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HAROUNI OU L'HONNEUR D'ÊTRE

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Tunisie
Témoignage de Abdelkarim Harouni
zeitouna@bluewin.ch
Je m’appelle Abdelkarim Harouni, né le 17 décembre 1960 à la Marsa-Tunis , ingénieur principal en génie-civil, ex-secrétaire général de l’Union Générale Tunisienne des étudiants, ex-détenu politique dans l’affaire du Mouvement Ennahdha.
J’ai été arrêté le mercredi 30 octobre, 1991 et condamné à perpétuité par le tribunal militaire en août 1992 et libéré le mercredi 7 novembre 2007 sous libération conditionnelle jusqu’à novembre 2009. Durant ces 16 ans d'emprisonnement, j’ai été soumis à un régime d’isolement pendant 15 ans, un régime illégal et inhumain c’est une situation qui est plus que la prison et moins que la peine de mort.
En plus des lois internationales interdisant la pratique de l’isolement individuel en prison, la loi des prisons
du 14 mai 2001 est claire : elle limite le recours à l’isolement individuel à 2 cas : en cas de maladie contagieuse dans un pavillon spécial (article 13) ou en cas de punition pour une période qui ne doit pas dépasser les 10 jours (article 22). Pour le reste, les détenus doivent être répartis dans des chambres collectives
selon l’âge, la nature du crime et l’état pénal (détenu ou condamné) et enfin débutant ou récidiviste (article 6).
Contrairement à la loi, l’administration pénitentiaire a placé un nombre de détenus politiques dans l’isolement individuel contre leur volonté et pour des périodes allant de quelques mois à quelques années jusqu’à plus de 10 ans comme le cas de Sadok Chourou, Hamadi Jebali, Ali Laarayedh, Hédi Ghali et d’autres ont été placés dans un régime d’isolement par petits groupes et le reste dans des chambres de détenus de droit commun.
Personnellement, j’ai été soumis au régime d’isolement individuel et par petits groupes dans les 9 prisons que j’ai fréquentées.
Dans le régime d’isolement individuel, j’ai passé la première semaine de l’emprisonnement dans la cellule n°2 du pavillon E à la prison de Tunis , c’est un pavillon à haute sécurité ou sont détenus les condamnés à mort, les punis et les prisonniers politiques, la cellule est sombre, étroite et manque d’aération, sans lit, seulement un matelas par terre, 2 séances de promenade par jour ne dépassant pas les 10 minutes chacune, le salut militaire des gardiens, interdiction de papier et de stylos et climat de violence verbale et physique des gardiens contre les détenus.
Puis, du 3 juin 1994 au 4 juillet 1995 à la prison de Monastir (175 km) dans la cellule n° 5 au pavillon d’emprisonnement individuel réservé aux punis dans une cellule étroite (2m/1,5m), un matelas sur du ciment mal éclairée et mal aérée avec un couloir étroit et couvert pour la promenade quotidienne et seulement 2 séances de promenade par semaine d’une 1/2heure chacune dans la cours de la prison celle-ci étant exposée au soleil, dans un climat psychologique tendu vu la nature du pavillon et une pratique courante de la violence contre les détenus jour et nuit, privé de télévision, de radio, de livres provenant de ma famille, de journaux sauf 2 pro-gouvernementaux et avec interruption, de correspondances continues
Je m’appelle Abdelkarim Harouni, né le 17 décembre 1960 à la Marsa-Tunis , ingénieur principal en génie-civil, ex-secrétaire général de l’Union Générale Tunisienne des étudiants, ex-détenu politique dans l’affaire du Mouvement Ennahdha.
