Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Mohammad Abdouh au cœur de la Nahda (2/2)

Mohammad Abdouh au cœur de la Nahda (2/2)


 par Souad Khaldi

Le rôle de Mohammad Abdouh dans le mouvement réformiste

Jamal al-din al-Afghani et le Cheikh Mohammad Abdouh sont considérés comme les deux fondateurs du mouvement de renouveau islamique. Le point de départ de leur réflexion était la décadence sociale et culturelle du monde arabo-islamique. Ils contribuèrent à libérer l’esprit arabo-musulman sclérosé par des siècles d’immobilisme intellectuel.

Alors qu’il était étudiant, Mohammad Abdouh se rendit compte de " l’engourdissement "  intellectuel de la société égyptienne ainsi que de son retard par rapport à un Occident conquérant. Son sentiment d’insatisfaction le poussa à chercher les causes de ce retard et à trouver des remèdes permettant de faire face à l’impérialisme occidental. Il battit sa réflexion autour de deux problèmes qui furent au centre de son action réformiste : « l’état d’ignorance et de paresse intellectuelle des musulmans »[1], et la lutte contre l’impérialisme occidental.

Le Cheikh Mohammad Abdouh souhaitait principalement œuvrer à trois réformes : la réforme religieuse, la réforme de la langue et la réforme politique[2].

Cependant, il abandonna très vite la réforme directement politique. A la suite de l’échec de la révolution égyptienne de 1882 et de la répression qui la suivit, Mohammad Abdouh proposa à Jamal al-din al-Afghani « l’idée que nous délaissions la politique et que nous nous retirions dans un endroit éloigné de la surveillance des pouvoirs et que nous enseignions et que nous éduquions des élèves que nous aurions au préalable choisis selon nos critères. Il ne se passerait pas dix ans que nous n’ayons tant et tant d’élèves qui nous suivraient et seraient prêts à quitter leur patrie pour aller de part le monde pour répandre la réforme exigée qui se diffuserait ainsi de la meilleure façon »[3].

Totalement opposé à l’idée d’abandonner l’action politique au profit de l’enseignement, Jamal al-din al-Afghani lui aurait répondu : « Tu es écœurant ».[4]

Le maître et le disciple étaient en désaccord sur les moyens et les modalités du changement. Alors que Jamal al-din al-Afghani prônait l’action révolutionnaire, Mohammad Abdouh envisageait une réforme sur le long terme qui prendrait plusieurs décennies. Il pensait qu’aucun changement profond ne pouvait se réaliser sans un bouleversement des mentalités. Il accordait une place centrale à l’instruction et à l’éducation du peuple : « celui donc qui veut le bien de son pays doit porter tous ses efforts sur l’amélioration de l’éducation ; à la suite de l’amélioration il réalisera toutes les autres réformes, à condition que celles-ci soient légitimes, sans fatigue de l’esprit et sans effort de l’âme. »[5].

Mohammad Abdouh estimait que le progrès ne pouvait être assuré qu’en passant par une réforme de l’éducation, et plus particulièrement de l’éducation morale et religieuse : « Nous voulons surtout attirer l’attention des pères de famille, que Dieu les guide, de ne pas donner à leurs enfants une éducation qui aboutisse à troubler leur esprit et à mettre du désordre dans leur pensée »[6].

Au contraire Jamal al-din al-Afghani était un révolutionnaire pour qui il s’agissait avant tout de renverser l’état des choses. Son but premier était de provoquer une révolution libératrice permettant au monde musulman de s’émanciper de la tutelle occidentale. Il pensait que les peuples musulmans, une fois la révolution accomplie, «  trouveraient en eux-mêmes, dans leur conscience et leur histoire, les éléments nécessaires pour réaliser un état meilleur  »[7].

Dans son autobiographie, le Cheikh Mohammad Abdouh définit les priorités dans son projet de réforme :

« J’élevais surtout ma voix pour réaliser deux grandes tâches : la première consistait à libérer l’esprit des chaînes du taqlīd ; à comprendre la religion comme la comprenaient les premiers musulmans, avant que les dissensions n’eussent surgi entre eux ; à remonter à ses sources premières ; à la présenter comme une balance que Dieu nous a donnée pour éviter les exagérations de la raison humaine et diminuer ses erreurs ; et pour nous permettre d’atteindre l’état que Sa sagesse divine a assigné à l’humanité. […]. En lançant cet appel, je m’éloignais tout aussi bien du parti qui voulait que seules les sciences religieuses fussent enseignées que de celui qui ne s’intéressait plus qu’aux sciences modernes ; et ces deux grands partis se partageaient la nation.

Ma seconde tâche avait pour but de régénérer la langue arabe, tout aussi bien celle qui était employée dans les documents officiels échangés entre les ministères et les grandes administrations que celle qui était employée par les journaux dans leurs articles et leurs traductions, ou par les simples particuliers dans leur correspondance privée ; car à cette époque il n’y avait que deux genres de style et tous les deux offensaient le bon goût et reniaient l’esprit arabe.

Et je lançais aussi un appel en faveur d’une autre réforme que les gens ignoraient et dont ils ne semblaient même pas comprendre la portée, cependant cette réforme est la base de la vie sociale et les Egyptiens ne sont tombés en décadence, et n’ont été humiliés par leurs voisins, que parce qu’ils l’avaient négligée. Elle consiste à tracer une ligne de démarcation bien nette entre les droits qu’a le gouvernement sur le peuple, et c’est le droit d’obéissance, et ceux qu’a le peuple vis-à-vis de son gouvernement, et c’est le droit de la justice. » [8].

