Uri Avnery
le 29 mars est le 32e anniversaire du premier "Jour de la Terre", un des événements qui jalonnent l’histoire d’Israël.
Je me souviens bien de ce jour. J’étais à l’aéroport Ben Gourion, au départ pour une rencontre secrète à Londres avec Saïd Hamami, émissaire de Yasser Arafat, quand quelqu’un m’a dit : "Ils ont tué beaucoup de manifestants arabes !"
Cela n’était pas totalement inattendu. Quelques jours auparavant, nous – les membres du tout nouveau Conseil israélien pour la paix israélo-palestinienne – avions remis au Premier ministre, Yitzhak Rabin, un memorandum urgent l’avertissant que l’intention du gouvernement d’exproprier d’énormes parcelles de terres de villages arabes provoquerait une explosion. Nous y avions joint une proposition de solution alternative, élaborée par Lova Eliav, un vétéran expert des colonies.
Quand je suis revenu de l’étranger, le poète Yevi suggéra que nous fassions un geste symbolique de chagrin et de regret pour les morts. Trois d’entre nous, Yevi lui-même, le peintre Dan Kedar et moi sommes allés déposer des couronnes sur la tombe des victimes. Ceci déclencha une vague de haine contre nous. J’ai senti qu’il s’était passé quelque chose d’une grande portée, que les relations entre Juifs et Arabes à l’intérieur de l’Etat avaient fondamentalement changé.
Et en effet, l’impact du Jour de la Terre – comme l’événement fut appelé – fut encore plus fort que le massacre de Kafr Kassem de 1956 ou les tueries des événements d’octobre 2000.
LES RAISONS en remontent au tout premiers jour de l’Etat.
Après la guerre de 1948, seule une communauté arabe petite, faible et apeurée pu rester à l’intérieur de l’Etat. Non seulement environ 750.000 Arabes avaient été déracinés du territoire qui était devenu l’Etat d’Israël, mais ceux qui restaient n’avaient pas de dirigeants. Les élites politiques, intellectuelles et économiques avaient disparu, la plupart d’entre elles dès le début de la guerre. Le vide fut d’une certaine façon comblé par le Parti communiste, dont les dirigeants avaient été autorisés à rentrer de l’étranger – principalement pour plaire à Staline qui, à l’époque, soutenait Israël.
Après un débat interne, les dirigeants du nouvel Etat décidèrent d’accorder aux Arabes de l’"Etat juif" la citoyenneté et le droit de vote. Cela n’allait pas de soi. Mais le gouvernement voulait apparaître aux yeux du monde comme un Etat démocratique. De mon point de vue, la raison principale était de politique partisane : David Ben Gourion croyait qu’il pourrait amener les Arabes à voter pour son propre parti.
Et en effet, la grande majorité des citoyens arabes votèrent pour le parti travailliste (qui s’appelait alors Mapai) et ses deux partis arabes satellites qui avaient été créés dans le même but. Ils n’avaient pas le choix : ils vivaient dans un état de peur, sous l’étroite surveillance des services de sécurité (alors appelés Shin Bet). On disait à chaque hamulah (famille étendue) arabe exactement comment voter, soit pour le Mapai, soit pour l’un des deux autres partis subsidiaires. Etant donné que chaque liste électorale avait deux piles de bulletins de vote, une en hébreu, une en arabe, il y avait six possibilités pour les fidèles Arabes dans chaque bureau de vote, et il était facile pour le Shin Bet de faire en sorte que chaque Hamula vote exactement comme on lui avait dit. Plus d’une fois Ben Gourion n’a atteint la majorité à la Knesset que grâce à ces vote captifs.
Au nom de la "sécurité" (dans les deux sens) les Arabes furent soumis à un "gouvernement militaire". Chaque détail de leur vie en dépendait. Ils avaient besoin d’un permis pour quitter leur village et aller à la ville ou au village voisin. Sans la permission du gouvernement militaire, ils ne pouvaient pas acheter un tracteur, envoyer une fille au collège, obtenir un travail pour un fils, obtenir une licence d’importation. Sous l’autorité du gouvernement militaire et d’un ensemble de lois, d’énormes portions de terres furent expropriées pour des villes juives et des kibboutz.
