«Israël ayant attaqué, s’est emparé, en six jours de combat, des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant, il organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour, il qualifie de terrorisme. »
Conférence de presse tenue au palais de l’Elysée par le Général de Gaulle le 27 novembre
1967.
Dans ce discours fameux, qui souleva aussitôt une intense émotion dans le monde, de Gaulle replace de façon magistrale, comme seul il savait le faire, la situation au Moyen-Orient dans sa conjoncture historique, depuis l’époque biblique jusqu’à la déclaration Balfour de 1917, la création de l’Etat d’Israël par l’ONU en 1947 , le déclenchement par Israël de «la guerre des six jours» qui s’est achevée six mois plus tôt par l’écrasante victoire de l’Etat hébreu, et l’affrontement des deux blocs, en dénonçant à la fin «la guerre odieuse» que «l’un des quatre plus grands mène ailleurs» ,dans laquelle il voit des raisons de la tension qui a permis l’éclatement de la guerre. » Car tout se tient dans le monde d’aujourd’hui. Sans la guerre du Viêt-nam, le conflit entre Israël et les Arabes ne serait pas devenu ce qu’il est. »
Contrairement à l’interprétation qui en a été faite généralement, de Gaulle y exprime de façon poétique et même affectueuse son admiration pour le peuple juif dont il relate la merveilleuse histoire, déplore les «abominables persécutions», vante l’ingéniosité et le courage.Le seul passage qui fut retenu est celui où, ayant à l’esprit la politique agressive de l’Etat d’Israël il dit:
«On pouvait se demander,en effet, et on se demandait même chez beaucoup de Juifs, si l’implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des
conditions plus ou moins justifiables et au milieu des peuples arabes qui lui étaient
foncièrement hostiles, n’allait pas entraîner d’incessants, d’interminables, frictions et
conflits.Certains, même, redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles.»
Le colonel Jean d’Escrienne, alors son aide de camp, m’a fait l’honneur et l’amitié de me confier quelques confidences qu’il eut à ce sujet en tête-à-tête avec le Général qui lui dit: "Ah, si seulement on pouvait dire des Français...peuple d’élite, dominateur et sûr de lui. "
Dans son livre passionnant: "Le Général m’a dit", publié chez Plon en 1973, mais
hélas épuisé, il relate une conversation avec le Général, au cours d’une promenade dans le parc de La Boisserie le dimanche suivant la conférence de presse, dans laquelle il lui fait part de l’indignation d’Israël et de la presse écrite et parlée, française et internationale. Le général lui répond «Je n’ai outragé personne! Vous savez très bien, quand on étudie un texte sérieusement et honnêtement, qu’on n’isole pas une phrase de son contexte, à plus forte raison un mot à l’intérieur d’une phrase, sans quoi on altère le sens général, on fausse l’idée exprimée. J’ai dit du peuple juif non pas qu’il était un peuple «dominateur«, mais qu’il était» un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur»: il y a tout de même une sérieuse nuance! Dans un sens, c’est même un compliment que j’ai fait aux juifs; j’aurais mieux compris leur réaction indignée si j’avais dit, par exemple, qu’ils étaient outrecuidants, ce qu’ils sont cependant, en effet, bien souvent!
Quant à la "surprise" de l’opinion, dont vous parlez, vous savez l’avertissement que
j’avais donné: la France considérerait comme agresseur celui qui tirerait le premier.Les
Juifs n’avaient qu’à ne pas tirer les premiers! Le fait d’aimer ou de ne pas aimer le monde arabe n’a rien à voir dans l’affaire: ce monde arabe existe et il est présent sur un territoire qui s’étend du Pakistan jusqu’à l’Atlantique.Ca aussi, c’est une réalité. »
Plus loin, le colonel d’Escrienne fait part de ses propres réflexions:
«Je devais souvent par la suite, penser à cette conversation dans le parc de La
Boisserie...et au regret exprimé: «Un peuple d’élite, dominateur et sûr de lui», gouverné par de Gaulle! Du coup, que de grandes entreprises réalisables, que d’espoirs permis! Il y a, c’est vrai, de quoi en rêver!»
Dans un autre ouvrage aussi riche, «De Gaulle de loin et de près», publié en 1978 chez
Plon, le colonel d’Escrienne relate une conversation avec le R.P. Riquet, où il explique à son interlocuteur: "...Je n’avais jamais compris et ne comprenais pas encore pourquoi les Juifs, sachant la position du Général, hostile à celui qui tirerait le premier coup de feu,ne s’étaient pas arrangés pour que "les autres" aient tiré les premiers, au moment choisi par eux, les Juifs. Cela me semblait très faisable, avec un peu d’astuce!-Le père Riquet m’avait regardé en souriant et fait remarqué que j’évoquais là une "idée de manœuvre" du genre de celles qu’on prête, d’ordinaire, volontiers, aux jésuites!!!»
Tout en ayant signalé les appréhensions que soulevait la création d’un Etat d’Israël dans les conditions discutables qui avaient prévalues, de Gaulle cependant, avec son habituel pragmatisme, prend acte de la réalité et précise: «Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que, pour nous, l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »
Paradoxalement, le passage du discours le plus dur, non pas pour les Juifs, mais pour la politique de l’Etat d’Israël, est rarement cité: c’est celui mis en exergue. Quand on sait l’importance que de Gaulle attachait à la signification des mots, il est clair que le vocabulaire employé: occupation, oppression, répression, expulsions, résistance, terrorisme, est celui de la Résistance française, sa Résistance à l’Allemagne nazie commencée le 18 juin 1940 contre l’occupation de la patrie, les oppressions, répressions, expulsions ou déportations en collaboration avec le régime de Vichy, et qu’il les a prononcés à dessein. Il semble que ces
mots soient passés inaperçus, comme si ce qu’ils expriment ne dérangeait personne, alors qu’ils sont la description de la brutalité tragique de toute occupation par la force d’un territoire. Mais peut-être est-ce justement parce que personne ne pouvait reprocher au Général de dire la pure vérité des faits: l’extrémisme entraîne l’extrémisme et ce que l’un appelle résistance, l’autre le dénonce comme terrorisme.