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Tan Malakka : nationalisme, marxisme et Islam

Tan Malakka : nationalisme, marxisme et Islam (1/2)

Par Youssef Girard

« Un peuple capable d’organiser lui-même, sa vie économique, et de produire toujours et partout des dirigeants en son sein ne pourra jamais être soumis à l’aide de tanks et d’avions ».
Tan Malakka

Militant nationaliste indonésien, musulman et marxiste, Tan Malakka fut l’une des figures les plus marquantes de ces militants révolutionnaires des Trois Continents qui cherchèrent à décentrer le marxisme et à lier lutte anti-capitaliste, anti-impérialiste et renaissance nationale-culturelle.

A l’instar du Tatare Sultan Galiev, de l’Indien Manabendra Nath Roy, du Péruvien José Carlos Mariategui ou du Vietnamien Ho Chi Minh, Tan Malakka s’attacha à adapter le marxisme, idéologie née dans un contexte européen, aux réalités nationales-culturelles d’un pays asiatique et musulman, l’Indonésie, notamment en prenant en compte sa dimension islamique contre un communisme « occidentaliste » qui ne voyait dans l’Islam qu’un résidu de traditions moyenâgeuses. Pour ces révolutionnaires non-occidentaux le marxisme était compris « en tant que ferment de la renaissance nationale, à vection socialiste »[1].

Né à Suliki à l’ouest de Sumatra en 1897 dans l’Indonésie sous domination coloniale néerlandaise, Tan Malakka étudia à l’école normale d’instituteurs hollandaise de Bukittinggi, le centre culturel et intellectuel du pays Minangkabau. En 1913, il reçut un prêt des anciens de son village pour poursuivre ses études aux Pays-Bas. Là-bas, il suivit les cours de l’école normale de Haarlem jusqu’en 1919.

Arrivant en Hollande, Tan Malakka découvrit le marxisme qu’il se mit à étudier avec le plus grand intérêt. Le marxisme lui fournissait des outils d’analyse critique pour mieux comprendre la situation politique et sociale de l’Indonésie. Ses relations, à la fois avec des étudiants marxistes Hollandais et des étudiants Indonésiens, le convinrent que l’Indonésie devait se libérer de la domination coloniale par la révolution. Dans ce contexte d’émulation intellectuelle, la révolution russe d’octobre 1917 eut une grande importance dans sa réflexion sur l’Indonésie et sur le lien entre capitalisme, impérialisme et oppression sociale.

Rentrant en Indonésie en 1919, Tan Malakka devint instituteur dans une école pour les enfants d’ouvriers de plantation près de Medan dans le nord Sumatra. Dans le même temps, il commença à coopérer avec l’Union Social-Démocrate des Indes [ISDV] qui devait devenir le futur Parti Communiste d’Indonésie [PKI]. En 1920, il quitta Sumatra pour Java où, à la demande de l’organisation nationaliste et islamique Sarekat Islam [Ligue Islamique], il créa une « école du peuple » à Semarang, dans le centre de Java. Cette ville était un centre actif du nationalisme indonésien. Créé en 1912 par Hadji Oemar Said Tjokroaminoto, l’organisation Sarekat Islam était un mouvement nationaliste et islamique défendant les thèses de la salafiyyah impulsées par Djamal ed-Din al-Afghani.

Exposant son travail avec le mouvement Sarekat Islam au quatrième congrès l’International Communiste en 1922 à Moscou, Tan Malakka expliqua : « Nous avons à Java une très grande organisation avec de nombreux paysans très pauvres, le Sarekat Islam (Ligue islamique). Entre 1912 et 1916 cette organisation avait un million de membres, peut-être jusqu’à trois ou quatre millions. C’était un très grand mouvement populaire, qui émergea spontanément et était vraiment révolutionnaire.

Jusqu’en 1921 nous avons collaboré avec lui. Notre parti [le Parti Communiste d’Indonésie], constitué de 13 000 membres, entra dans ce mouvement populaire et y mit en oeuvre sa propagande. En 1921, nous réussîmes à faire adopter notre programme par Sarekat Islam. La Ligue islamique elle aussi faisait de l’agitation dans les villages, pour le contrôle des usines et pour le slogan : « tout le pouvoir aux paysans pauvres, tout le pouvoir aux prolétaires ! » Ainsi, Sarekat Islam faisait la même propagande que notre Parti communiste, parfois seulement sous un autre nom.