Une histoire gravée dans ma mémoire : mon regretté ami, le poète Rashed Hussein du village Musmus, fut convoqué par le gouverneur militaire de Netanya, qui lui dit : Le Jour de l’Indépendance approche et je veux que vous écriviez un poème pour l’occasion. Rashed, fier jeune homme, refusa. Quand il vint chez lui, il trouva toute sa famille assise sur le sol et en larmes. D’abord, il pensa que quelqu’un était mort, mais ensuite, sa mère cria : "Tu nous as détruits ! Nous sommes finis !" Alors le poème fut écrit.
Chaque initiative politique arabe indépendante fut étranglée à sa naissance. Le premier groupe indépendant – le groupe nationaliste al-Ard ("la terre") – fut purement et simplement supprimé. Il fut déclaré illégal, ses dirigeants furent exilés, son journal interdit – tout cela avec la bénédiction de la Cour suprême. Seul le parti communiste fut autorisé à rester, mais ses dirigeants furent aussi persécutés de temps à autre.
Le gouvernement militaire ne fut démantelé qu’en 1966, après le départ du pouvoir de Ben Gourion et peu de temps après mon élection à la Knesset. Après avoir manifesté contre lui si souvent, j’eus le plaisir de voter pour son abolition. Mais en pratique, très peu a changé – au lieu du gouvernement militaire officiel, un gouvernement militaire non officiel est resté, comme l’essentiel de la discrimination.
’LE JOUR DE LA TERRE" a changé la situation. Une seconde génération d’Arabes avait grandi en Israël, plus aussi timidement soumise, une génération qui n’avait pas connu les expulsions de masse et dont la situation économique s’était améliorée. L’ordre donné aux soldats et aux policiers de tirer sur eux provoqua un choc. Ainsi un nouveau chapitre a commencé.
Le pourcentage de citoyens arabes dans l’Etat n’a pas changé : des premiers jours de l’Etat à aujourd’hui, il tourne autour de 20%. Le taux plus élevé de croissance naturelle de la communauté musulmane était compensée par l’immigration juive. Mais les nombres absolus ont cru de façon significative : de 200.000 au début de l’Etat à près d’1,3 million – deux fois la taille de la communauté juive qui avait fondé l’Etat.
Le Jour de la Terre changea aussi spectaculairement l’attitude du monde arabe et des Palestiniens à l’égard des Arabes d’Israël. Jusqu’alors ils étaient considérés comme des traîtres, des collaborateurs de l’"entité sioniste". Je me rappelle une scène en 1965 d’une rencontre organisée à Florence par le légendaire maire Giorgio La Pira, qui essayait de réunir ensemble des personnalités d’Israël et du monde arabe. A l’époque ce fut considéré comme une entreprise courageuse.
Durant une des pauses, j’étais en train de bavarder avec un diplomate égyptien de haut rang sur une place ensoleillée à l’extérieur du lieu de la conférence, quand deux jeunes Arabes d’Israël, qui avaient entendu parlé de la conférence, s’approchèrent de nous. Après nos accolades, je les ai présenté à l’Egyptien, mais celui-ci leur tourna le dos et s’exclama : "Je suis prêt à parler avec vous, mais pas avec ces traitres !"
Les événements sanglants de la Journée de la Terre ramenèrent les "Arabes d’Israël" dans le sein de la nation arabe et du peuple palestinien, qui aujourd’hui les appellent "les Arabes de 1948".
En octobre 2000, des policiers ont encore tiré et tué des citoyens arabes, quand ceux-ci ont essayé d’exprimer leur solidarité avec les Arabes tués l’Esplanade des Mosquées (Mont du Temple) à Jérusalem. Mais entretemps, une troisième génération d’Arabes avaient grandi en Israël, nombre d’entre eux, en dépit de tous les obstacles, avaient fait des études supérieures et étaient devenus hommes d’affaires, hommes politiques, professeurs, avocats, et médecins. Il est impossible d’ignorer cette communauté – même si l’Etat essaie de tout faire pour cela. De temps en temps, on entend des réclamations à propos de la discrimination, mais tout le monde se dérobe devant la question fondamentale : quel est le statut de la minorité arabe qui a grandi dans l’Etat qui se définit lui-même officiellement comme "juif et démocratique" ?
