Voici un break Volvo qui s’arrête. monsieur en sort le premier et se dirige d’un pas un peu trop décidé vers les lieux d’aisance. Sa femme, elle, porte une glacière vers une table et deux bancs en ciment. Lorsqu’il revient, l’homme ne lui adresse pas la parole et se met à manger l’un des deux sandwichs qu’elle a posés sur une assiette en carton. Il mâche en bougeant à peine les maxillaires tout en observant les occupants d’un van immatriculé au Danemark.
Ils sont quatre jeunes, deux garçons et deux filles, visiblement heureux de se dégourdir les jambes. Plein d’entrain, ils lancent des bonjours à tous ceux qu’ils croisent. Bon appétit, disent-ils même à celui qui a attaqué son second sandwich et qui leur répond d’un faible signe de tête. Justement, la tête, pourquoi la fait-il ? Pas un mot, pas un merci à l’épouse qui le sert et qui pique d’une fourchette en plastique blanc de la salade verte dans une barquette transparente.
L’a-t-elle obligé à s’arrêter ce qui, du coup, a cassé sa moyenne ? Elle a dû insister, lui répéter que pour leur bien commun, un arrêt toutes les deux heures est nécessaire comme le martèlent les panneaux électroniques qui surplombent régulièrement les voies de l’autoroute. Oui, peut-être, a-t-il dû lui rétorquer avant de céder, mais ça, c’est réservé aux autres. Moi, je veux arriver à temps pour l’Ile de la Tentation.
Une Peugeot 307 vient de s’arrêter. Immatriculée en Belgique. Son unique occupant est un rouquin, la trentaine, de grosses lunettes métalliques. Pas de pause pipi pour lui, ni de pause miam-miam non plus. En fait, le voilà qui se met à cavaler sur le bitume ce qui distrait, pour un temps, les autres voyageurs. Une petite course pour commencer puis des pas chassés suivis d’un net ralentissement et enfin un nouveau sprint qui manque de mal se terminer parce qu’un camion rouge vient de s’engager un peu trop vite dans l’aire de repos. En nage, visiblement fier de lui, le jogger remonte dans sa voiture et repart. Un Danois applaudit.
La dame de la Volvo tend un thermos à son époux au visage toujours fermé. Il refuse d’un geste puis se ravise. Va quand même pas rater le p’tit noir, non ? Pendant qu’il se sert, madame range la glacière dans le coffre puis se dirige vers la petite maisonnette où coule une eau qu’un panneau, qu’on a du mal à croire, affirme être potable. Monsieur, lui, a fini son café et s’est déjà installé au volant. Regards fréquents à sa montre, doigts qui tapotent le tableau de bord. Allons, madame, dépêchez-vous, votre époux sent qu’il a encore une chance de sauver sa moyenne.
Les Danois sont partis, la Volvo aussi. L’endroit semble bien plus calme qu’un square parisien. Bien sûr, il y a le proche grondement de l’autoroute mais, en tendant bien l’oreille, on entend chanter les oiseaux. Et pourquoi pas une sieste. Il fait tellement chaud. C’est sûrement l’intention de ce couple - la cinquantaine - qui vient d’arriver dans une Lexus, la voiture des faux riches affirme une dame à son époux qui semble n’y connaître goutte à l’automobile et au luxe. Dans la Lexus, donc, c’est la sieste. Oui mais voilà, monsieur a éteint le moteur, fermé les portières et branché l’alarme. Résultat, à chaque fois que lui ou sa femme bouge, un, deux, trois bips annoncent la sirène qui se déclenche immanquablement.
Au début, sous les châtaigniers, on rit et on s’amuse. Ah, ces Néerlandais sont tout de même bizarres. De quoi ont-ils peur ? Peut-être qu’on leur a conseillé de se méfier des gangs qui attaquent les touristes sur les aires de repos. Le problème, c’est que la plaisanterie stridente se répète plusieurs fois et que cela commence à râler sec. Le désagrément a pourtant un effet bénéfique. Il permet aux deux couples installés sur la pelouse, à quelques centimètres l’un de l’autre, d’entamer une discussion bien sonore.
