LETTRE D'EN TUNISIE
Pour FATMA
Par
Derbali.
Je ne me ferais jamais à la passivité et au fait accompli, enfin le JE englobe beaucoup d'autres tunisiens j'en suis plus que convaincu. Jamais. Tout semble inutile et meurtri dans cette Tunisie d'après son cinquantenaire, le temps de cette merde de dictature qui prends plus que son temps, on peut se laisser aller, on peut croire à la défaite totale et sans appel. On peut serrer le morbide dans ses bras. Je hais toujours autant la mort de la nécessaire colère qui doit en la circonstance affirmer et unir les consciences tunisiennes, je hais nos villes et nos campagnes formatées ben Ali. Je hais aussi toujours les cons qui tirent des plans sur la comète et défoncent des portes ouvertes, je hais ce courage et cette impatience qui baisse dans nos rues, les ténèbres qui gagnent, la catastrophe qui arrive à longs pas. Je ferme les yeux sur toutes ces cinquante années passées qui nous reviennent comme le goût amer de la déroute. Je les raye de ma vie, je ne veux pas qu'elles existent.
L’impatience ne doit jamais être vaine, nous devons l'inoculer à nos enfants, même si des fois elle est cruelle, toujours accélérer le temps, depuis 50 ans qu'on le perd et à fond perdu, il nous a fait minables, tout une nation, c'est triste et ça se voit. Accélérer le temps même au risque de brûler la vie qui nous reste en tant que nation constitué. Notre temps en tant que tunisiens depuis 50 ans et plus, est comme suspendu dans le vide, comme hors du temps, voilà remettre notre cher pays dans le cours du temps et de l'humain, tout apprendre avec nos différences, dix millions de différences cloîtrées pendant plus que cinquante, avilies, réapprendre notre Tunisie et vraiment l'habiter, errer dans ses pièces vides, pillées, dans ses brisures et ses décombres. Et y trouver sa place même en tâtonnant, même avec maladresse, en se cognant, en se perdant mais dans la concorde et l'apaisement.
Au quotidien les tunisiens sont chacun à sa manière dans le courage, des tunisiens écrasés par la vie quotidienne, c'et l'immense majorité de la Tunisie qui déambule dans ce néant sans fin, leur vie concrète, celle qu'on voit et qu'on croise quand on échappe au baiser de l'Ubu, celle que certaine frange de l'opposition ignore par incompétence ou par manque de courage et d'humanité, ces tunisiens avec leur vie plus que difficiles, dure, compliquée. Et du courage, leur immense courage. Où trouvent-ils ce courage, pour continuer à survivre, jour après jour.
comment font ces tunisiens qui vivent la Tunisie de ben Ali. Il faut les voir dans les transports publics, en commun, dans la rue, dans les cafés, dans les bars, dans les mosquées, dans les magasins. Ils ont l'air si las, si soucieux, si fatigués. Souvent ils parlent tout seuls, la schizophrénie au niveau du caniveau, grommellent à voix basse, toujours, avant le mutisme, la rancoeur, la haine et la folie. La peur de ne pas y arriver, des fois juste de ne pas dépérir, juste de respirer. Les rêves depuis très longtemps éteints, la solitude qui gagne, le dégoût de soi qui s'installe, qui grignote de plus en plus la vie. L'injustice, le mépris qui rendent si fragiles, si démunis. Les tunisiens s'endorment sur leurs décombres, dans nos villes les corps et les esprits s'affaissent, la vie sous la botte du tyran est dure, trop dure pour saisir l'importance de l'enjeu. Voilà ce que me disent les visages des tunisiens. Rien que des problèmes, rien que des soucis, jamais tranquilles, jamais heureux, vraiment heureux. Tout est artifices. Voilà ce que je vois et ce que je sens, en regardant cette armée d'ombres le coffin à la main courant après la pitance, ou assis sur leurs droits et sur leur colère, regardant droit devant eux, nulle part. Comment font-il pour tenir, comment s'en sortent-ils avec cette vie qui leur est faite? comment font-ils devant ce mur qui les empêche d'avancer. Il y' a le poids des choses, la rage qui diminue l'être, les épaules qui toment, l'envie d'en finir et de tout arrêter, de tout laisser tomber et en premier lieu sa propre vie, parce que le système a rendu tout très dur, parce que face à ses horreur tout est perdu d'avance, parce qu'il travaille à grand renfort d'ignominie à se faire oublier dans cette petite vie, sabotée, racornie, si loin des rêves qu'on est censé avoir en tant qu'être humain.
