Les musulmans et la gauche
par Salma Yaqoob.
Salma Yaqoob est membre fondateur de la coalition Respect et est connue comme militante contre la guerre en Grande Bretagne. Elle était candidate au parlement à Birmingham pour la coalition Respect aux élections générales de 2005 et est arrivée en deuxième position avec 27% des voix. Ceci est son discours lors de Marxism, la série de conférences et de débats organisée chaque année par le Socialist Workers Party à Londres, quelques jours après les attentats du 7 juillet 2005 - cet événement était bien entendu au centre du débat politique à ce moment.
Ma présence à ce meeting est quelque chose que je ressens d’une façon vraiment particulière. Je pensais que nous célébrerions le travail fantastique accompli depuis l’année dernière par le mouvement anti-guerre et par Respect. Mais bien entendu, les attentats récents de Londres ont changé cela.
Pendant que je regardais les évènements se dérouler à la télé, je me suis souvenue de ce que j’avais ressenti, le 11 septembre 2001, en regardant le déroulement d’évènements similaires. Et en comparant ma réaction aux deux situations, j’ai réalisé à quel point j’avais changé - un changement intérieur qui ne peut être déconnecté de votre impact sur moi.
Après le 11 septembre 2001, je ne pouvais pas de débarrasser de la peur. Je ressentais un grand pessimisme vis-à-vis du futur. Avec mes amis, nous avons commencé à nous demander si en tant que musulmans, nous étions en sécurité en Grande-Bretagne. Et si nous devions partir, dans quel autre pays pourrions nous aller ? Même si je me considérais comme une personne relativement intégrée, étant une psychologue, ayant été à l’université et ayant divers amis non-musulmans, j’ai commencé à me demander combien de non-musulmans nous comprenaient vraiment, nous faisaient confiance, nous défendraient ? Bien que tout le monde portait le deuil des victimes du 11 septembre, d’une certaine façon, ma compassion ne comptait pas autant que celle des non-musulmans. Je savais que j’allais être forcée de condamner les attentats, encore et encore, d’une façon qui n’était pas exigée de mes concitoyens.
Après les attentats du 7 juillet 2005, il y a eu beaucoup de similarités avec la manière dont la communauté musulmane a été diabolisée après le 11 septembre mais il y avait aussi une différence importante. Cette fois, je ne me suis pas sentie seule. Cette fois, je n’ai pas ressenti ce pessimisme écrasant. Cette fois, je savais qu’il y aurait des dizaines de milliers de personnes qui comprendraient que lorsque notre gouvernement fait exploser des bombes dans les pays d’autres personnes, cela augmente la probabilité que quelqu’un fasse exploser des bombes dans nos rues en représailles. Le fait qu’un le sondage d’opinion dans le Guardian a montré que les deux tiers des londoniens ont vu un lien direct entre les explosions de Londres et l’invasion de l’Irak, malgré les dénégations désespérées de Blair, a montré la valeur des militants anti-guerre dans leur formation et information de la culture politique de ce pays. Le fait que la vague de racisme juste après les attentats n’a pas été aussi grave qu’elle aurait pu l’être montre la valeur du travail du mouvement anti-guerre pour aider à renforcer les barrières contre le racisme dans ce pays. Tout ces choses, et d’autres encore, montrent la valeur du travail des simples militants du mouvement anti-guerre à travers tout le pays. Grâce à la collaboration entre la gauche et la communauté musulmane au sein du mouvement anti-guerre, vous m’avez redonné espoir et je vous en remercie.
J’ai décrit à de nombreuses reprises le soulagement que j’ai ressenti en croisant des socialistes (ndt : au sens de militants de gauche et d’extrême-gauche) faisant campagne contre la guerre. Cela a marqué pour moi le début d’un nouveau voyage. Mais ce voyage n’a pas été sans ses hauts et ses bas. Au tout début, quand la coalition Stop The War (ndt : « Stoppons La Guerre ») s’est formée, j’ai été confrontée à des socialistes qui se sont constitués en fraction contre la participation des musulmans au mouvement anti-guerre. Ils disaient « nous ne voulons pas de Salma Yaqoob à la tribune, parce qu’elle porte un voile » ; que la seule présence visible de musulmans à des positions proéminentes dans la coalition Stop The War minait d’une certaine façon sa nature de mouvement large et laïque ; que l’expérience de la révolution iranienne prouvait que la gauche et les musulmans ne pouvaient ni ne devaient jamais travailler ensemble. Je ne pouvais pas comprendre leur réaction. Je pensais : Qu’est-ce que l’Iran a à voir avec moi ? Pourquoi sont-ils si obsédés par un bout de vêtement sur ma tête ? Pourquoi ne peuvent-ils voir les musulmans que comme un bloc monolitique et réactionnaire ? Ces attitudes ont été surmontées mais elle ont fait des dommages. De nombreux musulmans qui sont venus aux premières réunions sont partis quand ils ont vu les gens se lever et dire qu’ils ne voulaient pas travailler avec les musulmans. Ils ont dit si vous ne voulez pas travailler avec les musulmans, alors nous ne voulons pas travailler avec vous. Cela a été un recul sérieux, cette perception existe encore dans les communautés musulmanes de ce que signifie travailler avec la gauche.
