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Dilem : "On a le droit de tout critiquer"

Dilem : "On a le droit de tout critiquer"

Ali Dilem, phare de la presse libre, livre ses reflexions sur les caricatures de Mahomet, l’islamisme, Bouteflika, l’Algérie... Entretien sans concessions !


Né en 1967 à El Harrach (banlieue d’Alger) de parents kabyles (Larbâa Nat Iraten, Haute Kabylie), Dilem croque depuis 1993 l’actualité algérienne et internationale pour le quotidien Liberté. L’humour mordant de ses dessins a contribué à faire de lui une star internationale de la caricature (il a remporté en 2000 le prix international du dessin de presse écrite). Persécuté aussi bien par les islamistes (qui l’ont condamné à mort durant la guerre civile de 1991-2005) que par le pouvoir (lequel lui fait subir un cruel harcèlement judiciaire), Dilem, de passage à Paris, a eu la gentillesse de nous accorder une interview. Sans se départir de son habituelle liberté de ton, il livre aux lecteurs de KabyleS.com ses sentiments sur l’affaire des caricatures du prophète Mahomet et sur la situation actuelle de la presse en Algérie.


KabyleS.com : Vous qui avez été condamné à mort par les islamistes en Algérie en raison de vos dessins, vous sentez-vous solidaire des caricaturistes danois aujourd’hui menacés ?
Dilem : Solidaire dans le sens où personne ne mérite de mourir pour un dessin, c’est évident. Comme je peux tout à fait comprendre que ces dessins, surtout celui représentant Mahomet enturbanné d’une bombe, puissent choquer. D’ailleurs à part celui-ci que je trouve un peu tendancieux, les autres ne me semblent pas très choquants.
Mais ce que je ne comprends pas c’est la logique qui pousse des musulmans à essayer d’appliquer les préceptes de l’Islam à des non-musulmans, c’est un peu idiot. On commence aujourd’hui par leur interdire de dessiner des choses sur l’Islam et demain quoi ? On va leur interdire de manger du jambon ? Chacun sa religion et les vaches seront bien gardées.


Cette semaine en France, l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo a publié encore davantage de caricatures et a été menacé de procès par le Conseil français du culte musulman...
Ce qu’ils ont publié ne porte pas vraiment à conséquence, je m’attendais à bien pire de leur part.
La raison d’être du caricaturiste n est-elle pas justement de provoquer ?
Même ici la liberté est une notion à géométrie variable. Cela m’amuse aujourd’hui de voir certains Français donner des leçons sur la liberté d’expression, surtout quand j’entends un Sarkozy dire qu’il « préfère l’excès de caricature à l’excès de censure », lui qui n’a pas hésité à censurer un bouquin [1], lui qui n’hésite pas à appeler le directeur d’un grand magazine [2] chaque fois que quelque chose lui porte tort. Il a même censuré un joueur de tennis [3] ! Quant à Jacques Chirac il est allé en Tunisie [4] et y a signé un blanc-seing à tous les liberticides de la terre en affirmant que les premiers droits de ces peuples - en parlant de nous - sont manger et boire.
Il ne faut donc pas qu’il s’érige en donneur de leçon. Qu’il balaye devant sa porte et tienne ce genre de discours aux Français ! Car nous ne sommes pas moins dignes de liberté que les Français. C’est d’ailleurs la chose qui attire principalement tous ceux qui viennent s’installer ici. Je ne pense pas qu’ils en viendraient beaucoup uniquement pour manger du camembert. Ce n’est pas ce qui m’intéresse en France, c’est plutôt la liberté qui y règne que j’envie.

Doit-on pouvoir tout caricaturer, y compris dans le monde musulman ?
Je suis tout à fait d accord pour non seulement caricaturer mais exprimer un avis sur tout. La critique doit exister dans tous les domaines, y compris les religions. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que des gens avancent plus lentement que d’autres dans ce domaine. N’oubliez pas que dans un passé pas si lointain que cela, en Italie, on a brûlé des gens qui disaient que la terre était ronde. On doit avoir la liberté de dessiner, tout comme on a la liberté d’être choqué. Maintenant, dans l’affaire en cours, à mon avis les proportions prises par cette histoire et les expressions de colère à ce sujet sont un peu maximalistes des deux côtés.
Que vous inspirent les réactions à ces dessins en Algérie ?


