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Abdelhamid ben Badis appartenait à une vieille famille de notables constantinoise, elle-même descendante d’une branche de la fameuse dynastie berbèro-musulmane des Zirides de la grande tribu des
Zénètes. On sait que les Zirides avaient régné sur une partie du Maghreb central vers le Xe siècle et comptaient parmi leurs souverains Ziri ibnou Manad et Boloquine ibnou Ziri, fondateur d’El
Djazair (Alger). Le futur savant musulman allait connaître un parcours digne de ses ancêtres au service de sa foi musulmane et de sa patrie, l’Algérie, dominée à la fin du XIXe siècle par le
colonialisme français.
Domination coloniale et résistance populaire
Quand naquit Abdelhamid ben Badis, le 16 avril 1889 (mais inscrit à l’état civil le 5 décembre), à Constantine, grande métropole de l’Est algérien (et ex-chef lieu du beylik du même nom), l’Etat
colonial avait déjà une soixantaine années de présence dans notre pays. Mais, fait unique dans les annales des expéditions coloniales des temps modernes, la France n’avait pas encore soumis, en
dépit de sa supériorité matérielle et de la roublardise des ses chefs militaires et de ses soldats impitoyables «venus pour tuer de l’Arabe», tout le territoire national. Loin de là, elle était
confrontée, à cette date, à la révolte de la grande tribu des Ouled Sidi Cheikh, au sud-ouest, ainsi qu’à d’autres poches de résistance un peu partout à travers le pays. Le Sud lui échappait
encore malgré les percées militaires accomplies par ses troupes avec les méthodes que les Algériens ont appris à connaître, déjà, depuis le débarquement du corps expéditionnaire français à
Sidi-Ferruch, le 5 juin 1830.
Doit-on évoquer, ici, les péripéties de l’occupation, les destructions, les ravages et les malheurs qui l’ont accompagnée ! Contentons-nous seulement de dire que la résistance populaire n’a
jamais cessé, qu’elle fut toujours présente en tous lieux, même si elle avait un caractère local, dans la plupart du temps. La lutte de l’Emir Abdelkader, de Lalla Fadhma N’Soumer, du chérif
Boubaghla, d’El Mokrani ou des tribus des Oasis, entre autres, sont un exemple de l’acharnement des habitants de ce pays, populations pacifiques, à défendre leur patrie, leur foi et leur
dignité.
On connaît les conséquences de la politique coloniale appliquée en Algérie, politique de génocide, d’acculturation et de dépossession des richesses nationales : la population a chuté de façon
dramatique, analphabétisme de la totalité des habitants (un comble quand on sait l’amour viscéral et le respect quasi religieux que notre société portait depuis toujours à la science et au savoir
! ). Passons sur la misère matérielle, la propagation de maladies (certaines inconnues auparavant), la clochardisation, et la destruction de la structure tribale, ciment de la société
d’alors…Autres humiliations imposées aux Algériens dont la fierté était légendaire : l’octroi de la nationalité française aux juifs locaux par le biais du décret Crémieux, en 1870, et la
promulgation du Code de l’indigénat (vers 1876), qui considérait les habitants – dans leur patrie séculaire – comme des sous-hommes et les asservissait au plus profond de leur âme.
Les années d’apprentissage et de formation
Issu d’une famille conservatrice et pieuse, Abdelhamid ben Badis se mit aux études très tôt et apprit le Coran dès l’âge de 13 ans. Son maître, Hamdan Lounissi, célèbre précepteur et savant dans
sa ville natale, eut une grande influence spirituelle sur lui en lui inculquant l’amour du savoir pour le savoir et la connaissance et non pas pour assurer une vie matérielle confortable.
Comme c’était la tradition, à l’époque, Ben Badis partit à Tunis pour poursuivre ses études dans le grand institut de Zaitouna qui a vu passer tant de générations de savants et de lettrés du
Maghreb tant sa réputation était répandue dans tout le monde musulman et lieu de passage obligé pour accéder aux hautes sphères des études religieuses et littéraires surtout. C’était en 1908, et
en ce début du XXe, l’Orient musulman était en ébullition, du fait de la marée de la renaissance qu’il vivait, les élites politiques et intellectuelles ayant, finalement, pris conscience du
retard immense qui le séparait de l’Occident capitaliste dans tous les domaines de la vie. Beaucoup de lettrés et d’hommes politiques incriminaient le pouvoir ottoman et lui faisaient porter la
responsabilité de l’archaïsme et de l’immobilisme dans lesquels vivotaient les peuples musulmans, à cause, disaient-ils, de la domination imposée, fût-elle au nom de l’Islam, à la société arabe.
C’est pour cela qu’ils appelèrent à la révolte contre Istanbul et qui aboutit aux événements que la région a vécus durant la Première Guerre mondiale à l’instigation de l’Angleterre et de la
France qui voulaient s’y implanter après l’éviction des Turcs. L’autre cause réside dans la présence britannique dans la contrée, particulièrement en Egypte et au Soudan, dominant la grande voie
navigable du canal de Suez, d’importance mondiale, depuis 1869.
Abdelhamid ben Badis avait pris conscience des problèmes qui minaient les Arabes et les peuples musulmans en général, une situation due à plusieurs facteurs historiques, politiques, économiques
et culturels. Cette situation l’affligeait beaucoup et le poussa à réfléchir sur les voies et les moyens susceptibles de réformer la oumma arabe et la débarrasser de ses tares qui l’empêchaient
d’évoluer et de recouvrir sa vitalité perdue au cours des siècles passés.