Mais en 1921 une scission se produisit comme résultat de critiques maladroites de la direction de Sarekat Islam. Le gouvernement, par l’entremise de ses agents au sein de Sarekat Islam, exploita la scission et il exploita aussi la décision du second congrès de l’Internationale communiste : la lutte contre le pan-islamisme ! Que disaient-ils aux simples paysans ? Ils disaient : regardez, les communistes ne veulent pas seulement scissionner, ils veulent détruire votre religion ! C’en était trop pour un simple paysan musulman. Le paysan se disait à lui-même : j’ai presque tout perdu en ce monde, dois-je perdre aussi mon paradis ? Cà je ne le veux pas ! Voilà comment pensait le simple musulman. Les propagandistes du gouvernement l’exploitaient avec beaucoup de succès. Et donc nous avons eu une scission »[2].

Face aux membres du Congrès de l’Internationale Communiste, Tan Malakka poursuivait son argumentation en faveur d’une collaboration entre les marxistes indonésiens et l’organisation islamique Sarekat Islam : « les Sarekat-islamistes croient en notre propagande et restent avec nous avec leurs tripes, pour utiliser une expression populaire, mais dans leurs coeurs ils restent avec le Sarekat Islam, avec leur paradis. Et le paradis est quelque chose que nous ne pouvons pas leur donner. C’est pourquoi ils ont boycotté nos réunions et que nous ne pouvions plus faire de propagande du tout.

Depuis le début de l’année dernière, nous avons travaillé à ré-établir le lien avec Sarekat Islam. A notre congrès en décembre de l’année dernière, nous avons dit que les musulmans du Caucase ou d’autres pays qui coopèrent avec les Soviets et luttent contre le capitalisme international comprennent mieux leur religion ; et nous avons aussi dit que s’ils voulaient faire de la propagande pour leur religion, ils pouvaient le faire pour autant qu’ils ne le fassent pas dans des réunions mais dans les mosquées.

On nous a demandé dans des réunions publiques : êtes vous des musulmans, oui ou non ? Croyez vous en Dieu, oui ou non ? Comment pouvions nous répondre à cela ? Oui, j’ai dit, quand je suis face à Dieu je suis un musulman, mais quand je suis face à l’homme je ne suis pas un musulman. C’est ainsi que nous avons infligé une défaite à leurs chefs avec le Coran dans nos mains ; et à notre congrès l’année dernière, nous avons contraint les dirigeants de Sarekat Islam, par le biais de leurs propres membres, à collaborer avec nous.

Quand une grève générale a éclaté en mars de l’année dernière, les travailleurs musulmans avaient besoin de nous puisque nous avions les cheminots sous notre direction. Les dirigeants de Sarekat Islam disaient : si vous voulez collaborer avec nous, vous devez nous aider vous aussi. Bien sûr, nous sommes allé à leur rencontre et nous avons dit : oui, votre Dieu est puissant, mais il a dit que sur cette terre les cheminots sont plus puissants ! Les cheminots sont le comité exécutif de Dieu dans ce monde »[3].

Ce rapprochement entre le Sarekat Islam et le Parti Communiste d’Indonésie, eu lieu au moment ou Tan Malakka fut élu président du PKI. En fait, il était le premier partisan et le grand artisan du rapprochement entre le PKI et le Sarekat Islam. Toute fois, du fait de ses activités politiques, il fut arrêté par les autorités coloniales hollandaises à Bandung en 1922 et exilé aux Pays-Bas. Au cœur de la puissance coloniale, il se présenta aux élections parlementaires hollandaises de 1922 comme candidat du Parti Communiste de Hollande qu’il voulait persuader de soutenir la cause de lutte de libération nationale indonésienne.

Par la suite, Tan Malakka se rendit à Berlin puis à Moscou. Il milita au sein de l’Internationale Communiste [Komintern], où il soutint que les communistes européens devaient impérativement aider les luttes nationalistes de l’Asie et des pays colonisés. Du fait de sa connaissance de l’Asie du Sud-Est, il fut nommé agent du Komintern pour cette région.

En 1923, l’Internationale Communiste l’envoya à Canton en Chine, avec pour mission de faire paraître un journal en langue anglaise. A la suite de cela, il se rendit à Manille aux Philippines, alors sous domination américaine. Malgré son action en faveur de l’Internationale Communiste, Tan Malakka était en désaccord avec les thèses de Lénine sur les mouvements de renaissance nationale-culturelle qu’étaient le pan-islamisme ou le pan-asiatisme.