Je me suis souvenue de cette expérience la semaine dernière en croisant par hasard Tarik Ramadan. Il a commencé à me raconter ce qu’il se passait en France entre la gauche et les musulmans - et je n’arrivais pas y croire. Les arguments idéologiques qui sont avancés par des personnes qui ne sont pas à la marge, mais bien au centre de notre mouvement global. Des personnes comme Bernard Cassen, qui est un des directeurs du Monde Diplomatique, et président d’honneur d’ATTAC. Il a même attaqué le SWP et Respect, en disant que la gauche compromettait ses principes les plus fondamentaux en travaillant avec les musulmans de la façon dont nous l’avons fait en Grande-Bretagne. En disant au fond qu’il ne voulait pas contaminer la partie européenne de notre mouvement avec l’expérience britannique.
Je veux parler de ces questions parce que je pense qu’il est vraiment important que nous participions activement aux débats en Europe. Cette présentation mono-dimensionnelle des musulmans comme un bloc monolithique et réactionnaire doit être contestée. Comme toute communauté, la communauté musulmane est une mosaïque de différentes communautés, expériences et points de vue politiques. Par exemple, quand j’ai été candidate à Birmingham aux dernières élections générales, la plupart des candidats rivaux étaient des musulmans. Il y avait un candidat musulman libéral-démocrate, un candidat musulman indépendant et un candidat musulman conservateur, tous se présentant contre moi. J’ai été aussi celle qui a été la plus attaquée par les extrémistes musulmans qui allaient autour de la mosquée avec des tracts, dans des camions munis de haut-parleurs, disant que je n’étais plus musulmane puisque je travaillais avec des athées et que c’était haram (interdit religieux, en arabe dans le texte). D’un autre coté, j’étais sujette à des attaques d’un autre groupe de musulmans très anxieux qui veulent désespérément, parce qu’ils se sentaient très effrayés et vulnérables, et de façon très compréhensible parce que c’est la réalité dans laquelle nous vivons, être acceptés par le courant dominant. Ils veulent se réfugier derrière un grand parapluie comme le Parti Travailliste et ils disent que moi et mes semblables, en parlant franchement comme je le fais, augmentons la menace qui pèse contre la communauté musulmane,
Par exemple, le même samedi où j’ai rencontré Tariq [Ali], j’intervenais dans une table ronde lors d’un meeting à l’université d’Oxford. La plupart des autres intervenants étaient musulmans. J’ai été calomniée, non par la salle qui s’est révélé pleine de sympathie à mon encontre, mais par des intervenants de la table ronde, membres éminents du Parti Travailliste et des Libéraux-Démocrates, tous musulmans, qui disaient que j’amenais les musulmans dans un cul-de-sac. Que travailler avec ces extrémistes (c-a-d des gauchistes), n’était pas ce que les musulmans devraient faire dans l’immédiat. Nous avons assez d’ennuis comme ça. Donc, nous ne devrions pas nous allier avec ces autres marginaux. J’ai dit oui, je sais que nous sommes marginaux et qu’ils sont marginaux en termes de politique conventionnelle, mais nos valeurs ne sont pas marginales. Nos valeurs de paix et de justice sociale sont partagées par une grande majorité de gens et c’est précisément sur ces valeurs que l’on peut s’unir. Et de toute façon, toutes les positions politiques de principe commencent invariablement par être marginales à l’extérieur, avant d’être plus largement adoptées. L’opposition à la guerre de Bush contre la terreur a commencé avec ses projets d’attaque de l’Afghanistan et nous étions alors très marginaux dans notre opposition. Ce n’était pas une position très populaire ! Mais à partir de cette opposition politique de principe, nous avons posé les fondations d’un mouvement anti-guerre immense, global.
La difficulté dans la construction de mouvements sociaux et d’alternatives politiques plus fortes est de ne jamais perdre de vue ce qui nous unit et je crois que les gens comme Cassen et d’autres dans la gauche française, sont devenus aveugles en ce qui concerne ce point élémentaire. A l’échelle de l’Europe, plus la gauche laissera tomber ses préjugés sur les musulmans, et développera clarté et courage politique pour s’engager avec les musulmans, plus notre mouvement sortira renforcé, pas affaibli.
Je pense que nous avons fait de ce coté, des pas importants en Grande-Bretagne et que d’autres pourraient en apprendre quelque chose. Je pense que c’était un échec tragique de la gauche française de ne pas faire de même et que c’était un des facteurs les plus importants qui explique pourquoi leur mouvement anti-guerre n’a pas atteint les niveaux de la Grande-Bretagne, de l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce. Je ne crois pas en l’argument qui consiste à dire que le fait que les français n’ont pas envoyé leurs troupes était un facteur défavorable à la construction d’un mouvement large parce qu’on aurait pu dire ça aussi de la Grèce et pourtant leur mouvement était l’un des plus impressionnants en Europe. Un des problèmes clés a été un manque de clarté sur comment construire des alliances avec les musulmans, sur certains principes.
