Hadopi : interview d'un chasseur d'adresses IP
La loi Création et Internet prévoit d'avertir de sanctionner automatiquement les internautes dont l'adresse IP est collectée sur les réseaux P2P. Mais qu'en pensent les spécialistes de la
chasse aux infractions ? Nous avons interrogé Frédéric Aidouni, l'auteur du logiciel LogP2P utilisé par la gendarmerie et des services de police dans plusieurs pays pour détecter les échanges
de contenus pédophiles. Il n'est pas tendre avec le projet de loi...
Riposte graduée, P2P, Piratage
Numerama : Comment fonctionne concrètement la détection des adresses IP utilisées pour pirater des contenus sur Internet ?
Frédéric Aidouni : Tout dépend du protocole utilisé. Par exemple sur eDonkey, les fichiers sont reférencés par une clé, presque unique. Dans le cas de recherches massives, c'est elle qui est
utilisée. On commence donc par créer une liste des clés que l'on recherche, puis on recherche les potentiels diffuseurs des fichiers associés à ces clés. Partant de cette liste de potentiels
diffuseurs, il convient de vérifier auprès de chacun d'eux s'ils diffusent réellement les fichiers recherchés, c'est-à-dire qu'il faut les télécharger. Puis il faut les valider, les écouter ou
les visionner, selon le type de média.
Il existe des technique de "validation automatique" mais j'ignore leur valeur juridique.
Dans le cas d'une hypothétique mise en oeuvre de l'Hadopi, il y a fort à parier que les enquêteurs se concentreront sur les diffuseurs massifs, car valider l'ensemble des fichiers
potentiellement diffusés à un instant est l'affaire de plusieurs années... Et le système évolue à chaque minute.
L'Université de Washington est parvenue l'an dernier à faire accuser des imprimantes en réseau en injectant leur adresses IP dans des trackers BitTorrent. The Pirate Bay a également menacé
d'injecter des adresses au hasard sur ses trackers. N'y a-t-il pas un risque de faux positifs sur les outils de détection utilisés par les ayants droit ?
Les risque de faux positifs sont faibles si les contenus sont récupérés (c'est-à-dire téléchargés, ndlr) et validés. J'insiste sur le fait qu'établir une liste de diffuseurs potentiel n'est pas
suffisant. Je pense que le téléchargement lui même ne constituant qu'un commencement de preuve, la simple liste apparait comme un commencement de commencement de preuve... pas grand chose en
fait.
S'agissant des injections de faux positifs, cela ne constitue que le début de la riposte. Qui peut être décisif si la loi indique qu'une liste de diffuseurs est suffisante. Il serait amusant
que les utilisateurs de systèmes d'échanges pair-à-pair mettent en oeuvre des techniques que les ayants droit ont tenté d'utiliser il y a quelques années...
Quel impact peut avoir l'exigence de télécharger le contenu sur chacune des adresses IP pour éviter les faux positifs, en terme de coût et/ou de volume d'interception des adresses IP ?
C'est colossal. Tout dépend du mode opératoire utilisé par les enquêteurs, mais de toutes les façons il convient de télécharger des contenus pour valider le constat d'infraction. Or comme je
l'ai dit, tenter de télécharger tout ce qui semble être diffusé est hypothétique, et de toute façon il n'en reste pas moins qu'au final, il faudrait saisir et analyser les disques (pour être
certain de la culpabilité, ndlr).
Au moment où une adresse IP est interceptée, l'utilisateur peut-il avoir la certitude que le contenu qu'il télécharge est bien le contenu qu'il souhaite, ou peut-il télécharger un contenu
contrefait en pensant télécharger autre chose ?
Cela arrive tous les jours. Il existe meme des sociétés qui possèdent des batteries de clients eMule/eDonkey qui diffusent des fichiers au nom "alléchant" dont le contenu n'est en fait qu'une
publicité pour des services payants.
Le seul moyen d'éviter les faux-positifs est de valider à la fois la source et le contenu. En l'occurence, c'est ce que fait LogP2P depuis décembre 2002...
En cas de faux positif, le ministère de la Culture propose aux internautes de fournir leur disque dur comme preuve de leur bonne foi. Que pensez-vous de cette proposition ?
C'est absurde. A la fois parce-qu'elle est contraire aux usages puisque l'utilisateur n'a pas à prouver qu'il est innocent, mais plutôt qu'il n'est pas coupable. Ensuite parce qu'une infime
fraction des utilisateurs d'ordinateurs sait ce qu'est un disque dur. Le reste des utilisateurs sait ou connait quelqu'un qui sait effacer toute trace.
Logp2p est-il déjà utilisé directement ou indirectement par des ayants droit, ou pourrait-il l'être dans la mise en oeuvre de la riposte graduée ?
Non, et oui. Mais non, ce ne sera pas le cas dans l'avenir. LogP2P vit sa vie depuis quelques années déjà, dans le cadre strictement de la lutte contre la diffusion de contenus à caractère
pédo-pornographiques. Il vaudrait mieux demander à ceux qui l'ont financé et en détiennent les droits de diffusion, Action-Innocence, une ONG ... Suisse. Car en France, on prefère financer la
protection des majors.
