Par Vincent Geisser
Le président de la République, Nicolas Sarkozy, débute aujourd’hui une visite d’Etat en Tunisie. L’occasion nous est donnée de s’interroger sur l’évolution de la politique française à l’égard de la dictature du général Ben Ali qui règne, avec une main de fer, depuis plus vingt ans sur le pays. Rupture ou continuité avec la France-Afrique de son prédécesseur ? Volonté de conditionner l’aide française au dossier sensible des libertés fondamentales et de la démocratisation du « système tunisien » ? Pour répondre à ces questions, oumma.com a rencontré le professeur Moncef Marzouki, médecin internationalement reconnu, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), président-fondateur du Congrès pour la République (CPR), résistant de la première heure au régime autoritaire et qui est aujourd’hui l’une des rares figures de l’opposition tunisienne à prôner la « rupture » avec la dictature policière.
Vincent Geisser : L’élection de Nicolas Sarkozy, en mai 2007, a-t-elle représenté un espoir chez les opposants tunisiens de voir émerger une « nouvelle politique » à l’égard du régime autoritaire du général Ben Ali ?
Moncef Marzouki : On se souvient que le Président Sarkozy a dit qu’il ne sera jamais l’ami des dictateurs. Nous allons donc attendre ce qui va se passer. J’espère que les Tunisiens écrasés par une dictature sophistiquée mais implacable ne verront pas l’illustre hôte apporter, comme le fit son prédécesseur, Jacques Chirac, son soutien politique et économique à leur tyran mal aimé. La réputation de Nicolas Sarkozy et de la France en sortirait grandement malmenée auprès de millions de Tunisiens.
V. G. : Sur le long terme, comment qualifieriez-vous cette politique française de soutien à l’égard du régime policier ? Dans la mesure où la Tunisie n’est ni un pays pétrolier, ni une base militaire stratégique pour l’Europe, quels facteurs précisément expliquent ce soutien inconditionnel de Paris à la dictature de Ben Ali ?
Moncef Marzouki : Je la qualifierai de politique de courte vue contraire aux idéaux et aux intérêts de la France. Les raisons sont complexes. Il y a la tradition de la diplomatie française. On traite avec des Etats, les peuples et leurs sociétés civiles n’existent pas. Il y a le cynisme de la Realpolitik. Celle-ci ordonne de traiter avec des régimes, certes peu recommandables mais dociles et collaborationnistes en matière de surveillance des flux migratoires et de guerre contre le terrorisme.
Bien sûr, il y a les contrats et là il n’y a pas de petits bénéfices. Il y a aussi des raisons structurelles propres au système démocratique lui-même. Les responsables politiques passent vite. Ce qui les intéresse ce sont les résultats immédiats, le long terme ce n’est pas leur affaire. Tout cela se fait au détriment des intérêts légitimes de notre peuple et surtout des intérêts à long terme de la France. Je n’arrête pas de répéter que les Occidentaux, en matière de lutte contre l’immigration illégale et le terrorisme, prennent les pyromanes pour les pompiers.
Les décideurs des grands pays occidentaux prennent une très lourde responsabilité en refilant la patate chaude d’une rive sud de la Méditerranée ravagée par le désespoir et la violence à leurs successeurs et aux générations futures. Stabiliser la région n’est plus une question de politique internationale mais de politique interne. C’est un devoir des gouvernants occidentaux vis-à-vis des peuples européens auxquels nous sommes irrémédiablement liés. Notre développement dépend beaucoup du leur.
Ils dépendent pas mal pour leur sécurité de l’avancement de nos libertés. J’ai proposé dans mon livre Le Mal arabe (éditions L’Harmattan, 2004) de considérer que la ligne de partage entre Orient et Occident passe à l’Est de l’Iran, ce qui fait de nous des sud –Occidentaux, par rapport aux Nord – occidentaux que sont les Européens, ces voisins de paliers avec qui on se querelle depuis Carthage mais avec lesquels nous devons collaborer et vivre, si possible et c’est possible, en partageant des valeurs et un projet communs.
V. G. : La situation des opposants tunisiens en exil en France a-t-elle changé depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République ?
Moncef Marzouki : Non, je ne crois pas.
V. G. : Imaginons que le Quai d’Orsay (ministère des Affaires étrangères) vous consulte sur la « nouvelle politique française » à adopter à l’égard de la Tunisie, quels conseils lui donneriez-vous précisément ?
Moncef Marzouki : Cela fait six ans que je suis à Paris, je ne sais même pas où se trouve le Quai d’Orsay. Mais admettons. Bien sûr, que je crois que c’est à nous Tunisiens de libérer la Tunisie et que personne ne le fera à notre place. Mais si la France veut réellement aider notre pays à sortir avec le moins de dégâts possibles de la dictature, voila comment vous pourrez nous aider.
Les Européens et les Français en particulier ont un grand capital de sympathie en Tunisie et dans le Monde arabe. Ne le gaspillez pas, on va en avoir besoin pour réparer la bourde américaine en Irak, éviter la guerre des civilisations, instaurer la paix juste au Moyen Orient. Or ceci ne peut advenir si vous continuez à soutenir, par maque de vision, des régimes morts dans les cœurs et les esprits des Arabes. Ne pariez pas sur des cadavres en décomposition.