En 2008
En 1988

avec la famille, d’achat du magasin de la prison pour un montant dépassant les 15 dinars par mois. En plus du manque d’hygiène et de la médiocrité de la nourriture et la haute surveillance lors de la visite de ma famille ne dépassant pas ¼ d’heure et en présence de plusieurs gardiens y compris l’assistant du directeur de la prison. La situation s’est encore détériorée par la décision de l’administration pénitentiaire de séparer
le jour de la visite de la famille et la remise du couffin appliquée seulement aux détenus politiques. En même temps, j’ai été l’objet de fouilles de provocation et d’intimidation de façon successive le 31 mai et le 6 juin, 1995 allant jusqu’à la perquisition de mon livre de Coran sans retour.
Le 27 avril 1996 la veille de l’Aïd El Idha, j’ai été transféré la nuit de la prison d’El Houareb (195 km) où j’étais en isolement en petit groupe avec 2 autres détenus dans la cellule n° 4 au pavillon des punis, on a été contraints à faire une grève de faim pour améliorer les conditions de notre détention qui étaient illégales et inhumaines, vers la prison de Sidi Bouzid (280 km) et placé en isolement individuel dans une cellule réservée à la punition où les conditions sont insupportables : ni eau, ni toilette, ni promenade en plus des contraintes précitées à la prison de Monastir. J’ai refusé ces conditions et continué la grève de faim. L’administration a refusé le droit de ma famille à la première visite sous prétexte que cela ne correspondait
pas au jour de visite désigné par l’administration contrairement aux procédures appliquées, et malgré le long chemin parcouru ma famille est retournée pour la visite dans la même semaine.
Le 6 mai, j’ai été transféré à la prison de Messaadine (160 km) et placé en isolement individuel dans des conditions semblables pendant 6 mois, lors d’une rencontre avec le directeur j’ai dit que l’isolement individuel
ne doit pas me priver des droits que la loi me garanti ni des conditions dont bénéficient le reste des détenus en prison comme la télévision. Il m’a répondu que l’isolement veut dire être privé plus que le sont les autres détenus qui sont à leur tour privés de certaines choses bien que garanties par la loi. Dans ce contexte, il m’a demandé de ne pas faire la prière d’El Fajr qu’à partir de 8h00, heure administrative !, comme c’est le cas pour tous les détenus qui ont rejeté cette décision malgré la violence exercée par l’administration qui a finalement été contrainte d’annuler cette décision.
Le 18 avril 2003 j’ai été subitement transféré de la prison d’El Houareb où j’étais encore une fois en isolement par petit groupe avec 2 détenus politiques dans la même cellule n°4 du pavillon des punis où nos conditions se sont relativement améliorées après une longue lutte et de pénibles grèves de faim, la première a duré 45 jours et la deuxième 35 jours. J’ai eu droit à la télévision et aux livres en octobre 2001 c’est-à-dire après 10 ans de lutte. A la prison de Sfax (270 km) , pour me trouver encore une fois dans l’emprisonnement individuel dans une cellule n°4 du pavillon d’isolement réservé aux malades contagieux juste à côté du pavillon des punis, après avoir vu mes livres, mes cahiers, mes lettres familiales confisquées
lors d’une fouille le 7 février à El Houareb sans explication. Une cellule étroite (3m/3m), mal aérée, mal éclairée, un lit en fer fixé sur terre, sans télévision, ni livres, ni cahiers, ni lettres. J’étais choqué par cette détérioration des conditions de ma détention et j’ai rencontré le directeur de cette prison pour exprimer mon opposition à ce changement et demander des explications. Il ne possède pas d’explications sauf que ce sont les instructions de la direction générale des prisons. J’ai trouvé le détenu politique Hamadi Jebali dans une cellule voisine qui m’a précédé à partir du 14 mars provenant de la prison Ennadhour
de Bizerte où il a passé 9 ans d’isolement individuel. L’administration a refusé de nous permettre de faire nos promenades ensembles, d’échanger les journaux et la nourriture et même de se voir puisque la porte de la cellule était blindée et le guichet toujours fermé même en jour de fête de l’Aïd. Le 19 octobre, nous sommes devenus quatre : Ajmi Lourimi transféré de Monastir, Zied Doulatli de Borj El Amri àTuTunisie