En juillet 1920, le deuxième congrès l’Internationale Communiste traça les grandes lignes de la politique anti-colonialiste du Komintern. Dans ses « Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales », le congrès affirmait : « Il est nécessaire de lutter contre les mouvements panislamiques et pan-asiatiques, et autres tendances similaires, qui essaient de combiner la lutte de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement du pouvoir de l’impérialisme turc et japonais ainsi que des potentats locaux, grands propriétaires, hauts dignitaires religieux etc ; »[4]. 

Deux remarques s’imposent au sujet de cette affirmation du congrès qui avait suivi les orientations de Lénine[5] :

- Premièrement, Lénine, de part ses conceptions occidentalo-centriques, était incapable de comprendre en quoi les mouvements panislamiques ou pan-asiatiques étaient porteurs d’une dynamique de renaissance civilisationelle dans des sociétés en proie à la domination politique, économique et culturelle de l’occident ;

- Deuxièmement, alors que les bolcheviks avaient repris les rênes l’empire des Tsars, Lénine dénonçait des mouvements, le pan-islamisme et le pan-asiatisme, susceptible de remettre en cause la domination coloniale russe sur le Caucase, l’Asie Centrale ou l’est de la Sibérie. Derrière la dénonciation du pan-islamisme et du pan-asiatisme ce cachait la défense du projet « Grand Russe » que les bolcheviks avaient repris.

Loin de ces conceptions occidentalo-centristes, Tan Malakka fut l’un des principaux acteurs de ce qu’Anouar Abdel Malek appela une « véritable lutte idéologique  » entre « les marxistes européocentriques et les marxistes nationalitaires (« nationalistes ») des pays sous-développés »[6].



[1] Abdel Malek Anouar, La dialectique sociale, Ed Seuil, Paris, 1972, page 36. Anouar Abdel Malek notait que ces marxistes du Sud restaient « inconnus, mal aimés, dénigrés ».

[2] Tan Malakka, Communisme et Pan-islamisme, IVème Congrès de l’Internationale Communiste.

[3] Tan Malakka, Communisme et Pan-islamisme, IVème Congrès de l’Internationale Communiste.

[4] Résolution de l’Internationale Communiste, Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales, IIème Congrès de l’Internationale Communiste, Juillet 1920

[5] Dans un texte de préparation du congrès Lénine affirmait « la nécessité de lutter contre le panislamisme et autres courants analogues, qui tentent de conjuguer le mouvement de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement des positions des khans, des propriétaires fonciers, des mollahs, etc ». Cf. Lénine, Première ébauche des thèses sur les questions nationale et coloniale, L’Internationale Communiste, n°11, juillet 1920

[6] Abdel Malek Anouar, La dialectique sociale, op. cit., page 296.

Youssef Girard
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Tan Malakka : nationalisme, marxisme et Islam (2/2)

Par Youssef Girard

Inspiré par les idées de « fraternité islamique » développées par Djamal ed-Din al-Afghani, Tan Malakka voyait dans le pan-islamisme une volonté de renaissance civilisationelle et de libération des peuples musulmans victimes de l’impérialisme occidental.

Au quatrième congrès l’Internationale Communiste en 1922 à Moscou, Tan Malakka affirma : « aujourd’hui, le pan-islamisme signifie la lutte de libération nationale, parce que pour les musulmans l’Islam c’est tout : non seulement la religion, mais aussi l’Etat, l’économie, la nourriture et tout le reste. C’est ainsi que le pan-islamisme signifie maintenant la fraternité de tous les peuples musulmans et la libération nationale non seulement des Arabes mais aussi des Indiens, des Javanais et de tous les peuples musulmans opprimés.

Cette fraternité implique non seulement la lutte pratique contre l’impérialisme hollandais mais aussi contre le capitalisme anglais, français et italien et donc contre le capitalisme mondial tout entier. Et c’est pourquoi aujourd’hui, en Indonésie, parmi les peuples coloniaux opprimés, le pan-islamisme représente la lutte de libération contre les différentes puissances impérialistes du monde. C’est une tâche nouvelle pour nous. Juste autant que nous voulons soutenir la lutte nationale, nous voulons aussi soutenir la lutte de libération des très combatifs, très actifs 250 millions de Musulmans vivant sous la domination des puissances impérialistes »[1].

