- J’ai reçu l’accord du commissaire principal pour créer sur le modèle du GIS une brigade anti-terroriste.
Moh se tenait en face de moi. Nous nous sommes embrassés longuement, puis il m’a regardé pour s’assurer que rien n’avait changé dans mon attitude Lui était en pleine forme, débordant d’énergie et de rage. (…) Le GIS était un groupe d’intervention du DRS qu’avait fondé notre gouvernement pour imiter les Français, avec le GIGN. Ils avaient peu servi depuis leur création. Nous n’avions jamais eu de terroristes en Algérie. (…) Quelques jours plus tard, Moh m’a présenté plusieurs hommes. Des policiers volontaires qui avaient accepté de rejoindre cette nouvelle équipe de choc. De simples policiers, agents de l’ordre public, de la circulation ou de la protection de sites sensibles. Ils n’avaient aucune expérience dans la lutte antiterroriste, mais comme disait Moh : « c’est en courant qu’on apprend à courir. » (…)
Pour l’équipement de ses hommes, Moh s’est débrouillé. Des tenues bleu nuit et des cagoules noires pour éviter aux volontaires des représailles contre leurs familles. L’armement est plus succinct et classique. Des kalachnikovs russes, de calibre 7,62 mm, et des jumelles de nuit. Ce n’est pas énorme, mais nous pensons tous qu’il suffit largement à la mission. Pour parfaire le tout, la direction du matériel de la GSN a décidé d’attribuer à Moh et à ses hommes une douzaine de 4x4 Nissan. Une fois l’équipement distribué, Moh leur a expliqué longuement le boulot. Longuement, car personne n’avait chassé de terroristes de sa vie ! Maintenant les terros s’appellent les « tangos » à cause de l’indicatif radio, et le groupe de mon frère, à cause des tenues bleues et des cagoules, les gamins les appellent les « ninjas » ! Comme dans les films de kung-fu qu’on allait voir à Blida le samedi soir quand on était gamins. Les ninjas contre les tangos !
Très vite, les hommes de mon frère élargissent leurs compétences territoriales. Les interventions les mènent de plus en plus loin, dans toutes les régions rurales, empiétant de plus en plus sur les prérogatives de la gendarmerie nationale. (…) Dès qu’il y avait des suspects en mouvement, ils sautaient dans les 4x4 et agissaient aussitôt. A ce rythme, tout le personnel passera bientôt ses jours et ses nuits au commissariat central. La chasse aux terroristes était devenue leur seule préoccupation. Très vite, les résultats obtenus amènent d’autres policiers à se rallier à nous. Les rangs de ces brigades grossissent au rythme des assassinats et des attentats des islamistes. C’est un engrenage fatal dans lequel nous avons mis un doigt, puis deux. Maintenant, c’est la main qui est en train d’y passer. Ceux d’en face nous ont communiqué leur goût du sang.
Smain Lamari avait appris l’existence de ces nouvelles brigades, et il voulait en rencontrer l’initiateur. Le soir, à son retour, Moh était très excité. Avec Smain Lamari, ils avaient discuté longtemps ensemble.
— Il m’a dit que nous n’allions plus travailler seuls et qu’il veut organiser la lutte antiterroriste à travers tout le pays à partir de maintenant.
A la moitié de l’année 1993, Smain Lamari, en accord avec l’armée, crée un poste de commandement regroupant les services du CTRI de Blida et des parachutistes du 18è RPC (régiment parachutiste commando) et les brigades de mon frère. La raison est simple. Les GIA avaient pris naissance au cœur de La Mitidja, entre Boufarik, Blida et les montagnes de Chréa. (…) La création du poste de commandement déplace la guerre sur la région. Blida, Boufarik, Sidi Moussa deviennent les coins de ce que l’on appellera « le triangle de la mort ».