nis, Hamadi Jebali et moi-même, tous en isolement individuel dans un pavillon mis sous contrôle d’une équipe d’agents directement liée à la direction générale des prisons. Un pavillon administrativement isolé du reste de la prison, un traitement strictement sécuritaire. Zied a fait une grève de faim pour revenir à Tunis, près de sa famille, but réalisé. Quant à moi, j’ai entamé une grève de faim le 18 novembre, 2003 soit 7 mois après mon transfert. Mes demandes se résument à mettre fin à l’isolement individuel, l’octroi de mes livres, mes cahiers, mes lettres confisqués à El Houareb et la télévision. Dix jours après, Ajmi est entré en grève de faim pour la levée de l’isolement individuel. Ma grève a duré 50 jours et ma santé ainsi que celle de Ajmi a atteint un état critique. L’administration a refusé notre transfert à l’hôpital. Pendant cette grève et après 12 ans, on m’a accordé une visite directe de la famille (sans obstacle) seulement à mon père et à ma mère, sans mes frères et ma soeur dans le bureau de l’assistant du directeur en sa présence dans le but d’exercer des pressions pour me convaincre d’arrêter la grève, mais sans résultat sachant que les détenus de droit commun peuvent bénéficier de la visite directe une fois par 3 mois. Après cette grève, les conditions de détention se sont améliorées au niveau de l’hygiène, de la nourriture, de l’éclairage de la cellule, des livres et la télévision en janvier 2004, sans la levée de l’isolement individuel.
Avant quelques jours de la visite du Comité International de la Croix Rouge (C.I.C.R.) et précisément le 20 avril 2005, une décision politique a été prise de lever l’isolement individuel sur tous les détenus politiques après une conférence organisée le même jour au siège de la L.T.D.H. avec la participation de Human Rights Watch (HRW). Et depuis, nous sommes devenus isolés en groupes de 3 dans la même cellule.
Le 18 juin, j’ai déposé une plainte judiciaire contre le Directeur Général des prisons pour réfraction à la loi et abus de pouvoir en faisant recours à l’isolement individuel illégal et inhumain et forme de discrimination
dans le traitement des détenus. Auparavant, j’ai réclamé le droit de rencontrer mon avocat, Maître Mohamed Nouri, ma demande ainsi que celle de mon avocat ont été rejetées et l’affaire a été classée par la justice !.
Le 14 novembre 2005, j’ai participé à une grève de faim collective avec mes codétenus en isolements pour l’amélioration des conditions de détention : la promenade en groupe, échange de la nourriture et des journaux, l’aération de la cellule , le droit de poursuivre les études universitaires, l’amélioration des conditions de visite de la famille (la durée, la non-interruption de la conversation, la présence d’un seul gardien ), une correspondance normale avec la famille. Le 10 décembre, ma famille a été privée de son droit de visite. Après accord avec l’administration, nous avons mis fin à notre grève le 19 décembre, le 22 du même mois j’ai été transféré à la prison de Tunis et placé en isolement en groupe de 3 au pavillon E précité.
A Tunis, les conditions sont relativement meilleures, j’ai rencontré le C.I.C.R à deux reprises, j’ai bénéficié
de deux visites directes, la dernière le 29 juillet 2006 avant le décès de ma chère et regrettée mère Saïda Turki le 16 aôut. J’ai eu le privilège d’assister aux funérailles contrairement à plusieurs prisonniers politiques qui ont été privés de ce droit.
Le 8 septembre, j’ai été transféré comme tous les détenus de la prison de Tunis à la nouvelle prison de Mornaguia (17 km), la prison de Tunis a été démolie quelques mois plus tard. Pour la première fois, je me trouve dans un pavillon normal comprenant 2 chambres de 8 lits chacune avec une cours commune  réservée aux prisonniers politiques. Ainsi j’ai passé la dernière année de ma détention hors du régime d’isolement, loin des punis et des condamnés à mort. Dans cette période, nous avons rencontré des problèmes de soins et surtout d’ opérations chirurgicales dans les hôpitaux comme c’est le cas pour Abdallah
Messaoudi, Fraj Jami, Habib Ellouze, Ali Zouaghi, Ali Chniter, Halim Kacem, Ridha Boukadi, Féthi Issaoui, Daniel Zarrouk  .