C’est le premier reproche que je fais à ceux qui les republient. Pour eux, qui exercent en Europe cette liberté depuis 200 ans, c’est un combat d’arrière-garde qui se révélera contre-productif pour nous. Indéniablement, une colère populaire existe. Nous avons entamé le siècle avec le 11 septembre. Toute cette rancœur qui existe chez nous à l’égard du monde occidental a encore augmenté avec l’agression de l’Irak. Comme les gens n’arrivent pas à trouver de moyens d’expression, les partis islamistes ont lancé une OPA sur la colère populaire qui aboutit à la situation actuelle.
Ce que je reproche à ces dessins c’est d’avoir ranimés ces partis qu’on croyait disparus à jamais dans cette Algérie qui sort d’une décennie sanglante. Un parti comme le Hamas algérien, le MSP, qui n’arrivait pas à réunir 100 personnes pendant sa campagne électorale, réunit aujourd’hui 5 000 personnes dans une salle au sujet de ces caricatures.


Il y a donc instrumentalisation de cette affaire dans le monde musulman ?
C’est évident. Nous savons bien qu’aucune manifestation dans ces pays ne peut voir le jour si le pouvoir, à défaut de l’autoriser, n’en est au moins l’initiateur et l’instigateur. Je vois mal les Libyens se soulever, tout comme les Marocains ou les Algériens. Il ne faut pas se moquer du monde, ces gouvernements jouent de cette affaire. Conscients qu’ils ont des choses à se faire pardonner par leurs opinions publiques respectives, ils ont accompagné la colère, mais je pense qu’ils ignoraient que celle-ci arriverait à un tel niveau. Il y a aujourd’hui une dizaine de morts pour des dessins, ce qui est tout à fait choquant.
J’apprécie le fait que cela provoque le débat - surtout que je n’ai aucune leçon à recevoir en matière de liberté d’expression, je pense avoir déjà très largement payé pour plusieurs générations sur ce plan là. Mais si on me disait qu’un de mes dessins risque de provoquer la mort d’une personne, quelle qu’elle soit, je préfère me couper un bras, m’autocensurer, plutôt que de risquer d’entraîner la mort de gens.
Mais les dessinateurs danois à l’origine de cette affaire n’avaient probablement pas la moindre idée de l’ampleur de la polémique qu’ils allaient déclencher...


Je suis d’accord. Mais en ce qui concerne Charlie Hebdo, il y a eu des morts avant la publication de leur numéro spécial. D’ailleurs je constate qu’ils n’ont pas cautionné ces dessins, ils les utilisent comme des dessins d’accompagnement. Je m’attendais franchement à pire. Je regarde toutes les chaînes d’information qui évoquent ce sujet : dans tous les débats, ces dessins viennent illustrer le propos. Il est normal qu’on les reproduise comme cela, à titre informatif. Les gens ont le droit de savoir contre quoi ils se rebellent ou ce qu’ils désapprouvent.
« En Algérie nous sommes déjà dans l’état théocratique »
En Algérie et plus largement en Afrique du Nord et dans tout le monde musulman, on semble assister à une réislamisation forte des sociétés. Partagez-vous ce constat ?
Les causes de ce phénomène ne sont pas forcement toutes intérieures. Mais il est évident que nous avons en commun des constitutions très permissives à ce sujet. Il est clair que lorsqu’une religion figure dès l’article 2 d’une constitution [5], nous sommes déjà dans l’état théocratique. L’Algérie l’assume d’ailleurs peut-être un peu plus que les autres : nous vivons dans un pays islamiste.
En France cela relève du non-dit, beaucoup d’intellectuels et d’hommes politiques disent que l’Algérie est un pays laïque...