Le CTRI de Blida était devenu « l’Etoile noire » des généraux. Une sorte de vaisseau amiral planté comme un coin en plein cœur de la Mitidja, au pied des montagnes de Chréa, la zone islamiste la plus dangereuse d’Algérie. Depuis la guerre, il tournait à plein régime. Près de 600 personnes s’y activaient jour et nuit. Smain Lamari avait demandé que le CTRI de Blida soit exclusivement en charge du dossier GIA. L’armée comme la police devait immédiatement y déférer toute personne ayant trait au conflit. (…)
Le colonel Djebbar M’Henna l’administrait. Petit, chauve, c’était un Kabyle, comme tous les donneurs d’ordre du CTRI, issus des régions montagneuses de Larbaa Natiraten, près de Tizi-Ouzou. Djebbar M’Henna était un viveur, grand amateur de whisky et de jeunes femmes. Je ne verrai pas tout de suite le colonel. Je rencontrerai son adjoint, le numéro deux du CTRI, le capitaine Allouache Abdelhafidh. C’est lui qui m’accueillit dans son bureau. Grand, avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds, il ressemblait à un Européen. Après les phrases de bienvenue et les condoléances, il m’a brossé un tableau rapide de la situation. « Ici, tu n’es pas dans n’importe quel CTRI ! Le CTRI de Blida n’est pas comme les autres. Ici, nous sommes en plein cœur du « triangle de la mort ». C’est un trou noir ! » (…)
Le CTRI était un gros bâtiment lourd et carré construit dans les années 1970. Une citadelle assiégée, en pleine zone islamiste ? Massif comme les montagnes au pied desquelles elle est posée. Gros bloc de béton ceinturé de quatre tours guérites qui surplombaient la plaine et qui donnerait sur l’enfer mais équipé de toutes les facilités. Il y avait même une voie de chemin de fer qui passait en contrebas des murs du centre, juste derrière pour le déchargement du matériel. En plus de notre propre ravitaillement en essence avec une station service privée, il y avait aussi un stade situé juste derrière, puis deux blocs avec des chambres pour dormir. Pour égayer ce gros cube, un verger avait été planté plein d’arbres, de fleurs et de verdure.
En arrivant (à la cantine du CTRI de Blida), je l’ai remarqué tout de suite. Un jeune gus, avec une petite barbe en pointe en train de discuter avec le colonel du CTRI. J’ai commencé à manger, mais la curiosité était plus forte.
— C’est qui ? ai-je demandé.
Hichem m’a regardé avec un demi-sourire, l’air de dire : « Houla, attention où tu mets les pieds ! »
— C’est un émir du GIA. Un de ceux qui lançaient les fatwas sur les futures victimes.
Je regarde Hichem avec des yeux ronds.
— Il a été retourné par le colonel. Il travaille pour nous maintenant.
— Mais quel âge il a ?
— C’est un jeune. Il doit avoir 26 ans. Il prêchait dans une des mosquées de Boufarik. Il était très écouté, très respecté.
— A Boufarik, quelle mosquée ?
— La mosquée Ettouba.
Je sens Hichem sur la défensive, mal à l’aise, comme pris en faute.
— Kader, il vaut mieux que tu le saches. C’est pas n’importe quel émir, c’est celui qui a lancé la fatwa sur ton frère Nacer… (…)
Il [le capitaine Abdelhafidh] m’expliqua comment le DRS, dès le début de la guerre, s’était lancé dans une politique de recrutement d’agents infiltrés au sein de toutes les couches de la population. Beaucoup d’islamistes, après avoir été arrêtés par le DRS, avaient été transférés vers les différents CTRI. C’était là qu’ils étaient « retournés » par le service, puis renvoyés au maquis. Infiltrés au sein de leur groupe, ils permettaient d’en savoir plus sur la stratégie des islamistes sur le terrain. L’objectif affiché du service était de discréditer par tous les moyens la lutte armée des islamistes. J’apprendrai que la campagne de recrutement avait commencée dès 1993. Des équipes du CTRI de Blida s’étaient rendus quotidiennement à la prison civile de la ville afin de mener des interviews sur des détenus islamistes.
