on s'en sert, mais on s'en distancie. Le mode de vie américain, leur système d'enseignement, leur système d'administration et leur économie ne sont plus un exemple à suivre.

La pression militaire et financière permet à l'Amérique d'obtenir beaucoup au Proche-Orient. Malheureusement, la tradition politique américaine consiste à parvenir à une solution juste après avoir essayé toutes les solutions erronées. Le prix en est connu: non seulement les pertes économiques colossales et les conséquences politiques désastreuses, mais aussi les victimes humaines. Néanmoins, tout en raillant les Etats-Unis, en refusant de leur faire confiance, en étant affligé par les actes de destruction qu'ils commettent à chaque pas, en s'effrayant de leurs erreurs, il vaut mieux leur souhaiter du succès et les aider, même contre leur gré. La défaite des Etats-Unis au Proche-Orient coûtera cher au monde entier. Les attentats de Londres l'ont prouvé une fois de plus.

Evgueni Satanovski,
président de l'Institut du Proche-Orient - RIA Novosti.
http://fr.rian.ru/analysis/20050712/40891627.html

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