A la même époque, le Parti Communiste d’Indonésie préparait une insurrection pour prendre le pouvoir dans le pays. Tan Malakka était opposé à cette insurrection, estimant que le Parti n’était pas prêt pour mener une révolution et libérer le l’Indonésie. Cependant des éléments du PKI à Java Ouest et Sumatra Ouest déclenchèrent une insurrection armée, qui fut brutalement réprimée par les autorités coloniales hollandaises. Le Parti Communiste d’Indonésie fut interdit et plusieurs de ses dirigeants exécutés.

Prenant ainsi ses distances vis-à-vis du Komintern et du PKI, Tan Malakka, en 1926, se rendit à Bangkok, où il fonda le Partai Republik Indonesia (PARI). Pour Tan Malakka, en Indonésie la lutte de libération nationale primait et les marxistes devaient faire passer cela avant toutes autres considérations.

Alors que Staline voulait promouvoir une politique dite de « classe contre classe », c’est-à-dire que les partis communistes devaient refuser toute alliance et mener leur lutte seuls contre tous, Tan Malakka était favorable à la constitution de front anti-colonialiste comme il avait déjà tenté de le faire lors de sa collaboration avec le Sarekat Islam. De fait, à la fin des années 1920, le PARI de Tan Malakka, était le seul Parti prônant l’indépendance de l’Indonésie.

Revenu à Manille, il fut arrêté par la police coloniale américaine à la demande des autorités hollandaises. L’ « affaire » Tan Malakka devint un point de ralliement pour les nationalistes philippins. Il fut finalement extradé et se réfugia en Chine. A Shanghai, il reprit sa coopération avec le Komintern en 1931. Au moment où les troupes japonaises envahirent la ville en 1932, il s’enfuit à Hong Kong.

Là, il fut aussitôt arrêté par les autorités britanniques qui l’expulsèrent. Tan Malakka du se réfugier de nouveau en Chine, mais dut une nouvelle fois fuir l’avancée japonaise en 1937. Il partit pour Singapour. Durant la seconde guerre mondiale, lorsque les Japonais occupèrent la Malaisie et l’Indonésie, en 1942, Tan Malaka décida de rentrer dans son pays, après un exil de près de vingt ans.

Durant l’occupation japonaise, Tan Malakka travailla comme employé administratif dans une mine de Java Ouest. En 1945, lorsque Ahmed Soekarno et Mohammed Hatta proclamèrent l’indépendance de la République d’Indonésie, Tan Malaka estimait qu’ils étaient trop conciliants envers les colonialistes hollandais, qui cherchaient uniquement à récupérer leur ancienne possession.

En effet, fin 1945, les hollandais débarquèrent en Indonésie cherchant à reprendre pied dans l’archipel. En 1946 Tan Malaka fonda le Persatuan Perjuangan, « Front de lutte », qui n’inclut pas le Parti Communiste d’Indonésie. Tan Malaka affirmait que le gouvernement indonésien ne devait pas négocier avec les colonisateurs hollandais avant le retrait total de leurs troupes d’Indonésie.

Du fait de son action nationaliste révolutionnaire, Tan Malakka fut emprisonné en mars 1946, avec les dirigeants du Persatuan Perjuangan, par décret de la délégation néerlandaise en Indonésie, exécuté par le gouvernement de la République indonésienne d’Ahmed Soekarno.

Selon Tan Malakka, l’arrestation des dirigeants du Front traduisait « le désir du gouvernement de la République de transformer la lutte des masses prolétariennes en une action purement diplomatique ; de remplacer la diplomatie du « bamba runtjing » (lance à pointe de bambou aiguisée) par une diplomatie basée sur des négociations, de remplacer le mot d’ordre « négocier sur la base de la reconnaissance complète » par celui de « la paix par le sacrifice de la souveraineté, de l’indépendance, des ressources économiques et de la population » »[2].

Pour Tan Malakka, « les mesures qui visaient à rendre tous les biens de l’ennemi au peuple indonésien qui y avait droit, furent remplacées par une politique visant à restituer toutes leurs possessions aux étrangers, y compris aux sujets ennemis ; la construction d’une économie indépendante destinée à assurer la prospérité de tout le peuple indonésien (ce qui est conforme aux intérêts de tous les autres peuples) fut abandonné et on se dirigea vers une collaboration avec les capitalistes et impérialistes néerlandais qui, depuis 350 ans, opprimaient et exploitaient le peuple indonésien »[3].