La laïcité en Algérie ? Soyons sérieux, je pense que ces gens raisonnent plutôt selon une sorte de realpolitik qui part du fait que l’Islam touche 99% de la population. Ils se disent que si cette religion est partagée de façon aussi massive, il vaut mieux qu’elle soit prise en charge par l’État, ce qui pourrait d’ailleurs se comprendre.
Mais, après ce que nous avons connu, continuer à inféoder à l’intégrisme la télévision et l’école s’apparente à une entreprise criminelle. Il serait suicidaire de continuer aujourd’hui à promouvoir ce qui a contribué à la percée de l’islamisme en Algérie. Et pourtant tout ce qui a donné naissance au FIS existe encore.
D’ailleurs on fait semblant de s’étonner de la victoire du Hamas en Palestine, mais arrêtons de nous voiler la face. On sait très bien que dans ces pays, un parti islamiste qui se présente est un parti qui rafle les élections. Si un parti islamiste qui se présente ne gagne pas les élections, c’est qu’il y a eu fraude. C’est ce qui se passe en Égypte et au Maroc, c’est ce qui se passera en Algérie. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’heureusement qu’il y a la fraude, mais presque...
Étant donné qu’en Algérie toute la population est musulmane, il est dès le départ imbécile de consacrer cette religion comme base d’association politique. C’est comme si on créait le parti des cheveux frisés. Nous avons beau nous battre contre eux, qu’avons-nous comme arguments ? Surtout après cette histoire de dessins ! Dorénavant je suis certain qu’ils vont nous créer des problèmes, en disant : « Ah, c’est cela votre liberté d’expression, c est cela votre modèle démocratique, cela permet de caricaturer le prophète ? Et bien nous n’en voulons pas ! ». Nous n’avons aucun argument face à des islamistes dans nos pays. Je me répète : tout parti islamiste qui se présente est un parti vainqueur.

Mais ceci n’est-il pas la faute de l’état, qui favorise via sa politique de l’éducation la propagation de l’islamisme ?
Oui, cela rejoint ce que nous disions précédemment. Et surtout, cela est dû dès le départ au fait islamique lui-même. Un parti islamiste n’a aucun besoin de se casser la tête à élaborer un programme : il a le Coran. Il n’a pas besoin de promettre la justice sociale, la paix civile, le plein emploi ou l’éducation universelle : il vous promet directement le Paradis. On ne peut pas lutter contre ce genre d’argument.
Parlons un peu de vous. Fellag, décrit son travail de comédien comme une « thérapie par le rire ». Comment caractériseriez-vous votre propre travail ?
Je suis loin d’avoir cette prétention : je n’ai pas du tout le talent de Fellag et je ne prétends pas pouvoir guérir quoi que ce soit. Je suis simplement un petit témoin de mon temps. J’essaie de croquer l’actualité. La notre est faite de drames, de toutes ces crises et d’un certain ras-le bol que j’essaie d’exprimer. Mais je ne me reconnais pas de rôle particulier ou de génie. Je ne suis qu’un dessinateur de Mickey, sans plus.
Vous êtes tout de même conscient que lorsque les gens achètent le journal, ce qu’ils regardent en priorité c’est le Dilem ?
Je n’ai pas de retour à ce sujet. J’essaie de m’astreindre à un recul par rapport au fait de savoir si les gens apprécient ou pas mes dessins. Ce n’est pas mon problème. Comme on dit : « Tu aimes tu aimes, tu n’aimes pas tu n’aimes pas ». C’est comme pour les films pour adultes : tu sais ce que tu vas trouver dans tel ou tel journal, tu n’es pas obligé de l’acheter.
Cela vaut aussi pour les dessins sur Mahomet, particulièrement des dessins publiés par un journal satirique comme Charlie Hebdo. Celui qui achète Charlie Hebdo s’attend à être un minimum choqué. Celui qui ne veut pas être choqué, qu’il ne l’achète pas et qu’il passe à autre chose. Nous n’allons tout de même pas passer notre vie à parler du droit ou pas de faire des caricatures de ceci ou de cela.
Certains ont leur propre vision de la liberté d’expression, d’autres leur propre vision de ce qu’on a le droit de faire ou pas. On ne peut pas concilier les deux visions, cela fait des siècles que l’on essaie, sans succès. Encore une fois, ce que je reproche à cette histoire c’est d’avoir invité la religion dans le débat sur les libertés. Liberté et religion sont deux choses complètement différentes qui ne vont jamais tomber d’accord.
« Au total, je doit cumuler quelque chose comme neuf ans de prison »
En 2005, vous avez été condamné par la justice algérienne. Où en sont les poursuites ?
En juin 2005 j’ai écopé d’un an de prison, puis en décembre j’ai encore été condamné à six mois de plus. Je commence vraiment à accumuler les condamnations. Au total, il doit y en avoir pour quelque chose comme neuf ans de prison. Actuellement je passe 3 jours par semaine dans les tribunaux.
Voilà une chose que je voudrais faire remarquer : je suis un dessinateur qui a maille à partir avec son pouvoir et qui a fait un dessin en février 2004 sur les hadjis [6] qui a provoqué des fatwas à mon encontre dans toutes les mosquées d’Algérie. Je suis un Algérien aux prises avec les islamistes et avec son pouvoir mais... je n’ai pas eu droit à toute cette solidarité dont bénéficient aujourd’hui les caricaturistes européens. Il ne faut pas non plus avoir le soutien sélectif.
Pourtant demain c’est nous seuls qui serons au front. C’est nous qui sommes en première ligne. Ce ne sont pas les dessinateurs danois ou français qui sont à Alger ou dans d’autres pays islamiques, c’est nous. Qu’on nous reconnaisse au moins ce mérite et qu’on fasse un peu attention à nous.
Vous ressentez donc un manque de solidarité de la part des défenseurs autoproclamés de la liberté d’expression ?
Complètement. C’est évident dans leurs discours. On peut revenir à ce qu’a dit Chirac pour voir comment ils conçoivent la liberté chez nous : nous ne sommes bons qu’à manger et à dormir. D’ailleurs, si la liberté d’expression est à ce point un luxe que nous ne pouvons comprendre, il ne faut pas s’étonner que des gens chez nous réagissent très mal à la façon dont les pays qui en bénéficient utilisent leur liberté d’expression.

