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A l'occasion de l'anniversaire de la disparition de Bourguiba

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A l'occasion de l'anniversaire de la disparition de Bourguiba

Bourguiba est mort. Ce n’est pas un événement particulièrement gai, mais on ne peut pas dire que ce soit une surprise totale. D’autant que cela avait été annoncé en quelque sorte : un mois auparavant, il avait été admis à l’hôpital militaire de Tunis, y avait reçu la visite de son successeur, et tout cela avait été annoncé, montré… Cela ne pouvait avoir d’autre sens que de préparer l’opinion.
Bourguiba est mort ce jeudi 6 avril 2000.

Je fais partie de ces gens, pas si rares, qui ont attendu, sinon espéré cette mort au siècle dernier, quand elle semblait le seul moyen de débloquer une situation complètement verrouillée. Je ne sais pas si j’aurais alors regretté cette disparition, je ne crois pas.
Et puis on a fait sauter le verrou, et sa vie ou sa mort n’ont plus eu d’importance que pour ses proches, ou pour ceux qui, au pouvoir, craignaient ou appelaient son ombre quand ils faisaient quelque chose qu’ils pensaient risqué.
Non, Bourguiba déboulonné appartenait à l’Histoire. Celle-ci lui rendra justice, décidera de ce qui, dans son action, dans ses raisons et ses déraisons, mérite qu’on s’en souvienne et de ce dont il faudra vite se détourner.
Le rapport que nous, vivant sous son règne, sous son pouvoir, pouvons avoir avec lui, dépend d'abord de nous, de notre capacité à vivre de façon autonome et responsable notre propre vie. Chacun de son côté. Et tous côte à côte ; les uns avec les autres, contre les autres, sans les autres…
Il nous disait : « Je suis votre père ». En ce temps là, nous étions tout de même quelques uns à lui dire : « Non, nous ne sommes pas tes enfants, et nous ne te devons rien. »
Il nous disait : « J’ai sacrifié ma vie pour ce peuple, je me suis consacré à lui ».
Et nous : « Tu mens. Tu as consacré ta vie à ta passion : diriger, conduire, dominer les autres. Et tu utilises aussi bien la force brutale, jusqu’à l’assassinat – n’a-t-il pas revendiqué publiquement l’assassinat de Ben Youssef ? – que les sentiments, le chantage. Et pour rester, il te fallait aussi faire des choses, t’inscrire dans le processus dans lequel les tunisiens se sont faits. »
Il disait…Mais arrêtons là l’énumération. Cet homme, que l’on dit grand, a eu avec nous des rapports difficiles. Qu’il ait cru à son propre discours, c’est possible, mais dans ce cas, force est de dire que, comme le sorcier du magnifique film « Yelen » de Souleyman Cissé, il a vite oublié sa mission « de conduire le peuple » pour ne plus se consacrer qu’à une autre, celle d’empêcher ses fils de lui succéder, et même de vivre tout simplement.
Les champions de « Que la république était belle sous l’Empire » qui disent aujourd’hui leur filiale émotion, leur chagrin, qui, avec une suspecte générosité, “pardonnent à Bourguiba…”, ces gens-là croient pouvoir chasser le désespoir par la tristesse. Ils ont oublié, ils ont voulu oublier que le désespoir d’aujourd’hui a ses racines dans la tristesse d’hier.
La difficulté de parler, d’écrire, de respirer même, voilà qui n’est pas nouveau. Chaque mot, chaque ligne, chaque promenade en ce temps-là était le résultat d’un incessant combat de chacun de nous contre la peur, contre l’opinion négative qu’il voulait nous donner de nous-mêmes, il opposait ses fidèles barbouzes sans cervelle, brillants joyaux de son régime, aux “révolutionnaires en peau de lapin fraîchement débarqués du quartier latin”.
Et comme tous ses confrères, despotes nationalistes ou pseudo-socialistes des Etats totalitaires, il raillait tout autre intelligence que la sienne, il nous crachait son mépris et appelait le peuple (que par ailleurs il méprisait) à nous mépriser pour ce que nous nous servions de notre intelligence. Et il a en grande parti réussi : un jour, alors que nous avions été arrêtés quelques semaines auparavant, on avait demandé à de braves gens, chauffeurs et hommes de peine dans une institution, d’aider à déménager nos affaires, la maison était devenue trop grande (et le loyer trop élevé) sans nous.
L’un d’eux dit très sérieusement sur un ton d’évidence : « Pas étonnant qu’ils soient arrêtés, avec tous ces livres… »