Quand je parle aux musulmans, je suis très consciente que je dois amener les gens à mon niveau. Pour faire ça de façon efficace, on doit évidemment établir un rapport avec les gens, à partir de là où ils en sont. Et cela signifie être capable de parler à partir d’un paradigme qui leur parle et qui me parle. Cela veut dire creuser en profondeur dans les sources coraniques, à propos de la vie du Prophète, à propos de la solidarité, de la justice, parce qu’elles sont toutes là. Exactement comme dans toute idéologie ou religion, vous avez des schismes et des interprétations différentes, et je crois comprendre que c’est la même chose avec la gauche ! La centralité du combat pour la justice dans ma foi a été central pour mon engament dans une lutte politique plus large. Plus je lis le Coran, plus je deviens convaincue que c’était non seulement quelque chose que je voulais faire politiquement, mais quelque chose que je devais faire en tant que musulmane. Que ce n’est pas compromettre mes principes mais l’expression de mes principes de travailler avec des non-musulmans de cette manière. Que la ligne de division la plus importante est entre ceux qui se soulèvent contre l’oppression et ceux qui approuvent l’oppression, que ce soit dans notre famille, dans notre communauté ou notre société dans son ensemble. On ne peut être que d’un coté ou de l’autre de cette ligne.
L’ironie du sort, c’est que ces gens qui se considèrent comme des musulmans tellement purs qu’ils ne peuvent pas travailler avec des athées, ont en fait beaucoup plus en commun avec ces gens à gauche qui se considèrent comme des laïques tellement purs qu’ils ne veulent pas que nous, les croyants, les polluions. Donc je pense qu’être dogmatique n’est pas le seul privilège des personnes religieuses.
Ce qui est dangereux c’est que si nous mettons ces barrières dans notre esprit, si nous devenons des idéologues puritains, nous sommes à coté de la plaque. Parce que dans l’immédiat, au coeur de l’ordre du jour néo-libéral, une des choses qui lui permet d’avancer, ce sont les attaques contre les musulmans, et l’islamophobie qui la justifie. Nous ne pouvons pas ignorer cette réalité. Donc, si la gauche tombe dans ce piège, et s’empêtre dans cet argument de savoir si on peut travailler avec des personnes non-laïques, quand en réalité ce sont les personnes qui sont opprimées dans l’immédiat, ce sera un échec.
Si nous voulons que notre mouvement soit fort, si nous voulons créer la plus grande force possible contre le vrai ennemi actuel, alors nous devons avoir une base unitaire réelle pour ça. Cela implique que les personnes religieuses et les personnes non-religieuses agissent ensemble sur un programme politique clair. Je ne parle pas d’une approche à l’eau de rose du genre « tenons-nous par la main ».
A présent je me retrouve dans la curieuse position d’avoir plus en commun avec des militants athées et socialistes qu’avec quelques uns de mes frères et soeurs musulmans. Mais pour moi, ce n’est pas un compromis. Pour moi, c’est vraiment l’expression de ce que je comprends de la notion islamique de la justice. Si vous voulez appeler ça internationalisme socialiste et que j’appelle ça notion islamique de solidarité fraternelle, ce n’est pas important pour moi, pour autant que cela signifie que nous travaillons pour la solidarité avec tous ceux qui sont opprimés dans le monde.
Et vous savez, quand je me tiens ici et que je dis que je crois qu’un autre monde est possible, je ne parle pas seulement du paradis, je parle de ce monde, ici et maintenant. Je suis fière de dire que je suis une des fondatrices de Respect - et c’est une expérience intéressante. Je ne savais pas moi-même où ça irait. J’ai juste senti que nous devions faire quelque chose de ce genre. Je savais que j’avais plus en commun avec des syndicalistes, avec ces gens qui luttent pour l’environnement, avec ces gens qui se battent pour les droits des travailleurs, avec ces gens qui font une campagne incessante contre la guerre, qu’avec ceux qui prétendent parler en mon nom, dans le Parti Conservateur, ou dans le gouvernement Travailliste, ou ces gens insipides du parti Libéral-Démocrate. C’est pour ça que Respect existe. C’est pour une alternative à la politique de l’impérialisme et du néo-libéralisme. C’est très clair que c’est cela notre point commun, et ce que nous mettons de côté, nous le mettons de côté de façon consciente.
Je sens que cette expérience a porté des fruits. Quelques fois, cela signifie aller dans l’inconnu, et ce que nous créons est un peu inconnu. Je ne peux pas vous dire exactement comment tout ça va se goupiller. Mais ce que nous ne devons pas faire, c’est dire que l’état socialiste idéal est comme ceci, et l’état islamique idéal est comme cela, et que par conséquent les deux ne peuvent jamais commencer à travailler ensemble, que par conséquent les musulmans et les socialistes ici ne travaillent pas. Je ne pense pas que ce soit la bonne approche. Et je pense qu’en allant dans l’inconnu avec des bases claires et de principes, en mettant l’accent sur notre terrain commun, nous commençons à construire de vraies relations et nous allons forger une vraie alternative politique à la politique des guerres et des privatisations. C’est la base selon laquelle nous opérons dans Respect et je crois que nous avons établi un modèle important d’engagement politique.