— Celui que tu as vu en fait partie. C’est moi qui le traite. On l’emmène avec nous la nuit, sort en opération, il est très utile.
J’apprendrai que ce même émir assistait aux séances de tortures dans les locaux du Service de police judiciaire. (…) J’ai commencé à demander des renseignements sur lui. Il s’appelait Merdj Abdelkrim. Plus connu sous le nom de « Mike », il avait été l’un des fondateurs du GIA de Boufarik et ami intime de Layada Abdelhak, le tueur de mon frère. C’était le premier chef spirituel du GIA, l’initiateur en quelque sorte. Le capitaine Allouache était devenu son officier traitant. Il l’avait retourné dès 1992. Depuis le terro maison circulait à l’intérieur du CTRI et il entretenait des contacts avec différents groupes armés opérant dans la Mitidja sans que ces derniers sachent qu’il avait été retourné par nos services !
En bas, c’était les geôles du CTRI. Elles pouvaient contenir près de 50 personnes entassées, et dans ces cas-là, la température grimpait très vite et dépassait les 40 degrés dans odeur épaisse de merde et de sang. Et puis il y avait le « laboratoire ». Mounir du SPJ m’en avait parlé, sur un ton presque jovial : « C’est là où on les fait chanter ! » Une salle avait été aménagée spécialement pour les interrogatoires. Le détenu, les yeux bandés, était mis directement sur une table en bois aménagée pour la circonstance. Là, il était attaché aux mains et aux pieds au niveau des quatre coins de la table. « C’est une fois dans la salle qu’ils comprennent où ils sont ! Nous, on garde les cagoules, eux non. » Les interrogatoires étaient menés par le Service de police judiciaire, au centre de détention. Nous, en tant qu’enquêteurs, ne participions pas aux interrogatoires. Nous apportions les dossiers d’enquêtes. (…)
« Méthodes d’interrogatoire » était un bien grand mot. Il n’y en avait qu’une : la torture. Les moyens étaient multiples, mais les méthodes les plus utilisées restaient le « water boarding », un linge sur la figure du prévenu, tandis qu’on lui versait de l’eau dessus. Le sentiment de noyade était tel que la langue se déliait rapidement. Il y avait aussi de vielles « gégènes » françaises, héritage de la guerre de libération. Je trouvais comme une terrifiante ironie de l’histoire de se servir d’instruments qui avaient sans doute torturé nos parents et grands-parents. (…)
La lutte contre les GIA était un problème de temps. Il fallait aller plus vite qu’eux, gagner une longueur d’avance, mais nous n’y arrivions pas. Le soir, je regardais les nouvelles sur les chaînes françaises Antenne 2 et FR3. Un fleuve séparait la lutte antiterroriste en Algérie et celle menée en France. Déjà le pays ne vivait pas dans une guerre civile. Ce que l’on trouvait hautement comique à la télé française, c’était une arrestation d’un terroriste en France avec les caméras de télévision qui suivaient le juge chargé de la lutte contre le terrorisme. On s’imaginait les complices du terro en train de regarder la télé bien au chaud en Europe, puis de déménager tranquillement toute leur cellule. (…)
Mais, le plus drôle, c’était, lors des arrestations en France, de voir l’avocat du terroriste présumé qui se présentait dans la minute. Dès lors, l’affaire devenait publique. Or une affaire de terroriste devenue publique ne pouvait pas donner grand-chose comme résultat. (…) Les gouvernements européens devaient apprendre que quand il s’agissait de terrorisme, les libertés devenaient souvent une entrave à la lutte. Nous, nous étions en plein dedans.
Les attentats à la bombe, les assassinats, les enlèvements et les embuscades contre les patrouilles s’étaient succédé en s’accélérant. Parallèlement, le GIA avait accentué sa campagne de recrutement au sein de la population civile. Ils étaient partout. Des réseaux logistiques se constituaient quotidiennement, s’étendant un peu plus chaque jour. Ce n’était plus une gangrène, c’était un cancer foudroyant ! Les rapports des six CTRI demandaient la même chose : un feu vert pour lancer une campagne de terreur vers le GIA. Une sorte d’avertissement définitif et sanglant.