D’abord prenez langue, comme le font les Américains, avec les démocrates et les islamistes modérés. Il faut exiger du pouvoir tunisien la libération de tous les prisonniers politiques, notamment du journaliste Slim Boughdir, et de façon générale des réformes qui ne soient plus des simulacres.
Un geste d’une grande signification. La France ne devra pas reconnaîtra les élections présidentielles de 2009, telles que projetées c’est-à-dire instituant une reconduction automatique de Ben Ali et la présidence à vie de facto. Ceci devra être signifié dés maintenant. C’est ce que nous allons demander en tant que résistance tunisienne à tous les leaders occidentaux et notamment au prochain président américain.
V. G. : Depuis son indépendance la Tunisie n’a jamais connu la démocratie. Elle est en passe de devenir l’une des plus vieilles dictatures du monde. Comment qualifieriez-vous le régime de Ben Ali par rapport à celui de Bourguiba ?
Moncef Marzouki : Il en est la triste fin, l’aboutissement grotesque, le grossissement jusqu’au ridicule de toutes ses tares : le culte de la personnalité, le règne de l’Etat parti, la mise au pas des institutions, le refus de l’autonomie des consciences et des groupes sociaux ….tous cela sans l’intelligence et l’intégrité de Bourguiba. D’où ce terrible gâchis qu’est la Tunisie d’aujourd’hui.
Il ne faut pas se voiler la face sur la responsabilité de cet homme et de son parti dans ce gâchis. Pour avoir reculé devant les réformes nécessaires et encore possibles dans les années 1980, donc, l’ouverture vers les démocrates ; ils ont livré le pays à deux familles maffieuses les Ben Ali et les Trabelsi [famille de la femme du président tunisien, Leïla Ben Ali née Trabelsi].
V. G. : La France compte l’une des plus importantes « communautés tunisiennes » de travailleurs, d’étudiants, de cadres supérieurs et d’intellectuels dans le monde ? Selon vous, quel pourrait être le rôle des Tunisiens de France et des Français d’origine tunisienne pour l’avènement de la démocratie en Tunisie ? Paris peut-il être le « Londres » (en référence au Général de Gaulle 1940-1944) de la résistance tunisienne ? Les Franco-Tunisiens ont-ils un rôle à jouer dans la lutte contre la dictature ?
Moncef Marzouki : Je prône sans relâche deux approches pour en finir avec la dictature. D’une part, la résistance civile et le rejet total de ce régime et de sa démocratie d’opérette…. Et d’autre part, l’appel pour une transition pacifique vers la démocratie.
Une telle transition nécessite la synergie d’actions des trois acteurs qui ont voix au chapitre.
Il y a d’abord les patriotes au sein de l’Etat confisqué. Leur rôle est important dans la préparation d’une solution « à la mauritanienne » ; c’est-à-dire le renvoi du dictateur sans effusion de sang et sans procès tonitruants, et la remise du pouvoir après un délai court dans les mains du suffrage universel.
Le deuxième acteur est le partenaire occidental, notamment français, qui doit pousser dans le sens d’une telle solution.
Mais l’acteur principal est le peuple tunisien, qui par la résistance civile doit peser de tout son poids pour accélérer la fin trop longue, insupportable et ridicule dictature…et surtout d’empêcher que si changement il y a, on ne retourne à la case départ avec un 7 novembre bis [en référence au 7 novembre 1987, date du "Coup d’Etat médical" de Ben Ali]. Or les Tunisiens de l’étranger et les Franco-tunisiens, sont partie prenante de ce peuple que j’appelle à reconquérir sa dignité bafouée et ses libertés confisquées par des mafieux notoires qui n’auraient dû jamais se faufiler dans le champ politique.
Pour ceci, les Tunisiens d’ici et de là bas doivent cesser d’être terrorisés par un régime sur le déclin et qui vit lui-même dans la peur. Les Tunisiens doivent tous comprendre qu’il n’ y a pas, qu’il n’y a plus de place pour les solutions individuelles. Notre drame à tous est d’origine collective et politique. Seule une action collective et politique y mettra fin.
Tunisiens, retrouvez votre sens de l’honneur, du devoir, du courage et de la responsabilité. C’est cela et rien d’autre qui vous sauvera et nous ne sauvera tous et qui remettra enfin le pays en perdition sur les rails.
A lire l’ouvrage écrit par Moncef Marzouki, Le mal arabe. Entre dictatures et intégrismes : la démocratie interdite, Paris, L’Harmattan, 2004. .
Voir aussi les écrits en arabe et en français de Moncef Marzouki sur le site : www.moncefmarzouki.net
Politologue, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (CNRS), enseigne à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.
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| Visite d'Etat du président français Nicolas Sarkozy | |||
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Nicolas Sarkozy entame lundi en Tunisie un séjour de quarante-huit heures largement voué au développement de la relation politique et économique très
étroite qui unit la France et son ancienne colonie, à peine perturbée par l'entêtante question des droits de l'Homme. **********************
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