On évoque beaucoup la répression qui s’abat sur la presse algérienne depuis le début du deuxième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Qu’en est-il ?
Quelle répression ? En Algérie il n y a rien. Nous avons Kim Il Sung [7] au pouvoir. Celui qui peut composer avec reste au pays, celui qui ne peut pas prend ses bagages et s’en va. Avec Bouteflika les choses sont claires : l’Algérie est ce qu’il a envie d’en faire. Tout le reste c’est zéro. C’est quelqu’un qui peut prendre un Benchicou [8], le mettre des années en prison et cela ne gêne strictement personne, là-bas comme ici. C’est le fait du roi. Bouteflika c’est rebbi [9], l’alpha et l’oméga, et le reste c’est moins que rien.
N’assiste-t-on pas à une régression de la presse algérienne ? Lors de l’hospitalisation de Bouteflika elle s’est montrée obséquieuse...
Oui. Moi-même j avais toutes les difficultés du monde à en parler. J’ai fait des dessins qui étaient assez osés, mais j’ai reçu beaucoup de réflexions et de courrier que je n’ai même pas lu entièrement, on me disait « c’est la vie d’un homme »... Apparemment cela ne choque personne qu’il aille se faire soigner à Paris alors qu’il tapait sur la France une semaine auparavant. Moi cela me choque. Un président de la République, algérienne ou pas, doit être malade parmi les siens, guérir parmi les siens et, s’il doit trépasser et bien il trépassera parmi les siens.
Cependant, il est facile de dire que la presse est obséquieuse quand on est à Paris et qu’on juge son travail de loin. Il faut bien voir qu’un journal qui attaque frontalement le pouvoir aujourd’hui signe son arrêt de mort. Il n’y a aucune liberté d’expression, on laisse juste quelques saltimbanques, quelques subversifs. Les caricatures, le pouvoir peut les brandir pour dire qu’il y a de la liberté chez nous. C’est vrai que nous servons un petit peu à cela, il ne faut pas se leurrer.
Rien n’est possible aujourd’hui. Qui se permettrait actuellement de parler de Bouteflika comme cela a été fait pendant la campagne présidentielle de 2004 ? Impossible. Bouteflika est quelqu’un qui n’a aucun respect, pas seulement pour la liberté d’expression - nous en sommes loin - mais qui ne se soucie même pas de quelque légalité que ce soit. Il jette Benchicou en prison comme il tartinerait son pain au petit-déjeuner.