Le Persatuan Perjuangan avait des soutiens y compris au sein de l’armée républicaine indonésienne et auprès de son commandant, le général Sudirman. Le Front réussit à pousser le premier ministre Sultan Sjahrir, qui prônait la négociation avec les autorités hollandaises, à démissionner pour quelques mois.

Convaincu que les accords de Linggarjati en 1947 et du « Renville » en 1948, avec les autorités hollandaises, étaient un échec pour la jeune République d’Indonésie, Tan Malakka fonda, à sa sortie de prison en septembre 1948, le Partai Murba, « parti de masses », à Yogyakarta dans le centre de Java.

A ce moment, acculé par la menace d’une défaite certaine, les autorités hollandaises accordèrent l’indépendance aux Etats-Unis d’Indonésie et commencèrent à évacuer leurs troupes. En échange, le gouvernement indonésien reconnut le droit de propriété des impérialistes sur toutes leurs anciennes possessions, et s’associa aux Pays-Bas dans une « Union Néerlandaise » sous la couronne de la maison d’Orange-Nassau.

Contre les compromissions du gouvernement indonésien avec l’ancienne puissance coloniale hollandaise, Tan Malakka décida de passer des « armes de la critique » à la « critique des armes ». Poursuivi par les troupes républicaines, Tan Malakka disparu en 1949 dans la jungle près de Kediri à l’est de Java.

Derrière les barreaux, en mai 1948, Tan Malakka rédigea une brochure intitulée « Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique ». Cette brochure avait été écrite pour la formation des partisans luttant dès 1947 contre les forces de l’armée néerlandaise en Indonésie.

Elle exposait les conceptions de l’auteur sur la guerre de partisans. Pour Tan Malakka, la conduite des opérations militaires, l’orientation politique à suivre, les discussions diplomatiques à engager, les mesures économiques à exécuter, constituaient un tout cohérent tendu vers un seul et même but : la conquête de l’indépendance totale de l’Indonésie et l’émancipation sociale des masses indonésiennes.

Dans son introduction il dressait un sombre constat de la situation de la révolution indonésienne en 1948 : « Nous sommes acculés à l’abîme. Nos possibilités sur les plans politique, économique, financier et militaire sont réduites à l’extrême. Voilà le résultat de deux ans de négociations. L’unité du peuple dans la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme est brisée. Une grande partie du territoire indonésien est isolée, soumise à l’autorité de l’ennemi, dominée de nouveau par les Pays-Bas. Plusieurs Etats fantoches ont été créés et dressés les uns contre les autres.

L’économie et les finances des territoires encore administrés par la République se trouvent dans le plus grand désordre. La politique de « reconstruction et rationalisation » de l’armée menace de transformer celle-ci en une armée coloniale, c’est-à-dire une armée constituée avec l’argent des masses mais séparée de celles-ci et destinée à les maintenir dans un état de sujétion »[4].

Face à cette situation, Tan Malakka, influencé par l’expérience de la révolution chinoise et les écrits de Mao Zedong, proposait de mener une guerre de guérilla : « J’estime qu’une des mesures qui peuvent le plus contribuer à sauver le pays, c’est la formation sur terre et sur mer, partout, de guérillas. C’est pour exprimer mes opinions sur ce sujet que, j’ai écrit cette brochure ».

Selon lui, la guerre de guérilla était « l’une des armes les plus importantes de la lutte des peuples opprimés et mal équipés contre un ennemi disposant d’un armement moderne ». Cette guerre de guérilla devait s’appuyer sur les partisans qui étaient les indonésiens revendiquant une indépendance complète et prête à « détruire toutes les forces qui s’opposent à cette proclamation et à cette indépendance complète »[5].

Nationalistes révolutionnaires, défendant un marxisme spécifique, Tan Malakka donnait à son combat de libération et de renaissance nationale-culturelle une dimension sociale nécessaire à l’émancipation des masses : « Si le transfert de la souveraineté conduisait à faire occuper tous les postes gouvernementaux par des gens comme le Professeur Hossein Djajadiningrau, le colonel Abdul Kadir et le Sultan Hamid, tandis que la vie économique resterait dominée par les étrangers, la révolution nationale n’aurait pas modifié la situation dans laquelle les masses se trouvaient du temps des "Indes néerlandaises". En bref, la seule indépendance nationale, la seule indépendance politique n’ont pas de signification pour le prolétariat, les ouvriers, les paysans et toutes les classes non possédantes »[6].