A travers ces quelques lignes, nous pouvons remarquer que Cheikh Mohammad Abdouh s’était d’abord engagé dans une réforme religieuse. Cette réforme devait se concrétiser dans l’éducation de la population. Sa préoccupation de la maîtrise de la langue arabe n’était qu’un prolongement de cette réflexion. En effet, l’enseignement de la langue, moyen de libération, lui paraissait prioritaire. Ainsi dit-il : « Réformer notre langue est un moyen de réformer nos croyances. Et si les musulmans adoptent des dogmes et des croyances corrompus, c’est qu’ils ne comprennent pas les textes arabes de leur religion et cela est dû, sans doute, au fait qu’ils ignorent leur langue et qu’ils méconnaissent la richesse scientifique et littéraire qu’elle contient. »[9].

Mohammad Abdouh estimait que la langue arabe classique, riche, claire et souple, avait été corrompue par la décadence de la culture arabe. Lui et son disciple Saad Zaghloul, entre autre, ont œuvré pour la renaissance de la langue arabe notamment dans leur participation à la rédaction du journal al waqai al-misriyya. Ils y expliquaient que l’art du bien écrire consistait à écrire simplement et clairement.

Le but de Cheikh Mohammad Abdouh était de promouvoir une réforme sociale et morale des sociétés arabo-islamiques, et plus particulièrement de la société égyptienne[10]. C’est pour cette raison que toute sa vie il a cherché à combattre les coutumes, les mœurs, les croyances populaires, les abus sociaux, et surtout à réformer l’enseignement à al-Azhar. Ainsi, il affirma alors qu’il était Moufti : « Le but de la réforme religieuse est de diriger la foi du Musulman dans sa religion, de manière à le rendre meilleur, d’améliorer ainsi sa condition sociale. Redresser les croyances religieuses, mettre fin aux erreurs, conséquences de l’incompréhension des textes religieux, si bien qu’une fois les croyances purifiées, les actes soient conformes à la morale, telle est la tâche du réformateur musulman. »[11].

La religion était donc pour lui la meilleure méthode pour effectuer une réforme sociale et morale. Il fallait donc commencer par réformer la religion pour réformer l’ensemble de la société.

Il ne cessa de critiquer l’enseignement traditionnel, notamment celui dispensé à al-Azhar qu’il chercha à réformer. Au cours d’un échange avec le Cheikh al-Bahiri qui défendait l’enseignement traditionnel dispensé à l’université d’al-Azhar, Muhammad Abduh lui répondit : « Si j’ai une parcelle de savoir authentique aujourd’hui et dont il vaille la peine de faire mention je ne l’ai eu qu’après avoir, pendant plus de dix ans, balayé de mon esprit les saletés d’al-Azhar et jusqu’à ce jour je n’ai pu atteindre la propreté que j’aurais souhaitée ».[12]

Il estimait que l’éducation était la seule voie capable de sortir les pays arabo-musulmans de leur ignorance et de les libérer de l’occupation étrangère. Cependant, il ne concevait pas une éducation qui soit basée sur autre chose que sur les principes de la religion[13].

Nombre des reproches de Mohammad Abdouh visaient les oulama (littéralement "savants" mais a aujourd’hui pris le sens de savants dans le domaine des sciences de la religion musulmane). Il souffrait beaucoup de leur attitude conservatrice et il disait d’eux qu’ils « enchaînaient la pensée par les coutumes et l’asservissement par les coutumes »[14].

Son attitude face à l’orthodoxie musulmane de son époque peut être résumée en trois points : le refus de l’autorité des madhahib (écoles de jurisprudence musulmane), le rejet du taqlid (imitation " aveugle " des prédécesseurs), et l’importance de l’ijtihad (Le mot ijtihad dérive du verbe ijtihada qui signifie littéralement " faire des efforts ". Ce terme est rapidement rentré dans la terminologie du droit islamique pour désigner « l’effort en vue de formuler un jugement indépendant sur une question légale »[15]). Il contestait l’autorité des madhahib qui reposait sur l’ijma (le consensus) car il estimait qu’il était impossible de renfermer toute la religion dans quatre écoles[16].

De plus, il considérait aussi que ses contemporains musulmans ne pouvaient pas vivre avec une législation établie à peu prés au troisième siècle de l’Hégire[17]. Il fallait concevoir un islam en accord avec chaque époque. C’est pour cette raison qu’il rejeta toute sa vie le taqlid  et qu’il exigea de tout musulman un ijtihad. A travers l’ijtihad, il entendait remonter aux premières sources de l’islam, au temps des salaf, les premiers musulmans, avant que n’apparaissent les dissensions. De plus, le Cheikh Mohammad Abdouh accordait une grande importance à l’usage de la raison et à la relecture des textes sacrés.

 

 



[1] Tariq RAMADAN, op. cit., page 99.

[2] Mohammad IMARA, al-imâm Muammad ’Abduh mujaddid al-islâm, Beyrouth, Ed. al-mu’assasa al-’arabiyya li-d-dirâsât wa-n-nashr, 1981, page 47.

[3] Tariq RAMADAN, op. cit., page 105.

[4] Ibid., page 105.

[5] Mohammad ABDOUH, Rissalat al-Tawhid. op. cit., page 30.

[6] Ibid., page 30.

[7] Ibid., page 30.

[8] Tariq RAMADAN, op. cit., page 97.

[9] Osman AMIN, op. cit.,  pages 212-213.

[10] Albert HOURANI, op. cit., page 144.

[11] Osman AMIN, op. cit., page 197.

[12] Tariq RAMADAN, op. cit., page 120.

[13] Tariq RAMADAN, op. cit., page 122.

[14] Mustapha ALAMEDDIN, op. cit., page 21.

[15] Mohammed IQBAL, Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, Monaco, Editions du Rocher/Editions Unesco, 1996, page 149.

[16] Osman AMIN, op. cit., page 125.

[17] Ibid., page 127.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article