On comprend que c’est difficile, mais il y a tout de même une différence entre adoucir ses critiques et se mettre ouvertement au service du pouvoir...
C’est une normalisation qui s’opère. Pour ceux qui ont fondé des espoirs sur un après-Bouteflika, il est clair qu’ils se sont lourdement trompés. Presque toute la presse, même celle dite indépendante, est concernée par la reprise en main.
Même El-Watan, considéré encore par beaucoup comme un journal de référence, tient un discours de plus en plus normalisé...
Ce n’est pas évident. Je comprends tout à fait ce que vous voulez dire. Par les temps qui courent, avec Bouteflika, nous avons accumulé des années et des années de retard. Je pense que nous les récupérerons, mais cela ne sera pas évident.
Il faut aussi avoir conscience de la réalité. C’est bien beau de parler dans un salon, mais comprenez s’il-vous-plaît que quelqu’un comme Omar Belhouchet [10] est toutes les semaines au tribunal, systématiquement. Je vous assure qu’au bout d’un moment cela finit par lasser. Personnellement, certains jours, j’ai envie de m’en prendre au général Toufik [11] sans concession, ce que je ne m’empêche pas de faire. Mais d’autres fois vous êtes découragés, vous vous dites : « Zut, mais qu’est ce que j’en ai à faire de ce misérable ? ».
Certes, mais El Watan a publié il y a un ou deux ans un point de vue d’un « intellectuel » appelant au djihad contre les chrétiens de Kabylie. C’est grave, non ?
Je suis tout à fait d’accord. J’ai fait passer des dessins sur cette histoire d’évangélisation et croyez-moi, ce n’était pas facile non plus. La personne qui est normalement en charge de ces questions est l’archevêque d’Alger, Mgr Teissier, mais il ne se manifeste pas.
Sur cette question, en Algérie, nous avons tort. On se prétend choqué de l’évangélisation de la Kabylie alors qu’on trouve normal qu’au même moment des imams en France islamisent toute la banlieue. Le ministre des affaires religieuses Ghlamallah s’est permis de critiquer les gens qui se convertissent au christianisme. Imaginez qu’un ministre français parle comme cela des musulmans en France : tout le monde lui tomberait dessus ! Eh bien en Algérie c est institutionnel. Il y est normal d’être contre l’évangélisation et tout le monde suit.
Voilà, au sujet de ces caricatures nous parlons de tolérance, de respect de la religion, eh bien j’aimerais voir un jour un chrétien marcher dans les rues d’Alger avec une croix bien en évidence à son cou, mais pour le moment on ne peut pas voir cela. Et pourtant nous osons demander de la tolérance aux autres.
On invite Enrico Macias à venir chanter en Algérie et tout le monde se soulève contre sa venue ! Et aujourd’hui, Abelaziz Belkhadem, celui qui a fait tout un plat autour de cette histoire, menaçant de tout casser si, selon ses propres termes, « ce juif là rentrait en Algérie », est ministre d’État, représentant personnel du président de la république. En ce qui concerne l’acceptation des autres religions, nous ne sommes pas blancs non plus. Mais purée, en quoi cela me dérange-t-il qu’un Juif vienne visiter la terre où il est né ? En quoi cela va-t-il mettre en péril mon existence ? Je ne vois pas. On nous dit que c’est « par solidarité avec les Palestiniens » mais même Arafat a serré la main aux Israéliens ! Nous voulons être plus royalistes que le roi maintenant ?
Cela me fait vraiment mal, que nous passions à ce point pour des rats, des rétrogrades et des misérables alors que je vous assure que l’Algérie pourrait avoir une bien meilleure image que celle que ses officiels donnent d’elle.
« Nous chantons les louanges d’une Algérie de chimères, que nous n’avons jamais vue et que nous ne verrons sans doute jamais »
La semaine dernière, sous la pression des islamo-conservateurs, la « Star Academy arabe » a été retirée des programmes de l’ENTV. Pourtant c’est une émission libanaise, qui rencontre un grand succès dans tous les pays arabophones. Cette affaire n’est-elle pas symptomatique du fait qu’aujourd’hui, l’Algérie est encore plus islamo-baasiste que le Moyen-Orient ?
Vous avez tout résumé. Il n’existe qu’une toute petite poche de résistance à cela actuellement : la presse. Même les partis politiques ont déserté le terrain. Qui conduit ce débat de société aujourd’hui en Algérie ? Personne, absolument personne. Et pourtant ces gens se targuent d’obtenir des sièges et je ne sais quoi encore.
Personne n’est représentatif de personne en Algérie. C’est le chacun pour soi. Nous suivons tous la tête, le berger, le guide, le despote en chef. Et nous chantons les louanges d’une Algérie de chimères, que nous n’avons jamais vue et que nous ne verrons sans doute jamais. Une Algérie forte, et patati et patata. C’est un peu l’idée boumediéniste que nous nous faisions de l’Algérie : « Nous sommes les plus beaux et les plus forts. »
Mais, un beau matin nous nous réveillons et constatons que nous sommes les derniers parmi les derniers : 144e pays en terme de corruption, 129e en terme de liberté d’expression. Alger passe pour une des villes les plus dangereuses du monde. Cela suffit, il faut qu’un jour nous nous donnions une bonne gifle et nous réveillions. Au boulot.