Je vais terminer avec une citation du Coran : elle dit "Défends la justice, même si c’est contre toi-même, ta famille, qu’ils soient riches ou pauvres". Ce que je lis dans ce verset, c’est que c’est facile d’être juste avec les gens qui sont comme nous. Le vrai test c’est se battre pour des personnes qui sont différentes de nous, et qui ne croient pas nécessairement dans les mêmes choses que nous. Et j’entends un écho de cette idée en lisant ce que Lénine a écrit en 1902 quand il disait que quand les gens se soulèvent pour une augmentation des salaires, ce sont de bons syndicalistes, mais quand ils se soulèvent pour empêcher que les juifs soient attaqués, alors ce sont de vrais socialistes.
Notre solidarité est notre force,
Merci beaucoup.
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Féministe et de culture musulmane dans la société française. Une identité sous contrôle
Par Saïda Rahal-Sidhoum
Féministe et de culture musulmane. Voilà un credo qui risque d’être compris comme un paradoxe visant la provocation. Il n’en est rien. C’est, bien au contraire, une affirmation identitaire imposée par un vécu dans une société qui s’arroge le droit de traiter dédaigneusement tout ce qui relève de l’islamité. Si paradoxe il devait y avoir, il se situerait ailleurs, dans le fait d’être, pour tout ce qui touche à la Méditerranée du Sud, en plus grande difficulté pour se situer hors du champ religieux dans une société laïque qu’en pays musulman.
Ainsi, il est plus malaisé pour la pensée de se déployer de façon critique en France — censée être neutre institutionnellement à l’égard des appartenances confessionnelles — lorsqu’est questionnée l’articulation entre société, religion et rapports sociaux de sexes, que dans un pays tel que l’Algérie où l’islam est à la fois religion d’Etat, otage des stratégies de maintien ou de prise de pouvoir et alibi d’un patriarcat méditerranéen fortement contesté.
Face à une mise en accusation permanente de la culture musulmane par les discours dominants, de l’essence délétère attribuée à l’islamité, la mise à distance nécessaire pour objectiver les faits sociaux et leur donner du sens est difficile pour quiconque ne veut pas renier son enracinement dans une mémoire et dans une histoire, c’est-à-dire dans cette islamité entre autres.
Nous sommes nombreuses à ne pas être dupes et à vivre un malaise, pour ne pas dire une souffrance (y compris lorsque nous débattons avec des féministes des pays du Nord avec qui pourtant nous devrions être — par nature et par projet — en proximité) face à la sommation implicite — parfois même explicite — qui nous est faite d’énoncer un reniement à l’égard de l’islam comme preuve d’une bonne conduite garante d’une position juste.
Dès lors, la confrontation d’idées dévie du champ du féminisme vers le champ d’un civilisationnel dans lequel les critères discriminants se confondraient avec l’appartenance à la chrétienté, à la judaïté ou à l’islamité, ces référents culturels étant posés a priori comme facteurs explicatifs et anhistoriques de la nature des rapports sociaux de sexe qui prévalent dans un groupe humain.
Les présupposés du féminisme occidental
Dès qu’il s’agit des femmes des pays où la religion musulmane est majoritaire, nombreuses sont les féministes des pays du Nord (là où une autre expression du monothéisme domine) qui ont une fâcheuse tendance à se désintéresser de l’étude des rapports homme-femme — fondement même du féminisme — dans la société considérée, à ne pas chercher à connaître de l’idéologie en présence — qui en devient secondaire —pour se focaliser sur la mise en accusation de l’islam. La vérification de l’adhésion aux valeurs du féminisme n’est plus de mise, l’essentiel étant que leurs interlocutrices tiennent les discours convenus, à propos notamment de la nocivité de l’islamisme(1). Dès lors, ce qui est attendu des femmes de l’aire musulmane est la désignation de l’islamité comme continent obscur et obscurantiste où se consacre l’infériorisation des femmes(2), quitte, si on prend le cas de l’Algérie pour exemple, à légitimer a posteriori la conduite coloniale instituant le code de l’indigénat et l’exclusion de la citoyenneté des musulmans des deux sexes au prétexte du statut des femmes musulmanes(3).C’est à un véritable arbitrage péremptoire, qui ressemble à une guerre idéologique dont l’enjeu est tout sauf féministe, que l’on est confronté, où sont nominées les "vraies femmes", porteuses d’une émancipation, sans qu’en soient énoncés les critères, et ignorées d’autres femmes, quel qu’en soit le nombre, au prétexte qu’elles seraient aliénées et manipulées (c’est connu, les femmes, autres que celles de l’avant-garde, n’ont pas d’idées propres !). Dès lors, la valeur d’un témoignage, d’une interview, d’un livre, d’une militance, ne s’évalue plus à l’aune des idées et des faits mais en fonction de sa capacité de nuisance à l’égard de l’islam... ce qui ne peut manquer d’interroger les présupposés du féminisme occidental.
Comment ne pas voir que la systématisation des discours réducteurs sur l’islam et les généralisations abusives sur les sociétés de culture musulmane renforcent les stéréotypes réciproques qui conduisent inéluctablement à la défaite de l’universel ?