Pour Tan Malakka, l’indépendance politique devait nécessairement s’accompagner d’une indépendance économique qui devait permettre de satisfaire les besoins de l’ensemble du peuple indonésien : « En Indonésie, les Néerlandais ne peuvent pas faire abandon de leurs droits politiques sans mettre en danger en même temps leurs intérêts capitalistes. Le peuple indonésien ne peut assurer sa survivance en limitant son action à l’obtention de droits politiques, sans mettre en cause la domination économique des capitalistes étrangers.

Les questions économiques et politiques sont étroitement liées. La lutte de libération du prolétariat indonésien est une lutte pour l’indépendance politique et économique sans qu’il soit possible de dissocier les objectifs politiques, économiques et sociaux. La lutte de libération indonésienne ne tend pas seulement à l’élimination politique de l’impérialisme mais également à la suppression de l’exploitation économique et à l’obtention dans la nouvelle société du droit à la vie.

La révolution indonésienne n’est pas une simple révolution nationale comme le veulent certains Indonésiens qui ne visent qu’à maintenir ou à améliorer leur situation, tout en étant prêts à céder toutes les sources de richesses à des étrangers, qu’ils soient les alliés ou les ennemis de la nation. La révolution doit associer les mesures économiques et sociales à celles qui visent à réaliser l’indépendance complète.

La révolution ne peut être victorieuse si elle ne dépasse pas les bornes d’une révolution nationale. La lutte de libération du peuple indonésien doit tendre à l’obtention de garanties sociales et économiques »[7].

Cette volonté d’indépendance économique, amenait Tan Malakka à s’opposer aux dirigeants indonésiens qui limitaient leurs revendications au domaine purement politique : « si les laquais des capitalistes étrangers vont à nouveau gouverner, le pays - même si ces laquais sont des Indonésiens - et si 100% des entreprises modernes tombent aux mains des capitalistes comme à l’époque des "Indes néerlandaises", alors la révolution nationale sera la négation de la Proclamation et de l’indépendance nationale, et le début du retour des capitalistes et des impérialistes »[8].

Ainsi, contre l’ancienne puissance coloniale hollandaise et contre certains dirigeants indonésiens, Tan Malakka revendiquait la récupération par le peuple indonésien des biens des colonisateurs : « Le partisan doit donc considérer la défense de l’indépendance complète et la confiscation de tous les biens ennemis comme une occasion unique, tombée du ciel et offerte aux Indonésiens pour qu’ils puissent accomplir une tâche élevée et effectuer un travail sacré. Seuls les gens sans intelligence ne perçoivent pas cette occasion. Seuls des lâches et des malhonnêtes peuvent ne pas désirer accomplir une tâche qui, si elle est lourde, sera cependant fondamentalement utile à la société présente et future »[9].

Par son action et sa réflexion, Tan Malakka représenta une des figures les plus originales de la volonté de créer un marxisme spécifique capable de s’adapter aux réalités nationales-culturelles de son peuple parmi lesquelles l’Islam. Tan Malakka comprit l’importance que pouvait jouer l’Islam en tant que facteur de libération des peuples musulmans dominés par l’impérialisme occidental.

L’importance de l’Islam dans la vie des populations des pays musulmans, obligea nombre de marxistes dans ces pays, à la suite de Tan Malakka, à repenser leurs rapports à l’Islam en tant que religion et civilisation.

Anouar Abdel Malek écrivait à ce propos que les revers d’une partie des marxistes des Trois Continents, amena, bien tardivement, les dirigeants de ces mouvements à penser que l’une « des raisons principales de leur échec tenait à ce qu’ils n’avaient pas su mettre sur pied des partis socialistes révolutionnaires capables d’intégrer le fond national culturel, avec sa dimension religieuse, dans une formulation, un cadres général, un style d’action et une méthodologie qui soient elle du marxisme »[10].



[1] Tan Malakka, Communisme et Pan-islamisme, IVème Congrès de l’Internationale Communiste.

[2] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[3] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[4] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[5] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[6] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[7] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[8] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[9] Tan Malakka, Le partisan et sa lutte militaire, politique et économique.

[10] Abdel Malek Anouar, La dialectique sociale, op. cit., page 316.

Youssef Girard


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