Il pourrait la débrancher son alarme ? Ah ça oui, et vous allez où comme ça ? En Suisse et vous ? Nous, on s’arrête à Besançon. Remarquez, on pourrait pousser jusqu’en Suisse mais on ne l’a jamais fait. Ça roule bien là bas ? Bien sûr, sauf que les Suisses, ça conduit un peu comme les Parisiens ; z’êtes pas Parisiens, hein ? Non, on vient de Normandie et vous ? De Lille ; vous devriez essayer. Essayer Lille ? Non, la Suisse (rires). Ouais, mais ça doit être cher, non ? Pas trop et puis, là bas, on paie rien pour rouler sur les autoroutes. Comment ça rien ? Presque rien : juste la vignette et on a le droit de rouler toute l’année : ça coûte vingt-cinq euros ! Quoi ! Mais c’est ce qu’on paie pour un trajet entre Fleury-en-Bière et Besançon-Ouest ! Hé oui, ça coupe le sifflet, hein ? Attention, faut pas tricher. La première année, la vignette, je l’ai posée sur du papier adhésif transparent, comme ça j’aurais pu la décoller et la revendre à la frontière mais les Suisses ne sont pas nés de la dernière pluie. Le douanier m’a obligé à la coller. Une fois sur le pare-brise, si on veut l’enlever, elle se déchire ! Quand même, vingt-cinq euros par an pour rouler sur les autoroutes, c’est pas en France que ça arriverait ! Ah, ça non, c’est sûr (rires) !
L’alarme se déclenche de nouveau et interrompt ces considérations. La sieste des Néerlandais est compromise. Madame, robe de lin blanc, descend de la Lexus et va vers les pièces d’eau. Monsieur, chemisette, bermuda, chaussettes beiges et grosses sandales, fait quelques mouvements d’assouplissement en s’appuyant sur le coffre de sa voiture. Le geste est lent, ambigu et il déclenche le fou rire d’un couple arrivé en Opel Zafira. Revoici la Néerlandaise, mine pincée, main droite sur la poitrine. Elle croise deux touristes anglaises et leur conseille de faire demi-tour. « Dirty, very Dirty », leur dit-elle. Les Anglaises hochent la tête, affichent la mine de celles qui en ont vu d’autres et poursuivent leur chemin. Il fait toujours aussi chaud. La dame de la Zafira entame la lecture du mensuel Psychologies sous le regard goguenard de son mari. La Lexus et son alarme sont parties, les candidats à la sieste peuvent enfin s’endormir.
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De manière régulière, la France est secouée par une polémique dont seul ce pays semble posséder le secret. Souvent, tout part d’un événement particulier qui enflamme en quelques jours l’Hexagone. À moins d’éteindre la télévision, de ne plus lire la presse écrite et d’éviter Internet, il n’est plus possible d’y échapper. C’est « le » sujet du moment et tout le monde doit dire ce qu’il en pense. Comme dans les histoires de famille, nombre de ces inflammations médiatiques réveillent d’anciennes rancœurs, en créent de nouvelles tout en remettant au goût du jour des procès que l’on croyait soldés. C’est ce qui fait que l’observateur étranger a du mal à comprendre l’ampleur et la virulence des empoignades.
Prenons, par exemple, le cas de Siné qui vient d’être débarqué de Charlie-Hebdo pour avoir commis un article jugé antisémite à l’encontre du rejeton de Nicolas Sarkozy. Si l’on ne sait pas que cela fait des années que plusieurs personnes - journalistes, écrivains ou hommes politiques - rêvent d’avoir la peau de ce dessinateur, on ne comprend pas pourquoi ce licenciement fait couler tant d’encre. Et cette affaire n’est que le énième avatar de la lutte qui oppose en France, depuis les années 1970, pro et anti-Palestiniens puisque, en réalité, ce n’est pas son article que Siné paie mais son engagement pour la cause palestinienne.
Parfois le tintamarre s’annonce comme un gros orage d’été. Ce fut le cas après le jugement annulant un mariage pour cause de « mensonge » sur la virginité de l’épouse. Il ne fallait pas être devin pour comprendre, à la lecture de la dépêche, que le roulis médiatique allait faire tanguer l’opinion publique pendant plusieurs jours. Nous avons eu droit à de belles envolées indignées, à des appels au sauvetage de la République laïque, à des analyses sévères sur la psychologie du mâle musulman. Puis, soudain, sans même que l’on s’en rende compte, le silence sur ce dossier s’est installé. Puis, le répit terminé, nous avons eu droit à une nouvelle polémique : nouveau vacarme et nouvelles transes…
On me dira, à raison, que c’est la marque des pays où la liberté n’est pas un vain mot. Prendre la plume et pouvoir s’exprimer sur n’importe quel sujet sans se retrouver embastillé est effectivement quelque chose de précieux et ce ne sont pas certains de mes confères algériens (salut notamment à Chawki Amari) qui diront le contraire. Le problème, c’est qu’on est en droit de se demander si toute cette agitation ne sert pas à détourner de l’essentiel.