Comment ne pas s’interroger sur les prises de position variables en fonction des moments et des protagonistes, au-delà même des principes censés être défendus ?
Comment ne pas faire le lien et ne pas s’interroger sur l’indifférence à l’égard des luttes féministes en pays musulman quand le contexte dans lequel sont menées ces luttes ne se prête pas à un discours anti-islamiste ?
Un exemple significatif ? La période qui va de 1980 à 1983 en Algérie et qui se conclura par la promulgation du Code de la famille algérien en 1984(4). Nous étions quelques centaines à combattre publiquement — dans un pays où la possibilité de se réunir en dehors des structures du parti unique le FLN était réprimée par la loi — différentes mesures prises contre les femmes, dont l’interdiction de sortir seules du territoire algérien, et contre les avant-projets du statut personnel qui circulaient ou étaient débattus à l’Assemblée Nationale composée de députés et députées du FLN. Je me souviens que, malgré les manifestations où s’associaient des femmes, y compris pour défendre leurs droits(5), malgré la répression subie, les arrestations et les mises en accusation par une cour spéciale —concernant aussi des femmes ayant connu, en tant que résistantes, les geôles coloniales —, il n’y eut aucune campagne de presse ni aucun mouvement de solidarité en Europe. Le féminisme en Algérie n’était pas à l’ordre du jour de l’internationalisme militant !
Ni le mouvement féministe français, ni les mouvements civiques n’ont condamné la promulgation du Code de la famille organisant systématiquement l’infériorisation juridique des femmes, tout en se mettant en porte-à-faux tant avec la constitution algérienne prônant l’égalité des sexes qu’avec le droit musulman classique protecteur à l’égard des mères ayant la charge des enfants après le divorce, en matière notamment d’aliments et de logement.
C’est pourquoi aujourd’hui je reste dubitative quand je m’aperçois que, après une décennie d’indifférence, le Code de la famille algérien devient prétexte à clamer des solidarités avec les femmes algériennes. J’avoue ma suspicion à cet intérêt soudain surtout quand il s’accompagne de discours dénonçant l’inégalité essentialiste de l’islam ? Je ne suis pas pour ce Code de la famille ; j’ai été l’une de ses farouches adversaires à Alger entre 1980 et 1983. Je n’adhère pas non plus à un projet de société islamiste dans lequel je ne me reconnais pas. Je ne devrais pas avoir à le dire. Pourtant, me voilà, malgré moi, cédant à l’injonction du contrôle d’identité. N’est-ce pas là l’indicateur d’une société où sévit, pour certaines questions — et ce qui relève de l’islamité est de celles-là — le "prêt-à-penser" ? Me faut-il comme préalable énoncer les valeurs qui sont miennes pour pouvoir poser l’exigence du droit à l’expression pluraliste, c’est-à-dire du droit de toutes et de tous à produire de la parole publique, à participer à l’univers symbolique et à la production de sens, y compris pour les femmes de la mouvance islamiste ?
Un autre exemple ? Si on analyse les mouvements de solidarité qui s’expriment en Europe à l’égard des femmes algériennes, il est frappant de voir combien cette "solidarité" est généralement orientée. Ce sont les femmes dont la langue d’usage, l’apparence, l’aspect vestimentaire, le mode de consommation, sont similaires à ceux d’ici, qui sont écoutées. Les autres femmes n’intéressent guère, même quand elles se montrent, pour certaines d’entre elles, soucieuses de la participation des femmes à la vie publique. Elles ne préoccupent pas non plus quand elles font l’objet de la répression étatique, subissent la torture, voire des exactions sexuelles(6) (7) . Pour quelles raisons ? Parce que leurs idées sont jugées irrecevables car entachées d’islamisme, et cela même si elles n’ont commis aucune infraction.
Le rôle des femmes islamistes
Pour ma part, je ne veux me reconnaître que dans un projet de société qui se fonde sur le pluralisme politique, l’égalité de droits entre les hommes et les femmes, le respect des droits de la personne, la liberté de conscience, la sécularisation des institutions, la mise en œuvre de règles de jeu et de procédures qui s’appliquent à toutes et à tous. Cet idéal m’impose de reconnaître la légitimité de penser et de dire des femmes, de toutes les femmes, et de leur droit inaliénable à se faire entendre, au-delà de leurs idéologies respectives. Ce sont ces principes qui me facilitent la compréhension des dynamiques à l’oeuvre dans le corps social algérien et des aspirations dont sont porteuses les Algériennes, y compris islamistes.
En tant que féministe, ce qui m’intéresse c’est d’arriver à identifier et à reconnaître les valeurs dont sont porteuses les femmes quand elles luttent, y compris quand elles le font dans un cadre de références explicitement religieuses. Je veux être capable de comprendre en quoi les femmes, qui considèrent que l’islam est pour elles émancipateur, participent à cette dynamique. Je souhaite voir se confronter nos idées et repérer comment elles participent à la modification des rapports sociaux de sexe en Algérie.
Cette posture intellectuelle est loin d’être confortable à une époque où il est difficile de savoir si l’on est en train d’assister au remake des croisades, à celui de l’enlèvement des Sabines ou au fameux choc des civilisations cher à Samuel P. Huntington(8) qui voit dans "l’islam et la Chine des risques de déclin pour l’Occident."