« Il vous est demandé à partir d’aujourd’hui d’entamer des opérations d’exécutions suivant le degré d’implication des personnes ». L’ordre était arrivé directement d’Alger. Sobre et explicite. Sur le papier, une seule signature s’étalait, celle de Smain Lamari. (…)
— Maintenant, c’est une lutte à mort, a dit Hichem en secouant la tête. Ce sera eux ou nous…
Contre-espionnage algérien : Notre guerre contre les islamistes - Par Abdelkader Tigha, avec Philippe Lobjois - Editions Nouveau Monde - Sortie le 12 juin
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par Catherine Graciet
« Bakchich » publie le second épisode des confessions d’Abdelkader Tigha qui paraissent en librairie le 12 juin sous le titre « Contre-espionnage algérien : notre guerre contre les islamistes ». Ancien membre des services secrets algériens, Abdelkader Tigha a officié huit années durant au CTRI de Blida. C’est-à-dire au coeur du « vaisseau amiral des généraux algériens » dans leur lutte anti-terroriste qui, à l’époque, était dirigé par le général Smain Lamari, aujourd’hui décédé.
Abdelkader Tigha raconte notamment dans le détail la façon dont il a été acteur, à son niveau, de la seconde partie de la guerre civile algérienne des années 90. Celle où l’État reprend le dessus, dans une violence inouïe. C’est la période terrible des escadrons de la mort, des massacres de civils, de l’enlèvement des moines de Tibhirine et de l’accélération du « retournement » des émirs des GIA. Abdelkader Tigha ne renie en rien sa participation à cette reconquête du pays, convaincu comme l’État-major algérien de l’époque qu’il s’agissait d’une « lutte à mort » pour le pouvoir.
Les quatre lettres fatidiques étaient sorties de la tête d’un seul homme : mon capitaine Allouache Hafidh. À la suite de la note interne du colonel du CTRI, le grand chef Smain Lamari avait envoyé la note, préconisant la campagne d’exécutions sur tout le territoire. (…) Le lendemain de la réception de la note du chef, notre colonel convoqua le chef de l’unité du GIS. Il s’appelait Chaaba et était commandant. Au cours de cette réunion, ils décideront de créer une nouvelle section mixte où le GIS et la SPJ feront équipe. Une sorte de groupe d’assaut super-secret et efficace, et dont les premières actions seront totalement anonymes. Ce serait l’OJAL.
Un soir avant de repartir à la maison, je suis tombé sur quatre gars du GIS en train de se préparer. Je les ai regardés. Les tenues étaient mélangées, des bas de treilis militaires, des vestes de combat bleues, des cagoules. L’un d’eux a rigolé devant mon froncement de sourcils.
— Ça leur fout la trouille ! Ils savent pas si on est des tangos ou pas. De toute façon, ça sert à rien d’emprisonner les gens, maintenant on simplifie la procédure : « Une balle dans la tête, et hop, dans les vergers… selon le degré d’implication, on nous a dit… » (…)
Utilisant des véhicules civils et banalisés, les hommes opéraient la nuit, s’encagoulant le visage afin d’éviter d’être reconnus par les parents des personnes arrêtées. Le mélange de tenues civiles et militaires leur permettait de passer pour des terros tout juste descendus du maquis. (…) Les ordres étaient simples : tuer le plus possible de tangos et détruire tous leurs réseaux logistiques. La guerre devait être gagnée, un point c’est tout. En quelques mois, nos cellules se videront de tous les « suspects », tandis que l’OJAL deviendra un monstre incontrôlable. La nuit, à bord de leurs Toyota blindées, par équipes, les gars du SPJ et ceux du GIS sortiront durant le couvre-feu, pour « partir en exécution », comme ils disaient. Plusieurs centaines de personnes seront ainsi supprimées durant l’année 1995 par les groupes mixtes dans les ruelles de Blida ou de Ouled Yaich.