UN DIRIGEANT de la communauté arabe, le regretté membre de la Knesset Abd-el-Aziz Zuabi, a ainsi exprimé ce dilemme : "Mon Etat est en guerre avec mon peuple". Les citoyens arabes appartiennent à la fois à l’Etat d’Israël et au peuple palestinien.
Leur appartenance au peuple palestinien va de soi. Les citoyens arabes d’Israël, qui depuis quelque temps ont tendance à s’appeler "Palestiniens d’Israël", ne sont qu’une part du peuple palestinien dispersé, qui comprend de nombreuses branches : les habitants des territoires occupés (aujourd’hui eux-mêmes séparés entre la Cisjordanie et la bande de Gaza), les Arabes de Jérusalem-Est (officiellement "résidents" mais pas "citoyens" d’Israël), et les réfugiés vivant dans de nombreux pays différents, chacun sous un régime particulier. Toutes ces branches ont un fort sentiment d’appartenance commune, mais la conscience de chacune est formée par sa situation particulière.
Quelle est la force de la composante palestinienne dans la conscience des citoyens arabes d’Israël ? Les Palestiniens des territoires occupés se plaignent souvent qu’elle s’exprime principalement en mots, mais pas en actions. Le soutien apporté par les citoyens arabes d’Israël à la lutte de libération est surtout symbolique. Ici et là un citoyen est arrêté pour avoir aidé un kamikaze, mais ce sont de rares exceptions.
Quand l’extrêmiste anti-Arabe Avigdor Lieberman proposa qu’un groupe de village arabes d’Israël proches de la Ligne verte (appelés ’"Le Triangle") reviennent au futur Etat palestinien en échange des blocs de colonies juives en Cisjordanie, pas une seule voix arabe ne s’est élevée pour le soutenir. Cela est un fait très significatif.
La communauté arabe est beaucoup plus attachée à Israël qu’il ne semble à première vue. Les Arabes jouent un rôle important dans l’économie israélienne, ils travaillent dans l’Etat, paient les impôts à l’Etat. Ils bénéficient de la sécurité sociale – c’est normal puisqu’ils paient pour cela. Leur niveau de vie est beaucoup plus élevé que celui des frères Palestiniens des territoires occupés et d’ailleurs. Ils prennent part à la démocratie israélienne et ne désirent pas vivre dans des régimes comme ceux d’Egypte et de Jordanie. Ils ont de nombreuses raisons de se plaindre – mais ils vivent en Israël et continueront de le faire.
CES DERNIÈRES ANNÉES, des intellectuels de la troisième génération arabe d’Israël ont publié plusieurs propositions pour la normalisation des relations entre la majorité et la minorité.
Il existe, en principe, une alternative principale :
Première solution : Israël est un Etat juif, mais un autre peuple y vit aussi. Si les Israéliens juifs ont défini des droits nationaux, les Israéliens arabes doivent aussi définir des droits nationaux. Par exemple dans les domaine de l’éducation, de l’autonomie culturelle et religieuse (comme le jeune Vladimir Jabotinsky l’a demandé il y a une centaine d’années pour les Juifs de la Russie tsariste). Ils doivent être autorisés à avoir des relations libres et ouvertes avec le monde arabe et le peuple palestinien, comme les relations entre les citoyens juifs avec les Juifs de la Diaspora. Tout ceci doit être inscrit dans la future constitution de l’Etat.
Deuxième solution : Israël appartient à tous ses citoyens, et seulement à eux. Tout citoyen est Israélien, tout comme tout citoyen des Etats-Unis est citoyen américain. Dès lors que l’Etat est concerné, il n’y a pas de différence entre un citoyen et un autre, qu’il soit juif, musulman ou chrétien, Arabe ou Russe, tout comme, du point de vue de l’Etat américain, il n’y a pas de différence entre les citoyens blancs, bruns ou noirs, qu’ils soient d’origine européenne, africaine ou asiatique, protestants, catholiques, juifs ou musulmans. Dans le langage israélien, cela s’appelle "un Etat de tous ses citoyens".