Oui comment font les tunisiens, comment ils tiennent le coup malgré toute cette catastrophe de dictature qui les saigne à blanc, contre tout. Ils s'accrochent et luttent , pied à pied. Ils s'obstinent, ils insistent, inlassablement. Avec d'infinie réserve de patience et de sagesse, je hais la sagesse, et je ne sais pas où ils les trouvent, eux qui sont diffamés par la dictature et par des « élites » aseptisées, comme immatures et futiles. Pour moi ils ont ce courage qui vient de très loin, nous ne savons même pas d'où, ce courage qui nous donne la force de recommencer, encore et encore, à avoir raison du découragement et à gagner un jour, sûrement. Nous sommes dans le siècle, pas la tyrannie et nous sommes visités par des rêves, même dociles, infimes, même fugitifs, des rêves qui un jour rassasieront notre besoin d'être et de bonheur. Alors nous dérangeons, nous nous agrippons et nous tenons bon.
Notre vie de tunisiens post colonisation est vraiment un noeud inextricable, pour nous chaque jour qui vient sous le joug est un mystère. On ne se fait pas des idées sur notre vie commune ou sur notre pays. On ne sait pas ce que l'on veut, ce qu l'on souhaite. On n'a pas de petits ou de grands envies, de petits ou de grands désirs , rien ne dépend de nous. On ne sait jamais, on n'est sûr de rien. Être un Homme, un humain, être un vivant dans le bon sens du terme, c'est rêver d'un vie à soi, d'un bonheur collectif aussi pour lui donner un sens à cette vie, un sens citoyen qui réponde à tout ce qu'on ressent confusément, cet immense et incroyable appel qui déborde du coeur, de l'esprit et de l'âme pour on ne sait quoi, mais à quoi, on est sûr, on a droit, le bonheur simple des hommes libres à travers le monde. Oui même dans notre mutisme, on a peur de trop rêver, on a peur d'être ensemble et d'exiger, peur de se résigner à n'obtenir que des brides, que des bouts, d'être comme d'habitude floués. Et alors on a peur de trop rêver. Mais au fond de nous, c'est ce qu'on ne veut pas. On ne veut pas que notre misérable vie soit ce lent processus qui voit peu à peu, au fil des ans, les portes se fermer les unes après les autres, les mentalités se pourrir par l'ambiance imposée, les tunisiens devenir à leurs manières et façons de faire et de penser des dictateurs, des spéculateurs, des parasites sans âme ni principes, sans autre idéal que de se démerder à n'importe quel prix, même celui d'être plus ordure que l'ordure. Ce que nous devons coûte que coûte éviter, c'est la résignation, éviter de subir et d'accepter. En faire une philosophie. Se résigner sous le joug de la dictature. Accepter la vie comme elle est, faire de la résignation un art de vivre. Je t'appelle mon amour, ma FATMA, pour le temps qui me reste à te voir grandir et t'épanouir du haut de tes dix ans, que comme tout ceux que j'aime et que tu connais, que tu puisses avoir la même ardeur, le même courage,avoir du courage à être soi-même, c'est un vertige. Une grâce violente et cruelle, celle qui nous pousse à affronter notre destin, de gré ou de force. On fait l'histoire, la nôtre et celle de notre terre. On débusque les énigmes. Et même on croise des fantômes. On bute sur des secrets. Tout arrive par bouffées, par effraction, mais qu'importe l'essentiel c'est de ne jamais s'arrêter de prospecter et de chercher, se battre et tout bousculer pour vivre des moments avec ses semblables, comme un viatique pour affronter l'horreur quand on ne sait plus, quand on a peur, ces moments qu'on ne voudrait jamais oublier, ces moments qui nous purgent de la facilité et de la médiocrité. Mon amour d'ange, ma FATMA chérie, ma bouée, ne jamais te résigner, ni être sage. Il faut haïr la sagesse.