On se retrouve ainsi dans une contradiction insupportable pour la féministe que je suis : les féministes du Nord se retrouvent entre elles pour interroger les rapports sociaux de sexe, pour construire des solidarités féminines qui subsument les contradictions de projets de société, pour mobiliser la féminitude dans sa diversité afin de faire évoluer les pratiques sociales et le droit(9). Par contre, dès qu’il s’agit des femmes du Sud, et particulièrement des femmes de l’espace musulman, le débat s’enferre dans l’anathème et le slogan. Le discours dominant traite peut-être de "la lutte entre les lumières et les ténèbres" mais ne prend guère en considération les dynamiques en cours ou à impulser pour que le féminin ne soit plus jamais subordonné au masculin. Ce passage du débat sur les rapports sociaux de sexes vers la place à accorder ou pas à la mouvance islamiste a été le piège qui s’est refermé sur le mouvement des femmes en Algérie. Nombre d’entre elles se sont fait l’écho de fureurs intéressées, devenant ainsi otages d’enjeux ne les concernant guère en tant que citoyennes. Il est vrai que cela a permis à quelques-unes de se faufiler par la porte de service pour accéder à quelques illusions de pouvoir payées au prix fort, la rançon étant l’image du mouvement des femmes pour l’égalité des droits dont la crédibilité a été bien mise à mal auprès de l’opinion publique algérienne.
Faute d’avoir su raison garder, l’instrumentalisation des contestations féminines s’est opérée d’autant plus rapidement que le mouvement des femmes, miné par des jeux de pouvoir et des plans de carrière, a été dans l’incapacité de penser stratégie. Il était pourtant porteur d’espérances, ce mouvement, pluraliste dans ses expressions et dans ses aspirations, ferment démocratique d’une société qui, cas unique parmi les Etats de la Ligue arabe, reconnaissait aux femmes, toutes tendances confondues, le droit de s’accaparer la rue pour y exprimer leurs revendications.
Il est vrai que, à partir de 1989, les rassemblements à l’initiative du mouvement des femmes ont été nombreux et revendicatifs, qu’ils ont mobilisé, dans plusieurs manifestations, quelques centaines de milliers de personnes. Il est également indéniable que d’autres rassemblements ont regroupé des milliers de femmes qui se reconnaissaient dans la mouvance islamiste, et notamment le FIS. Ils étaient tout autant légitimes d’autant qu’ils démontraient, eux aussi, au-delà même de visées politiques immédiates, que la question des femmes dans la société algérienne ne pouvait plus être confinée au domestique ou à des débats d’initié(e)s(10).
Pour ne pas avoir su comprendre ce bouleversement des mœurs comme il le méritait, les actrices du mouvement femmes se sont condamnées à ne pas saisir cette lame de fond qui consacrait, y compris chez les militants islamistes, l’irruption du féminin dans la sphère publique, voire politique. Comme de nombreux observateurs, peu au fait de la sociologie algérienne, s’ingéniant à minimiser le rôle des femmes islamistes dans le jeu politique, de trop nombreuses Algériennes, parmi celles qui s’expriment sur la scène publique, n’ont pas voulu s’interroger sur ce phénomène et ses implications.
Cette incapacité à se penser en tant que mouvement de femmes, à construire des alliances, peut s’expliquer par l’inexpérience des militantes n’ayant connu l’euphorie du pluralisme et de la légalité que durant une courte période, de 1989, année de la loi sur le droit d’association, au début de l’an 1992, où l’arrêt des élections avant le deuxième tour pour empêcher l’arrivée du FIS majoritaire à l’Assemblée Nationale(11) a discrédité pour longtemps le jeu démocratique. L’analyse des mouvements féminins en Algérie reste à faire, à travers notamment les liens organiques des premières associations leaders avec les différents partis politiques, existant avant l’agrément, desquels sont issues de nombreuses militantes, quand on n’a pas purement et simplement eu affaire à des commissions femmes de partis se déclarant sous forme d’association légale(12).
C’est cette inexpérience des règles de jeu du pluralisme qui facilite l’instrumentalisation du combat féministe tant par le pouvoir en place en Algérie, maître en matière de manipulation, que par les diverses mouvances politiques algériennes, peu crédibles dans leur adhésion réitérée à la cause des femmes (il suffit d’étudier la place réservée aux femmes dans les partis), et par les différents courants activant en France se recréant du consensus autour du nouvel adversaire : l’islamisme. Cette captation, peu nombreux sont ceux et celles qui sont prêts à l’étudier pour la seule raison de la priorité accordée à la lutte contre la mouvance islamiste. Ceci ne profite pas à la lutte pour l’égalité entre les sexes.