Il va sans dire que je préfère la seconde solution, mais je suis prêt à accepter la première. Chacune des deux est préférable à la situation existante, où l’Etat prétend qu’il n’y a pas de problème à part quelques traces de discrimination qui subsistent (sans faire quoi que ce soit contre cela).
Si on n’a pas le courage de soigner une blessure, celle-ci s’infecte. Dans les matchs de football, la racaille crie "Mort-aux-Arabes !" et les députés d’extrême droite de la Knesset menacent d’expulser les membres arabes de leur Institution, et aussi de l’Etat.
Au trente-deuxième anniversaire de la Journée de la Terre, alors que le soixantième anniversaire du Jour de l’Indépendance est proche, il est temps de prendre le taureau par les cornes.
Gush Shalom. Traduit de l’anglais "Death to the Arabs !" pour l’AFPS : SW
par Juan Cole
Malgré le cessez-le-feu réclamé dimanche par Moqtada Sadr, le dirigeant du mouvement chiite fort de plusieurs millions d’hommes, les combats de la semaine dernière entre l’armée du Mahdi et l’armée irakienne ont révélé la faiblesse et l’instabilité du gouvernement de M.Maliki. Ce dernier s’était rendu le lundi 24 mars à Bassorah pour superviser l’attaque des quartiers de la ville fidèles à Moqtada Sadr. Le vendredi suivant, le ministre de la défense irakien, Abdul Qadir Jasim, a dû admettre dans une conférence de presse à Bassorah que l’armée du Mahdi avait pris de court les forces de sécurité irakiennes. La plupart des quartiers sadristes ont repoussé les troupes gouvernementales par des tirs de mortier et de roquettes. Dans le même temps, l’armée du Mahdi s’imposait dans plusieurs grandes villes chiites du sud, ainsi que dans certaines parties de Bagdad, remettant en question la réalité du contrôle exercé par le gouvernement sur une grande partie du pays. Dimanche, ce n’est qu’après que l’US Air Force ait bombardé des positions clés de l’armée du Mahdi que l’armée irakienne a été en mesure de se pénétrer dans l’un des quartiers sadristes de Bassorah.
Au moment où le cessez-le-feu a été déclaré, M. Maliki avait été mis à mal par plusieurs jours de combats incertains et cette trêve lui offrait une porte de sortie bienvenue. L’Iran, qui a négocié cet accord, est sorti renforcé de ces évènements, tout comme Moqtada Sadr, dont les forces se sont bien comportées contre celles du gouvernement. Mardi matin, au moment de mettre sous presse, la trêve était respectée dans la ville de Bassorah, et le couvre-feu avait été levé à Bagdad, bien que des combats sporadiques se poursuivaient encore dans la capitale. On estime à 350 le nombre de victimes de cette semaine d’affrontements.
Cette campagne a été un nouveau fiasco prévisible, venant après une longue suite d’échecs stratégiques pour un gouvernement irakien mal en point et divisé, qui ne survit en grande partie que parce qu’il est appuyé par les États-Unis. Dans ces conditions pourquoi M. Maliki s’est-il lancé dans cette affaire ? Devant l’absence notable d’une crise ouverte dans la ville de Bassorah, qui seule aurait pu exiger la prise de telles mesures désespérées, quels pouvaient être les motifs de cette décision d’attaquer ?
On peut avancer trois motivations principales : contrôler la contrebande de pétrole, rester au pouvoir (y compris par le maintien de troupes américaines pour le conserver), et créer une grande province chiite dans le sud. Cette grande province du sud équivaudrait à une partition en douceur du pays, bénéficiant aux chiites sur le long terme tout en écartant les sunnites d’importantes recettes pétrolières, à la fois licites et illicites. Mais toutes ces motivations sont également en rapport avec les prochaines élections provinciales qui ont été identifiées par le Président Bush en janvier 2007 comme l’un des indicateurs des progrès effectués en Irak.