En février 2007, quand Ridha Boukadi a protesté contre la négligence de sa santé, il a été agressé par le gardien responsable du pavillon et placé en isolement individuel dans le pavillon des punis où il a découvert que la violence et la torture contre les détenus de droit commun et les nouveaux prisonniers politiques islamistes est une pratique courante, il a porté plainte, l’affaire a été classée comme d’habitude, notre groupe a fait une grève de faim de protestation contre la violence et la négligence. Le 7 mars, le Directeur Général des prisons nous a visité et promis de régler les problèmes en suspens surtout la santé, la correspondance avec la famille, les conditions de visite et le couffin. Le 9 juillet, j’ai entamé une grève de faim contre la punition collective par l’interdiction de produits alimentaires dans le couffin utilisés par quelques détenus de droit commun pour se fournir en stupéfiants, la non réception de mes lettres par ma famille et celles envoyées par les organisations humanitaires étrangères, l’interdiction de recevoir des journaux et magazines tunisiens et étrangers autorisés dans le pays y compris ceux des partis politiques. Le 23 juillet, ma soeur Hend a été privée de ma visite après son intervention le 17 juillet sur la Chaîne Al-Jazeera me concernant, par solidarité toute la famille a refusé la visite dans ces conditions, le 8 août j’ai reçu une représentante du C.I.C.R. et le Directeur Général des prisons qui a rejeté ma demande concernant
les journaux. A ce jour, mon père Amor Harouni n’a pas reçu ma lettre du 7 janvier 2007 !.
En plus des périodes d’isolement individuel, j’ai été soumis au régime de l’isolement en petits groupes dans des pavillons réservés à la punition et dans des prisons lointaines : Ennadhour, El Houareb, Monastir,
Mahdia, Messaadine, Sidi Bouzid, Sfax dans un climat de torture psychologique, privé de plusieurs droits que la loi me garantie. Je n’avais pas le choix autre que de lutter pour défendre mes droits face à cette politique d’isolement, d’exil et de mort lente soutenu par ma famille et par les organisations de droits de l’homme en Tunisie et dans le monde.
A partir du 7 novembre 1999, le pouvoir a commencé à libérer conditionnellement un nombre de prisonniers
politiques dans l’affaire Ennahdha, le 7 novembre 2002 a réduit les peines aux condamnés par le tribunal militaire et pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie, la condamnation à perpétuité a été réduite à 30 ans de prison au lieu de 20 ans. La libération se fait par occasion officielle et par petits groupes comme des otages.
J’ai été libéré le 7 novembre 2007 parmi une dizaine de détenus politiques et laissé 25 autres dans l’affaire Ennahdha dont 3 au pavillon : Sadok Chourou, Ridha Boukadi, Chedli Nakkache. J’ai découvert que ma famille aussi était soumise à un isolement social dû au climat de terreur dominant la société. Personnellement,
en plus du chômage la police a essayé de m’imposer la signature quotidienne au poste de police au nom du contrôle administratif, je me suis opposé à cet acte illégal et inhumain comme je me suis opposé auparavant à l’isolement individuel. Hier, j’ai lutté pour mes droits de prisonnier, aujourd’hui je lutte pour mes droits de citoyen.
En conclusion, l’isolement est une politique de déstruction psychologique, physique, mentale et sociale
des prisonniers politiques. Mes frères et mes soeurs ont résisté, lutté et payé le prix élevé pour notre liberté, pour la liberté de notre peuple qui passe par l’amnistie générale.
Tunis, le: 25.03.2008
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