C'est d'ailleurs amusant que le financement d'un développeur pour réaliser ce type d'outil a coûté beaucoup moins cher que la campagne de communication du projet Hadopi. CQFD
En substance, tout cela ne tient pas debout. On ne voit jamais passer dans les motivations chiffrées des ayants droit qu'un seul nombre, la baisse globale. Jamais la ventilation par genres
musicaux, par réalisateur ou
producteur. Est-ce que tout cette masquarade ne ressemble pas furieusement à un caprice d'épicier incompétent ? Ces épiciers au bras long se sont tirés dans le pied dans les années 1980, en
sortant le premier lecteur de CD connectable à un ordinateur, sans envisager une seule minute les conséquences. J'ai ouvert des huitres hier soir qui étaient sacrement plus visionnaires !
N'importe quel observateur appellerait cela une erreur de gestion.
Alors il va y avoir des contre-mesures. Peut-être contournées. Jusqu'au moment où n'importe quel utilisateur de système d'échange de fichiers pair-à-pair sera anonyme. Les surcoûts en terme
d'anonymisation seront
gentiment absorbés par les infrastructure de transport comme la fibre optique. Les diffuseurs de vidéos de viols de bébés seront désormais sereins, et qui sait, peut-être cet anonymat
permettra-t-il à des réalisateurs en herbe de laisser libre court à leur envie de "films à la maison". Merci l'Hadopi.
Merci Frédéric
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La loi Hadopi votée à la sauvette par 16 députés !
Alors que le vote n'était pas prévu avant la semaine prochaine, les quelques députés présents à l'hémicycle à la fin de la discussion sur la loi Création et Internet ont été priés de passer
immédiatement au vote, contrairement à l'usage. La loi a été adoptée, en attendant son passage en CMP puis au Conseil Constitutionnel.
Riposte graduée, Politique
On peine à en croire la démocratie dans laquelle on prétend vivre et écrire. Après 41 heures et 40 minutes d'une discussion passionnée sur le texte, il ne restait qu'une poignée de courageux
députés autour de 22H45 jeudi soir lorsque l'Assemblée Nationale a décidé, sur instruction du secrétaire d'Etat Roger Karoutchi, de passer immédiatement au vote de la loi Création et Internet,
qui n'était pas attendu avant la semaine prochaine. Un fait exceptionnel, qui permet de masquer le nombre important de députés UMP qui se seraient abstenus si le vote s'était fait, comme le
veut la tradition, après les questions au gouvernment mardi soir. Ainsi l'a voulu Nicolas Sarkozy.
Les protestations du centriste Jean Dionis du Séjour n'y ont rien changé. "On est 2,5 % du Parlement", constatait-il pourtant d'un rapide calcul désolé, lui qui fut l'un des rares députés à
avoir été omniprésent dans l'hémicycle pendant toute la durée du débat. Mais il a alors appris que son président de groupe François Sauvadet, qui lui ne s'est pas présenté une seule fois au
débat, avait donné son accord pour ne pas fixer de date ultérieure à un vote solennel. Quant aux députés socialistes, à l'attitude décidémment bien ambigue, ils n'ont pas jugé utile de s'en
émouvoir. Emballez, c'est voté. Quatre députés ont voté non (Martine Billard, Patrick Bloche et deux députés non identifiés), et une dizaine de mains se sont levées sur les bancs de la majorité
pour voter oui. En tout, 16 députés étaient dans l'hémicycle au moment du vote.
Ca n'est pourtant pas rien qu'ont adopté les députés, en attendant le vote final qui suivra la Commission Mixte Paritaire du 9 avril, chargée de concilier les quelques divergences entre le
Sénat et l'Assemblée.
Dans le seul et unique but affiché de protéger les intérêts d'une partie de l'industrie culturelle (et non des artistes), les députés ont créé un tribunal d'exception, l'Hadopi, qui aura pour
charge d'avertir et de sanctionner des internautes dont le seul tort avéré aura été que leur adresse IP apparaisse sur des relevés d'infractions effectués, on ne sait trop par quelle méthode,
par des ayants droit. Même si l'on connaît d'ores-et-déjà l'énorme risque de faux positif, le seul moyen pour l'internaute innocent de plaider sa bonne foi auprès de l'Hadopi sera d'avoir
installé au préalable un logiciel de sécurisation labellisé par l'Etat, qui sera contrôlé à distance et en permanence par une société privée. Un véritable spyware imposé par l'Etat, aux
conséquences funèbres, qui révèle en réalité le but principal de la loi : obliger chaque internaute à équiper son ordinateur d'un filtre, qui permettra de cacher ces pirates que l'on ne saurait
voir, et surtout demain, de sacrifier la liberté d'expression. Le tout en bafouant allègrement les droits de la défense, puisque malgré la mise en place d'une usine qui sera chargée d'envoyer
10.000 avertissements par jour et de prendre 1.000 décisions de suspension par jour, les internautes qui se sentent accusés à tort n'auront pas la possibilité de contester les accusations, ou
alors uniquement après leur condamnation, sans suspension de la peine. Et bien sûr, sans qu'il soit matériellement possible de démontrer son innocence, pourtant réelle, sauf à produire
d'improbables preuves qui n'en sont pas.
Et l'on nous dit que "tous les artistes" sont d'accord avec cela ? Qui peut le croire ?
En tant qu'internautes, la loi Création et Internet nous est totalement égale. Elle ne changera rien, ni pour les pirates qui ont déjà trouvé les failles ni pour les artistes qui ne mettront
pas un centime de plus à leur déclaration d'impôts grâce à la riposte graduée. Mais en tant que citoyens, cette violation des principes qui fondent la République nous révulse. Elle aurait
pousser, en d'autres temps, à l'insurrection. Et elle poussera, c'est certain, à la désobéissance civile. Si la démocratie étatique ne s'accomode pas d'Internet, l'Internet démocratique se fera
sans l'Etat.
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