L’enracinement dans la culture musulmane
Féministe et de culture musulmane. Le premier terme de cette assertion est déjà tout un programme dont la complexité n’a d’égale que les ambivalences qu’elle induit, notamment quand on adhère au courant féministe qui ambitionne une société dans laquelle les femmes et les hommes, égaux en droits et en pouvoir de faire, ne se vivent pas comme adversaires mais comme membres de la même communauté humaine. Quant à l’enracinement dans la culture musulmane, c’est une complexité supplémentaire qui, loin d’être une mutilation, est une prise en compte d’un des attributs de mon identité personnelle dans ce qu’elle a d’unique mais aussi d’expression collective. Minimiser la dignité de cette partie de mon humanité me contraint à la défendre. Amalgamer islamité et dangerosité, c’est nier la générosité, c’est nier toute la spiritualité que portent en eux, à l’instar des autres humains, les gens de culture musulmane. C’est en même temps s’arroger le droit exorbitant de réduire autrui à n’avoir d’autres aspirations que celles d’être conforme à l’autre. Ce n’est favorable ni à la communauté humaine en général, ni à la féminitude en particulier.
C’est ainsi qu’est déniée aux femmes musulmanes la capacité de s’emparer du verbe à l’instar de ce que firent d’autres femmes comme celles du Mouvement jeunes femmes en France, d’obédience protestante, qui favorisa une relecture féministe des Évangiles, à travers la théologie féministe de la libération, ou celles des groupes de femmes juives qui osèrent s’emparer de l’étude du Talmud jusque-là réservée aux hommes. N’est-ce pas à ces femmes que le protestantisme comme le judaïsme doit l’existence de femmes pasteur et de femmes rabbin ? N’est-ce pas par la subversion du système mis en place par les ayatollahs que des femmes iraniennes revendiquent aujourd’hui, en Iran même, pour elles-mêmes et en tant que musulmanes, d’autres droits ? Pour ma part, je fais le pari de l’intelligence des femmes musulmanes et défends d’autant plus facilement l’hypothèse de leur faculté d’influencer positivement l’islam que ce dernier a le double avantage de mettre l’homme et la femme sur un pied d’égalité s’agissant de leurs responsabilités et de ne pas édicter de "restrictions quant à l’acquisition du savoir religieux par les femmes ni à leur prise en charge de fonctions religieuses importantes"(13) . L’aire musulmane a déjà eu à connaître des femmes telles que Shuhda bent El Ibari reconnue pour sa pensée critique et sa compétence à vérifier la validité d’un hadith (14) (15). J’ai la conviction raisonnée que ce type de femmes inspirera celles qui pensent trouver dans l’islam les armes de leur salut... terrestre.
Cette espérance, je la nourris de cette culture algérienne dans laquelle j’ai été élevée, dont l’islam est une des dimensions incontournables, quelle que soit par ailleurs la foi que l’on a... ou pas, et qui m’a permis d’être ce que je suis. Nul ne pourra me convaincre que cette culture dans laquelle s’est forgée ma personnalité, qui a produit tant de femmes et d’hommes de qualité et de toutes croyances, soit réductible à quelques clichés. Certes, c’est une société qui n’en peut plus du tribut de sang et de larmes, certes c’est une société qui a connu et connaît des inquisiteurs, des profiteurs et des renégats. Mais c’est aussi une société qui sait chanter la liberté, et ce chant-là, nombreuses sont les femmes qui s’en sont emparé.
Saïda Rahal-Sidhoum
Notes :
1. Faut-il souligner que le suffixe "isme" dont la neutralité sémantique se vérifie pour désigner une communauté de croyance — christianisme, judaïsme, bouddhisme, taoïsme, hindouisme... communisme, socialisme, etc.— se voit perverti dès qu’il s’agit de l’islam pour laisser croire à un prosélytisme, voire une dangerosité.
2. Analyser la subordination du féminin au masculin comme résultant de l’islam, outre l’étroitesse intellectuelle que cela révèle, ne permet pas de construire des stratégies politiques propices au combat d’idées (et non d’extermination physique ou de bannissement) et à l’égalité entre les sexes. Ainsi, si on analyse avec rigueur les textes du FIS en Algérie, on s’aperçoit que le discours développé ne traite guère de l’infériorité des femmes. Il pose par contre le principe d’espaces sexués, ce qui n’est pas la même chose. On a alors affaire à l’habituelle ségrégation sexuelle chère au patriarcat méditerranéen. La condamnation de la promiscuité sexuée relève moins de l’ordre musulman, réduit à la fonction d’alibi légitimateur, qu’à une visée non-avouée de main-mise sur le corps féminin pour s’assurer dans une société confrontée aujourd’hui à une mixité intolérable à certains... Pourtant, l’analyse du patriarcat algérien est reléguée au prétexte de la mouvance islamiste.
3. Statut par ailleurs organisé par l’Etat français qui continue à le mettre en oeuvre à Mayotte, territoire français, où le statut local permet la subordination du féminin au masculin par la grâce notamment de l’article 75 de la constitution française encore en vigueur de nos jours.
4. Je m’érige contre le mythe qui court dans les milieux féministes ou médiatiques en France et qui consiste à voir dans le code de la famille algérien de 1984 un "cadeau fait aux islamistes" alors qu’il ne s’agit — hélas — que de la codification d’une perception dominante des rapports familiaux dans lesquels la femme continue à être pensée normativement comme dépendante du père ou du mari (voir, en 1983, le n° 4 de la revue Sou’al, dirigée par Claude Sixou et Mohamed Harbi, sur Les femmes dans le monde arabe et notamment le texte de Rabia Abdelkrim Chikh intitulé "Une seule question : être autonome ou pas") .