Les dirigeants du mouvement sadriste eux-mêmes sont convaincus que ce sont le choix récent de la date du 1er octobre pour les élections provinciales, ainsi que le désir de M. Maliki d’améliorer la position du gouvernement avant ces élections qui ont précipité l’attaque. On considère généralement que le mouvement sadriste pourrait bien balayer le pouvoir en place dans les provinces, lors d’élections libres et régulières, dans la mesure où l’électorat est profondément insatisfait des résultats obtenus par le Conseil Suprême Islamique d’Abdul Aziz Al Hakim, qui est le principal parti au pouvoir dans les provinces du sud.
Les élections provinciales pourraient radicalement changer le paysage politique en Irak. Les arabes sunnites et le mouvement sadriste n’avaient pas pris part à la dernière consultation qui s’est tenue à la fin janvier 2005. De ce fait les gouvernements régionaux dans les zones arabes sunnites ne sont pas représentatifs. La province de Diyala, à majorité sunnite, est en réalité gouvernée par le Conseil Suprême Islamique Chiite d’Irak (ISCI), que les sunnites ont tendance à considérer comme une marionnette de l’Iran.
De la même manière, dans le sud chiite, c’est l’ISCI, dirigé par le dignitaire religieux chiite Abdul Aziz Al Hakim, qui tient les rênes du pouvoir, bien que probablement une majorité de la population soit favorable à Moqtada Sadr. Dans une société violente comme l’est l’Irak, qu’une minorité soit au pouvoir pendant que la majorité de la population se sente exclue crée une situation particulièrement dangereuse. Cette dichotomie a contribué aux conflits endémiques qui secouent le pays, comme par exemple à Diwaniya, la capitale de la province de Qadisiya, et qui opposent l’armée du Mahdi de Moqtada Sadr et les paramilitaires de la brigade Badr, la milice du Conseil Suprême Islamique. Dans de nombreuses provinces, l’ISCI a infiltré les paramilitaires de la brigade Badr dans la police et les forces de sécurité, leur donnant ainsi une présomption de légitimité gagnée dans les urnes, ce qui leur a permis de présenter l’armée du Mahdi comme des miliciens violents dépourvus de mandat populaire.
Que cette semaine de combats ait été destinée à soutenir les forces pro-gouvernementales dans le cadre des préparatifs pour les élections provinciales d’octobre est pour le moins plausible. Pendant les combats, l’armée irakienne était alliée avec la brigade Badr de l’ISCI, qui a été formée par les Gardiens de la Révolution iraniens. L’ISCI, le principal parti politique chiite au parlement, est maintenant le premier soutien du gouvernement, au côté de la petite formation Dawa (Appel Islamique), dirigée par M. Maliki. Le porte-parole militaire US, le Major Général Kevin Bergner déclarait ce mercredi, lors d’une conférence de presse, que l’opération de l’armée irakienne, aidée par les forces américaines, avait pour objectif d’améliorer la « sécurité » dans la ville avant les élections provinciales.
Le projet de « super province » dans le sud joue également un rôle. S’exprimant le même jour que le général Bergner, un dirigeant sadriste a déclaré au Times de Bagdad : « L’objectif de ces opérations dans la ville de Bassorah est d’imposer une confédération des provinces du sud, ce à quoi s’oppose le Mouvement Sadr. » La référence à une confédération provinciale, qui est dénommée en Irak, de façon propre à semer le trouble, « fédéralisme », concerne un plan d’Abdul Aziz Al Hakim et de l’ ISCI, consistant à instituer un gouvernement régional pour les huit provinces du sud chiite. Si les sadristes gagnaient les élections provinciales d’octobre dans le sud, ils arrêteraient toute évolution vers une telle confédération, car ils sont partisans d’un gouvernement central fort sur le modèle français et considèrent le plan d’Al Hakim pour une super province chiite comme une première étape vers une partition en douceur de l’Irak.
La question de la super province chiite et le risque de partition de l’Irak ne sont pas les seules sources de conflit entre les sadristes et le gouvernement irakien. Le mouvement Sadr exige également la fixation d’un calendrier pour le départ des troupes américaines, demande soutenue par la majorité des membres du parlement, mais qui n’est pas reprise par la plupart des ministres du cabinet irakien.