J’ai promis à Madame et à d’autres amis de cesser de taper sur Sa Majesté le président Nicolas Sarkozy. Mais il y a tout de même des moments où il faut revenir sur sa politique. Actuellement, c’est le modèle social français qui est en passe d’être démonté dans une indifférence étonnante. Chômeurs, syndicats et même les malades sont dans le viseur du gouvernement et personne ou presque ne réagit. Révision de la constitution, réforme de la sécurité sociale, fin des 35 heures, tout passe sans provoquer de remous. Où sont les prises de positions, les appels à la mobilisation ? Silence radio. De même, le fichage prochain d’une grande partie de la population n’effraie personne. Est-ce le fait de s’être habitué à la liberté - et de la considérer comme éternellement acquise - qui fait que l’on ne bouge guère quand remonte à la surface ce qui est un indéniable remugle vichyste ?
Mais revenons aux indignations chroniques. Plutôt que de les dénoncer, je pense finalement qu’il faut faire avec et se souvenir constamment de l’histoire de Pierre et du loup. Quand quelqu’un hurle à l’antisémitisme, il faut l’écouter, quoi que l’on pense de lui. Bien sûr, dans le lot, il y aura toujours des arrière-pensées politiques, des manœuvres dilatoires ou des stratégies opportunistes. C’est ainsi, sauf que cela ne doit pas faire perdre de vue l’obligation d’être impitoyable non seulement avec les antisémites mais avec tous les racistes.
Mais il faut tout de même dénoncer les indignations sélectives. Celles dont les auteurs estiment qu’il y a racisme et racisme ou qui établissent avec cynisme une hiérarchie en matière de victimes. Dans une autre affaire récente, on a ainsi reproché au philosophe Alain Badiou l’emploi d’un vocabulaire zoologique pour critiquer les socialistes félons qui ont plongé dans la soupe sarkozyenne. Plus que tout, c’est l’utilisation du mot « rat » qui a alimenté ces reproches. On le sait, c’est par ces termes, entre autres, que les nazis désignaient les juifs.
Le procès médiatique intenté à Badiou, notamment par Bernard-Henri Lévy, a tourné court, étant étrillé par la blogosphère. Mais pour ma part, je veux bien admettre que des personnes soient révulsées par l’emploi du mot « rat » pour désigner des êtres humains. Le génocide des juifs - mais aussi le souvenir du langage colonial - m’impose cette empathie, même si l’accusation d’antisémite à l’encontre de Badiou me paraît hors de propos.
Pour autant, et pour revenir à l’indignation sélective, je pose cette question simple : où étaient ceux que les propos de Badiou ont choqués quand Oriana Fallaci a affirmé en 2002 que les musulmans se multiplient comme des rats ? Propos écrits puis réitérés à au moins deux reprises. Qui, parmi l’élite intellectuelle française, a brandi alors l’accusation d’antisémitisme à l’encontre de la journaliste italienne ? N’avait-t-elle pas repris à son compte une formule utilisée par les nazis ?
À l’époque - et je crois que nous sommes nombreux à ne pas l’avoir oublié -, une grande partie de la bonne conscience médiatique française, tout en encensant Fallaci, nous a certes concédé que son texte contenait quelques outrances, mais elle s’est empressée de nous enjoindre de nous soumettre au principe sacré de la liberté d’expression. Des outrances… Tu parles, Charles !
Plus grave encore, on nous a aussi expliqué que, quelque part, nous méritions, de par notre comportement (c’était après les attentats du 11 septembre), ce genre de critiques virulentes. En fait, on nous a tenu un discours essentialiste comparable à celui qui a fait le lit de l’antisémitisme aux XIXe et XXe siècles et cela n’a pas perturbé grand monde.
C’est cela l’indignation sélective et c’est son existence qui me fait observer certaines polémiques hexagonales à la manière d’un Algérois qui assiste à une bagarre dans la rue : avec curiosité, mais avec peu d’illusions quant aux motivations des uns et à la sincérité de l’indignation des autres.
QUOTIDIEN D'ORAN