Smain Lamari était loin d’être aveugle sur les activités des GIA. Et pour cause. Il avait un homme à l’intérieur du commandement des groupes islamiques. Comment l’avait-il retourné ? Nous ne le savions pas, mais cet homme n’était pas n’importe qui. C’était le chef de la commission d’information du GIA, l’équivalent du ministre des Affaires étrangères. Smain Lamari et lui se rencontraient secrètement à travers une « boîte aux lettres » mise en place par nos services. Je connaissais son nom : Azzout Mouloud, alias El Hadj. Je n’en saurais pas plus.
L’AIS, c’était près de 15 000 bonhommes sur tout le pays. Bras armés du FIS, ils s’étaient fait dépasser très rapidement par un groupe concurrent qui était le GIA. Ces derniers reprochaient à l’AIS d’être trop molle, trop peu radicale, pas assez violente. L’AIS refusait les attentats contre les civils, les massacres. Au fil des mois, les deux groupes étaient devenus des ennemis mortels. Pour contrer les GIA, Smain Lamari prendra contact avec l’AIS dès 1997. Son idée était simple mais efficace. Encourager la guerre des groupes, attiser les haines entre les deux protagonistes sur le terrain et choisir l’un d’entre eux pour détruire l’autre. (…) Un jour, le commandant Allouache m’a appelé.
— Tigha, tu pars avec nous. On va à Sidi Moussa.
— Pourquoi ?
— On doit rencontrer des émirs de l’AIS. La réunion doit avoir lieu dans une caserne des fusiliers de l’air de Sidi Moussa. Les émissaires sont au nombre de trois. (…)
Le plus important était Belkacemi Ahmed alias « Yahia Guermouh ». C’était le numéro deux de l’AIS de la région centre. Il avait été envoyé par son chef direct, le numéro un de l’AIS du centre, Kertali Mustapha. (…) Sur la carte militaire, l’émir expliquait au colonel les sentiers pris par les Katiba [groupes armés] du GIA, leurs refuges, les passages obligés, et là où on pourrait les « taper ». (…) Mais la plus importante, la plus armée, la plus mortelle, restait la Katiba el Khadra, la « Phalange verte ». C’était la Katiba du commandement du GIA chargée de sa protection. Il y avait là les meilleurs moudjahidine, et les mieux armés. Le but de guerre de Smain Lamari était là. Réduire à néant la Katiba du commandement. (…)
Des rencontres comme celle-ci, il y en aura plusieurs. Mais nous avions un problème et il était de taille. Le deal passé entre Smain Lamari et l’AIS n’était pas officiel. L’armée n’était pas au courant , ni les députés, ni le Parlement à Alger. Sur le terrain l’armée continuait à combattre les moudjahidine de l’AIS, pendant que nous, on les recevait en cachette au CTRI, à l’infirmerie, pour les soigner. C’est de là que datera la mésentente entre Mohamed Lamari, patron de l’armée, et Smain Lamari. Mohamed Lamari était un « éradicateur » qui ne connaissait qu’une méthode : envoyer les soldats et tuer tous les islamistes. Smain, lui, avait compris qu’en jouant finement on pourrait gagner à moindres frais. Nous irons plus loin. Dès 1997, sur la foi des informations données par l’AIS, le CTRI [de Blida où Abdelkader Tigha est alors en poste], en accord avec l’armée, montera des embuscades conjointes avec les djihadistes de l’Armée islamique contre les GIA. « Laissez-les s’entretuer ! Nous, on compte les points. » C’était la stratégie de Smain Lamari, et elle marchait.