Vous pensez donc que les partis d’opposition ne jouent pas leur rôle ?
Quels partis ? En Algérie, la majorité c’est le général Toufik et l’opposition c’est aussi le général Toufik. Les partis obtiennent les résultats qu’il décide. Ce sont des pions.
Que vous inspire la maladie d’Abdelaziz Bouteflika ?
Sa maladie ne m’intéresse pas. Mais lorsque le désamour entre un président et son peuple arrive au point où c’est un chanteur [12] qui vient nous donner des nouvelles du président de la République, je pense qu’il y a un problème. Il peut nous insulter, cela ne me dérange pas, il l’a toujours fait. Mais pas à ce point ! Moi qui vis là-bas, je n’ai pas ressenti d’inquiétude chez les Algériens. De la curiosité, oui. Ils voulaient honnêtement savoir ce qu’il avait, mais franchement pas d’inquiétude. Ils rendent à Bouteflika le désamour qu’il leur envoie quotidiennement.
Ce qui s’est passé autour de sa maladie était terrible : son accueil était d’une vulgarité sans limite. Même Ben Ali [13] ne se permettrait pas une telle mascarade, il trouverait cela grossier d’être accueilli de cette manière.
Mais les journaux et la télévision disaient que le peuple était inquiet pour son président, qu’il faisait même de nombreuses waâdas [14] pour sa guérison...
Ceux qui ont fait des waâdas sont les mêmes qui faisaient des waâdas du temps du FIS, puis des waâdas pour Zeroual, etc. Soyons sérieux, que nous a-t-il donné que nous puissions lui reconnaître au point de faire des waâdas ?
Il nous réduit à une dimension bédouine, tribale : zaouïa, waâda et tutti quanti... Il part à Paris dans un des hôpitaux les plus sophistiqués du monde et il rentre pour faire des waâdas ! De qui se moque-t-il ? S’il croit aux waâdas, qu’il aille se faire soigner chez sa grand-mère. La bédouinisation des esprits revient.
Depuis que Benchicou est en prison, je ne lis même plus la presse algérienne. Mon seul souci c’est qu’il sorte. Mais les gens sont essoufflés, nous venons de vivre quinze années de massacres. Même Bouteflika arrive à se faire passer pour le rédempteur. Lorsqu’un type comme lui passe pour un sauveur, cela montre à quel point nous étions désespérés.
Reste-t-il tout de même une note d’espoir ?
Oui, un visa. En Algérie, l’espoir s’appelle visa.
Propos recueillis par Azzedine Aït-Khelifa et Yidir Achouri pour KabyleS.com
Extraits audio de l’entretien
Tous droits réservés
[1] 1 : Allusion à la non-parution, après pressions de Nicolas Sarkozy en novembre 2005, du livre Cécilia entre le cœur et la raison.
[2] 2 : Paris-Match
[3] 3 : Yannick Noah
[4] 4 : Visite officielle du 3 décembre 2003
[5] 5 : Comme c’est le cas de l’Islam dans la constitution algérienne
[6] 6 : Pèlerins s’étant rendus à la Mecque
[7] 7 : Dictateur nord-coréen particulièrement délirant
[8] 8 : Rédacteur en chef du défunt quotidien Le Matin, incarcéré à la prison d’El Harrach depuis le 14 juin 2004
[9] 9 : le Seigneur
[10] 10 : Rédacteur en chef du quotidien El Watan
[11] 11 : Général-major Mohamed Mediène, dit Toufik. Homme fort du régime algérien, il dirige le DRS (services de sécurité).
[12] 12 : Cheb Mami
[13] 13 : Président de la Tunisie
[14] 14 : Une waâda est une cérémonie de remerciement à Dieu pour un bienfait, généralement accompagnée d’un sacrifice.
 

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