Son retour, chez lui à Constantine pour enseigner, fut bref ayant commencé à ressentir une opposition de la part des éléments pro-administration française, ennemis du courant réformiste et de
l’idée nationaliste. Leur pression était telle que Ben Badis se résolut à quitter de nouveau la terre algérienne pour la péninsule Arabique pour accomplir le pèlerinage et parfaire sa formation
au contact de savants et d’oulémas musulmans. C’est ainsi qu’il visita les villes sacrées de La Mecque et de Médine ou il enseigna durant une courte période dans El Masdjed Ennabaoui. C’est là
qu’il rencontra une autre illustre personnalité algérienne, son ami et compagnon, Cheikh Bachir El Ibrahimi, avec lequel il eut de très longues discussions sur l’avenir et la situation de
leur pays commun qui avait tant besoin d’eux et d’hommes de leur trempe. Avant de prendre le chemin du retour, Ben Badis visita les grands foyers de la civilisation arabo-musulmane : Damas,
l’ex-capitale omeyyade, et Le Caire capitale toute aussi renommée et remarquable centre culturel au sein de laquelle se trouvait l’université d’El Azhar dont l’influence sur la pensée musulmane
est incontestable.
Retour en Algérie et début de son action réformiste
Le retour du Cheikh Ben Badis vers son pays date de 1913 ; il choisit de rester à Constantine et se consacra à l’enseignement qu’il considérait comme un moyen sûr pour combattre l’ignorance et
l’obscurantisme, et éclairer les masses populaires en leur faisant prendre conscience de leur situation humiliante, prônant le retour aux sources de l’Islam et ainsi, faire face à la mainmise
coloniale qui durait depuis des décennies. Son intense activité commença alors et dura jusqu’aux environs de 1925, englobant l’enseignement par l’ouverture d’écoles libres, la dispense de cours
libres aux garçons et aux filles ainsi qu’aux adultes. En parallèle, notre cheikh effectuait des déplacements à travers le pays, pour un contact permanent avec les masses les encourageant à
l’action culturelle par la création de médersas et de petites écoles, de cercles culturels (dont le fameux Nadi Ettaraqui dirigé par son ami Tayebi El Okbi), de sociétés musicales, de troupes
théâtrales etc. En outre Ben Badis avait fondé des journaux et des revues comme Elmountakid, Ec-chihab, entre autres. La réforme de la pratique religieuse figurait parmi ses objectifs pour
la purifier du charlatanisme et des comportements obscurantistes que l’administration coloniale s’efforçait de répandre par le biais de ses relais locaux, les pseudos choyoukh des zaouias et des
confréries qui avaient une influence spirituelle considérable, en vérité, et de profonds intérêts matériels avec la puissance occupante.
Bien sûr, à la même période, d’autres savants religieux réformistes avaient aussi émergé, surtout à Alger, à Tlemcen et évidemment à Constantine. On pourra citer, à titre d’exemple les cheikhs
Ben Smaia, Ben Ali Fekhar et El Medjaoui qui luttaient pour le retour à l’Islam authentique et pur, indemne de toutes les déformations que ses ennemis voulaient l’en accuser injustement.
Ce mouvement puisait son origine dans la culture islamique et s’inspirait aussi du courant répandu principalement par les célèbres savants Mohamed Rachid Rédha et Mohamed Abdou qui avait visité
l’Algérie, en 1905, et rencontré de nombreux savants locaux. Ben Badis donna à ce mouvement une impulsion remarquable aidé de ses disciples et de ses amis et fidèles confrères dont la vie était
vouée entièrement à leur patrie et à leur foi musulmane. Ce long travail patient et continu ne tarda pas à porter ses fruits sur le plan culturel, d’abord, ensuite sur le plan politique avec la
création d’une organisation politique sous un couvert religieux pour tromper les autorités coloniales prêtes comme de coutume à combattre toute idée nationaliste chez le peuple algérien, surtout
à l’occasion de la célébration en grande pompe du centenaire de l’occupation (1930).
Fondation de l’Association des ulémas musulmans algériens (1931)
Abdelhamid ben Badis et ses compagnons prirent une importante décision, en 1931, celle de créer l’Association des oulémas musulmans algériens, au Cercle du progrès, à Alger. Son slogan est
archiconnu : «L’Islam est notre religion, l’arabe est notre langue et l’Algérie notre patrie.» Elle regroupa, sous sa présidence, les savants, les lettrés et l’ensemble des éléments qui
aspiraient à réformer la société algérienne. L’administration coloniale sentit vite le danger qu’une telle organisation pouvait présenter et encouragea de plus belle les pseudos zaouias à la
contrer, en vain. A la même période, un renouveau politique était en marche par la création de formations politiques (comme l’Etoile nord-africaine, 1926, devenue le Parti du peuple algérien en
1937), le mouvement des Jeunes algériens de Ferhat Abbas et après le Congrès musulman de 1936, du Parti communiste algérien. Très vite les événements allaient prendre une vitesse vertigineuse car
liés au contexte international avec l’apparition des dictatures totalitaires (Italie, Allemagne, Espagne, Japon etc.), et la peur qui s’est emparée des anciennes puissances coloniales et leur
impuissance à leur faire face. Cette dramatique situation et la détérioration des relations internationales conduisirent directement à la Deuxième Guerre mondiale durant six longues années
(1939-1945).
Cheikh Abdelhamid Ben Badis, lui, continua opiniâtrement son combat pour l’Algérie, malgré une santé fragile, jusqu’à sa mort, le 16 avril 1940. Ses obsèques eurent lieu en présence de milliers
de ses concitoyens et présentèrent le caractère d’une véritable émeute anticolonialiste populaire, ce qui témoigne du profond respect qu’ils lui vouaient et de sa grande popularité. Une
personnalité véritablement emblématique.
Rachid Mihoubi