Le mouvement Sadr, qui a contribué à amener M. Maliki au pouvoir au printemps 2006, a rompu avec lui à cause de son refus de demander que les États-Unis fixent un calendrier de retrait des troupes d’Irak. Les sadristes étaient également opposés aux rencontres directes entre M. Maliki et George Bush, qu’ils considèrent comme une humiliante capitulation devant le colonialisme. Durant l’été 2007, les sadristes ont retiré leurs ministres du cabinet Maliki.
L’administration Bush souhaite que ses partenaires actuels restent au pouvoir dans les régions chiites, dans la mesure où l’ISCI et le Dawa de Maliki soutiennent la poursuite de la présence militaire américaine en Irak. Washington aurait donc probablement préféré que les élections provinciales dans le sud chiite soient reportées. D’un autre côté, l’administration sait qu’il n’y a que peu d’espoir d’amadouer les arabes sunnites à moins qu’ils n’aient l’occasion de voter pour leurs propres dirigeants provinciaux. De ce fait, la même mesure qui pourrait contribuer à calmer les arabes des provinces sunnites, pourrait attiser les tensions dans le sud chiite.
Les prochaines élections provinciales sont un cauchemar de relations publiques potentiel à la fois pour le gouvernement irakien et ses alliés de l’administration Bush. Qu’arrivera-t-il si des combats éclatent en septembre entre la brigade Badr et l’armée du Mahdi, les formations paramilitaires des deux grands partis qui vont se contester âprement le sud ? Une campagne militaire menée aujourd’hui pourrait affaiblir l’armée du Mahdi, en persuadant du même coup l’électorat du sud que les sadristes ne peuvent pas le protéger. Les chiites irakiens apparaissent principalement enclins à voter pour des partis dont ils peuvent espérer qu’ils les protégeront et rétabliront la sécurité.
D’autres questions, telles que la contrebande de pétrole, sont aussi liées à la lutte pour le pouvoir. Les différents partis politiques de la ville de Bassorah utilisent leurs paramilitaires pour s’approprier et se livrer à la contrebande de l’essence et du pétrole appartenant au gouvernement irakien, ce qui se chiffre en milliards, et leur permet de se constituer des trésors de guerre en vue des élections ainsi que de faire œuvre de charité dans les quartiers défavorisés. Une défaite décisive de l’armée du Mahdi à Bassora aujourd’hui aurait sans doute privé les sadristes du financement dont ils ont besoin pour gagner les élections d’octobre.
Si le mouvement sadriste contrôle la plupart des provinces à majorité chiite, y compris Bagdad, il sera difficile pour les militaires américains de rester dans le pays. Les partisans de Moqtada Sadr bloqueraient également tout mouvement en direction d’une partition en douceur telle que souhaitée par le Sénat américain. Enfin, cela leur permettrait de continuer à détourner plusieurs milliards de dollars des revenus pétroliers grâce à la contrebande, et de se renforcer ainsi pour l’avenir.
C’est la survie de l’actuel gouvernement irakien, appuyé par les rivaux de Moqtada Sadr que sont l’ISCI et le Parti Dawa de M. Maliki, qui est en jeu. A l’évidence, M. Maliki avait estimé que l’opération devait être lancée, et devait croire qu’il valait mieux le faire maintenant, pour éviter qu’elle soit encore présente à l’esprit de l’électorat américain ou irakien, lorsqu’ils se rendront aux urnes cet automne. Maintenant que la campagne lancée par M. Maliki a si mal tourné, se pose la question de l’éventualité d’ un vote de sympathie pour Moqtada Sadr en octobre. Les Irakiens, dont une majorité affirme qu’elle veut un calendrier rapide de retrait des États-Unis, pourraient bien avoir la possibilité d’élire en octobre des gouvernements provinciaux désirant de fait la même chose. Si cela se produit, il est difficile d’imaginer comment la présence des Etats-Unis pourrait se prolonger, étant donné qu’ils ont besoin de bases dans les provinces chiite comme à Bagdad, pour pouvoir se maintenir.
Juan Cole