Les moines franciscains de Tibhirine ont toujours refusé de quitter leur monastère. Depuis des mois, cela met en fureur le grand chef. Smain Lamari ira jusqu’à contacter le wali de Médéa pour qu’il leur intime l’ordre de quitter la zone. Ce qui dérangeait le CTRI n’était pas qu’ils restent là-haut, mais qu’ils soignent les blessés des groupes terroristes, qu’ils donnent asile et qu’ils offrent l’hospitalité. Ça, le service avait du mal à le digérer. (…) L’autre raison, c’est surtout que le CTRI les soupçonnent de travailler pour la France, de donner des renseignements sur les mouvements de l’armée algérienne dans sa traque des GIA dans les montagnes. (…)
Un jour de la fin du mois de mars, le 24, j’entraperçois un émir du GIA passer dans les couloirs. C’était Azzout Mouloud, l’homme de Smain Lamari, planté au cœur du GIA, l’homme des « relations internationales » des groupes armés. (…) Le lendemain matin, Smain Lamari est arrivé en personne dans sa Lancia blindée. C’était rare qu’il se déplace jusqu’au CTRI de Blida. (…) Je n’avais pas vu sortir Azzout Mouloud. J’apprendrai plus tard qu’il avait passé la nuit au sein même du CTRI. (…)
Ça s’agite dehors. Je vois plusieurs agents du SPJ qui préparent deux fourgons Peugeot J-5, ainsi qu’un taxi banalisé de couleur jaune dont le CTRI se sert pour effectuer les filatures. Un quart d’heure plus tard, les trois véhicules sortent ensemble en prenant la route de Médéa. Vers les 3 ou 4 heures du matin, les véhicules sont revenus. (…) Une heure plus tard, j’ai revu Redha.
— Alors cette opération, vous avez ramené combien de tangos ?
J’ai bien vu que Redha était gêné.
— Rien, rien… Il ne s’est rien passé.
A force d’insister, il m’a lâché l’info.
— Tu te rappelles le dossier des chrétiens français ?
J’ai acquiescé.
— Oui, ceux de la montagne, à Médéa ?
Il a fait un signe de tête pour désigner la cour.
— Ils sont là. Arrivés direct de la montagne, cette nuit ! N’en parles pas. Rien du tout. Ils doivent repartir tout à l’heure. (…)
La discussion est revenue sur l’arrivée des moines au CTRI.
— Tu te souviens de Mouloud Azzout, l’émir, celui qui est devenu l’agent de Smain Lamari ? C’est lui qui a tout préparé.
J’ai mieux compris pourquoi je l’avais vu au sein du CTRI les jours précédents.
— Azzout doit emmener les moines au maquis avant ce soir.
— Pourquoi ?
— Les moines ne savent pas qu’ils sont au CTRI. C’est Mouloud Azzout et lui seul qui les a interrogés. Il leur fait croire qu’ils sont entre les mains d’un groupe de tangos. Les moines pensent qu’ils sont dans le refuge d’un groupe armé. (…)
— Le DRS et Smain Lamari veulent les forcer à quitter la zone, il veut leur faire peur. On les relâchera dans deux jours, libérés par les gens du CTRI. Ca décrédibilisera les GIA, et puis ça obligera la France à faire plus attention à nous…(…)
À contrecœur, bribes par bribes, il m’a raconté l’histoire : « Le soir où tu les as vus, les moines ont été transférés vers la montagne de Bougara par Mouloud Azzout. Là, ils seraient tombés sur le groupe de Bougara, qui les aurait récupérés par la force ». Deux jours plus tard, Mouloud Azzout viendra s’expliquer au CTRI sur les circonstances de l’acheminement des moines et de leur enlèvement. Il confirmera que la guerre à mort qui était en train de se dérouler entre les différents émirs du GIA pour le contrôle de l’émirat national avait fait capoter toute l’histoire. Une guerre des chefs dont les moines vont faire les frais. Il expliquera qu’après avoir interrogé les moines, ils étaient partis vers les hauteurs de Blida afin de rejoindre le fief de Djamel Zitouni au lieu-dit de Tala Acha. C’était là-haut que tout avait dérapé. Abou Mossab, un émir du GIA, avait décidé de s’emparer des moines. De son vrai nom Hocine Besiou, il était l’émir de Bougara. Lui, le CTRI ne le contrôlait pas du tout.(…)
Azzout Mouloud restera deux semaines au CTRI afin d’essayer de sauver sa tête. Un jour, il disparaîtra sans laisser de trace. Avant, il ordonnera à Djamel Zitouni et à son groupe de rejoindre Bougara pour récupérer les moines. Au sein du CTRI, la rumeur dira que Djamel Zitouni, qui était en route pour tenter de récupérer les moines, tombera dans une embuscade montée par l’AIS et sera tué… Et que l’information de cette embuscade aura été donnée par le DRS [services secrets algériens] aux moudjahidine de l’AIS. Mais ça c’était ce qu’on racontait… Quelque part, ça arrangeait tout le monde que les deux protagonistes impliquant le DRS disparaissent.