Oui, sous Bourguiba, la culture était suspecte, dangereuse. Cela a continué ? Soit. Mais ça vient de loin.
Nous écrivions avec un code pénal sous le bras. Attention tel mot, telle tournure peut valoir un an, cinq ans, dix ans de tôle. Changer cette phrase, ils pourraient l’interpréter de façon à faire jouer l’article 62 ou 68…
Le délit d’opinion dont toute personne ayant une opinion se sentait coupable se doublait d’une connaissance précise du tarif : nous avions aussi perdu notre innocence…
Il a déclaré la guerre à la jeunesse. C’est lui qui a décrété que, puisqu’elle ne le suivait pas aveuglément, la jeunesse était coupable. Oh, rassurons-nous, pas seulement les intellectuels, les autres aussi. Et pour ceux d’entre nous qui n’avaient pas compris, qui n’avaient pas côtoyé dans les geôles les jeunes suspectés d’avoir volé un auto-radio et sauvagement torturés pour cela – la généralisation de la torture n’est pas récente, et on ne peut que constater qu’en la matière, le régime actuel n’a fait que poursuivre, à sa manière, l’utilisation de méthodes largement utilisées sous Bourguiba - , il a fait distribuer une bonne douzaine de condamnations à mort, des centaines d’années de prison à des jeunes coupables de s’être laissés manipuler par sa milice, par ses sbires, et d’avoir exprimé avec un peu plus d’appétit les raz le bol de tous, en juin 1967 comme en janvier 1984…
Cet homme-là, qui n’aurait jamais pu rester au pouvoir sans le syndicat, sans l’autonomie du mouvement syndical qui a choisi de l’appuyer contre Ben Youssef, cet homme n’a jamais rien haï autant que la liberté syndicale, que l’autonomie des travailleurs.
Et il a poussé le machiavélisme, la perversité peut-être, jusqu’à essayer sans cesse de faire détruire les syndicats par ceux-là même qui les dirigeaient et l’avaient quelquefois défié. Le syndicat, parce qu’il est enraciné dans ce peuple, dans son histoire, a résisté. Il lui est arrivé de plier, de courber l’échine, toujours il s’est redressé, jamais il n’a rompu…
Si on doit parler de Bourguiba avec le seul recul des quelques années qui nous séparent de sa toute puissance, qu’on se rappelle comment nous ne pouvions vivre nos amitiés, nos amours, nos passions, pour les autres ou pour une culture ou une idée, sans avoir toujours à nous cacher. Nous étions en prison avant d’être jugés, avant que ne se referment derrière nous les portes de celle du boulevard du 9 avril. Une part énorme de nous-mêmes était sacrifiée à la volonté de puissance, au désir de pérennisation de cette toute puissance. Même quand elle faisait de la Tunisie la risée des nations, avec l’union acceptée puis brisée avec la Lybie, avec la proclamation de la présidence à vie, avec les valses de ministres au gré des caprices de l’entourage, avec les chutes de l’entourage, en fonction des manipulations des uns ou des autres, avec enfin la sinistre période où il demandait des têtes, sans comprendre que c’était la sienne qui allait tomber.
Il a fait, il a fait…
Qu’importe, l’Histoire jugera. Nous, moi, ce que j’ai à dire c’est que j’ai eu la chance d’être d’un pays qui pouvait vivre autrement, mieux, avec plus de créativité, d’humour, de joie. Et qu’on ne me dise pas : « Regardez tel ou tel pays, c’est bien pire. » Cela ne me convainc pas. Nous avions des potentialités, un éventail de chances supérieur à celui de bien d’autres, Bourguiba lui-même en a peut-être été une à un moment, lorsqu’il a osé s’attaquer à des tabous, apporter de l’espoir, encourager l’accès à l’instruction…
Et puis cet homme a cédé au péché d’orgueil, à la tentation de la toute puissance.
Bienheureux César à qui un bouffon rappelait tout au long de ses déplacements : «Souviens-toi, César, que tu es mortel ! »
Celui-ci ne s’est plus souvenu. Il a dilapidé son héritage, notre héritage, a sacrifié à l’autel de son orgueil toute la jeunesse, toute la pensée. Que pouvait-il laisser derrière lui?
Pour moi cet homme, qui n’a pas fait que des horreurs, a tout gâché en n’acceptant pas de partir, en ne préparant pas son départ. Lui pardonner ou pas n’a pas de sens. Il nous a mis dans une situation où il était devenu si important qu’il parte que beaucoup d’entre nous en ont oublié de demander des garanties aux successeurs.
Alors… Une page de tournée ? Probablement…
Gilbert Naccache
Fin avril 2000
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