5. Lors des manifestations d’avril 1980 à la Place du 1er mai à Alger (pendant ce que d’aucuns appelleront plus tard "le printemps berbère" alors qu’il s’agissait aussi de revendications pluralistes), quatre banderoles féministes (dont une immense, portée par deux hommes du fait de son poids, qui proclamait : Les femmes ne délèguent leurs paroles à personne) n’intéressèrent apparemment que les forces de police qui s’en emparèrent très vite au contraire des partis de l’opposition algérienne indifférents à la question, des amies féministes françaises dûment informées et des journalistes étrangers qui ne mettaient en avant que la dimension de la revendication culturelle et linguistique qui alors faisait événement.
6. Approuvant ainsi de fait Abelhak Brerhi, sénateur algérien nommé par le président Zeroual et ancien ministre de l’Enseignement supérieur qui déclarait lors d’une émission sur l’Algérie à France Culture en mai 1998, après qu’une intervenante l’eut interrogé sur les viols commis par les forces spéciales, qu’il n’y avait pas à comparer l’horreur des viols qui ont lieu dans les maquis à ceux des commissariats (sic !).
7. Voir notamment les rapports successifs d’Amnesty International qui par ailleurs fournit régulièrement des listes de femmes traitées arbitrairement, du simple fait de leur appartenance propre ou de celle de leur mari ou autre membre de leur famille à la mouvance islamiste.
8. Professeur à l’Université Harvard aux Etats-Unis, il dirige un Institut d’études stratégiques et est l’auteur du livre édité en France par les éditions Odile Jacob, Paris, novembre 1997.
9. Il suffit à cet égard d’observer comment, autour des enjeux de la parité , se sont développées des réflexions et mises en place des stratégies.
10. Le mérite du FIS aura été de rendre incontournables deux questions de société fondamentales pour le devenir de l’Algérie : le rapport entre religion et gouvernance, la nature des rapports sociaux de sexe à établir. Il n’est pas aujourd’hui une Algérienne ou un Algérien qui n’ait un point de vue sur ces questions. Tombées dans le domaine public, ces interrogations indiquent à la fois une sécularisation de la société et une redéfinition des rôles traditionnels.
11. Il faut rappeler que la justification de cet arrêt des élections, par ceux-là mêmes qui les avaient perdues, élections décidées par le pouvoir après qu’il eut reconnu le FIS comme parti légal, était que le FIS arrivant en majorité à l’Assemblée modifierait la Constitution en vigueur. C’était faux. Il suffit de relire la Constitution de 1989 qui ne permettait pas à l’Assemblée Nationale d’amener à sa révision. Art. 163 : La révision constitutionnelle est décidée à l’iniative du Président de la République, votée par l’Assemblée Nationale, soumise par référendum à l’approbation du peuple et promulguée par le Président de la République. Art.164 : Lorsque de l’avis motivé du Conseil constitutionnel, un projet de révision constitutionnel ne porte aucunement atteinte aux principes généraux régissant la société algérienne, aux droits et libertés de l’homme et du citoyen, ni n’affecte d’aucune manière les équilibres fondamentaux des pouvoirs et des institutions, le Président de la République peut directement promulguer la loi portant révision constitutionnelle, sans la soumettre à référendum, si elle a obtenu les trois quarts des voix .
12. La loi organisant les associations dites "à caractère politique" date de février 1989. La première association de femmes à l’utiliser fut "Emancipation". Agréée en mars 1989, son noyau sera constituée de militantes troskystes issues de ce qui est aujourd’hui le Parti socialiste des travailleurs (ex-G.C.R.) autour desquelles s’agrègeront d’autres femmes. La deuxième association déclarée a été "Promotion" créée par des militantes du Parti communiste algérien (intitulé alors PAGS et devenu depuis Ettahadi) et de l’UNFA (organisation féminine du FLN). La troisième fut propulsée par des femmes militantes ou proches d’un autre courant trostkyste, connu aujourd’hui sous le nom de Parti des Travailleurs (ex-OST) et prendra pour nom "Egalité" (selon ses dirigeantes, elle se serait constituée, de fait, dès 1985). Elle connaîtra rapidement une scission. Le nouveau regroupement déclaré prendra pour nom "Triomphe du droit des femmes" et se rapprochera du RCD, parti s’inscrivant dans la mouvance berbériste. Dès décembre 1990, on pouvait dénombrer 17 associations de femmes agréées, dont une de femmes islamistes. A leur côté, de nombreuses autres, d’audience plus locale, se sont activées tout en restant souvent des regroupements de fait.
13. Andezian Sossie, "Femmes et religion en islam : un couple maudit ?", revue Clio Histoire, femmes et société, n° 2 de 1995 consacré à Femmes et religions, Presses universitaires du Mirail, Toulouse.
14. Hadith : propos attribué au Prophète par une lignée de témoins.
15. Voir l’ouvrage cité en note 13.
Post Scriptum :
in "Confluences Méditerranée", N°27, Automne 1998