Je lui ai tendu les premiers comptes rendus [au colonel Djebbar M’Henna, patron du CTRI de Blida et supérieur d’Abdelkader Tigha].
— Les premiers messages parlent d’un massacre de civils dans le village de Raïs. Les barbus seraient descendus et auraient tué de minuit à 4 heures du matin.
— Qu’ils aillent se faire foutre. Laissez ces chiens se faire massacrer !
On a un peu tiqué, mais on comprenait ce qu’il voulait dire. Le village de Raïs était en pleine zone GIA, acquis totalement à la cause des islamistes. On n’allait pas pleurer parce qu’ils s’étaient fait massacrer. (…)
Le CTRI savait qu’il allait y avoir un massacre. Nos véhicules qui circulaient autour des zones dangereuses avaient capté des appels de groupes armés à groupes armés. C’était des camions goniométriques comme ceux que les Allemands avaient utilisés en France pendant l’occupation pour traquer les résistants. Les retranscriptions montraient qu’il n’y avait pas qu’un groupe, mais plusieurs. Les écoutes révèleront qu’un émir avait rassemblé plusieurs groupes pour fondre sur un village dans la nuit, mais n’avait pas mentionné le nom du village ou peut-être de manière codée. (…) Le bilan officiel donnera 98 morts et 120 blessés. Les sources policières, elles, parlent de 250 morts et 100 blessés. Quant à la protection civile, elle annoncera, elle, 292 morts et 327 blessés. Nous, nous en compterons 600.
La suite des bonnes feuilles des confessions d’Abdelkader Tigha demain sur Bakchich
Abdelkader Tigha par l’éditeur
1991. La guerre contre les Groupes islamistes armés débute en Algérie. Abdelkader Tigha rejoint les services de contre-espionnage algériens. Il a 21 ans et veut servir son pays en contrant la menace des terroristes. Torture, disparitions, escadrons de la mort, attentats… Pendant huit ans, l’horreur sera son quotidien. Huit ans de lutte dont il ne sortira pas indemne… Un frère assassiné, un autre grièvement blessé. Entre la peste et le choléra, le jeune sergent Tigha ira jusqu’au bout de ses forces avant que le dégoût ne s’empare de lui et qu’il ne décide de fuir son pays. Poursuivi par son propre service, il se lance alors dans une course contre la montre… De Tunis à Tripoli, de Damas à Amman, les hommes du contre-espionnage algérien mettront tout en œuvre pour le récupérer. Leur raison ? Tigha en sait trop. Trop sur les manipulations de son ancien service durant leur guerre contre les islamistes. Trop sur les escadrons de la mort, sur les disparitions d’innocents, sur la mort des moines de Tibhirine… En Thaïlande, les services secrets français le reçoivent et prennent son témoignage mais l’abandonnent aussitôt sur la pression d’Alger. Victime d’une manipulation, Abdelkader Tigha fera trois ans de prison en Thaïlande. Enfin libre, il écrit aujourd’hui l’histoire authentique d’un homme traqué qui n’a plus rien à perdre sinon la vie. Contre espionnage algérien offre une plongée à couper le souffle dans les coups tordus de la guerre civile algérienne.