Cinq millions de dollars et la libération de cinq prisonniers algériens. C'est la demande de rançon qu'auraient fait parvenir à Vienne les ravisseurs des deux touristes autrichiens, enlevés le 22
février sur le sol tunisien. Les négociations se poursuivent entre Vienne et les représentants d'Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), par l'intermédiaire de la Libye, qui a offert sa médiation et
a établi le contact avec les ravisseurs.
Officielle depuis le 11 septembre 2006 et son annonce par le numéro 2 d'Al Qaïda, Ayman Al-Zawihiri, l'alliance entre le GSPC algérien (Groupe salafiste pour la prédication et le combat, principale
organisation terroriste au Maghreb) et le réseau d'Oussama Ben Laden a donné naissance à l'AQMI. Outre ses actions en Algérie, en Mauritanie et au Maroc, l'organisation terroriste tente de se
déployer en Tunisie, où elle trouve depuis peu l'appui de groupes islamistes radicaux.
Médiatisée par les voies d'Internet et des sites islamistes depuis le milieu des années 2000, l'émergence de ces groupes extrémistes tunisiens bénéficie de l'« appel d'air » consécutif au « vide »
laissé par l'absence d'islam politique, selon les mots de la Tunisienne Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) : « En Tunisie, les partis
d'opposition, en particulier islamiques, sont très faibles, réduits à leur plus simple expression. C'est très difficile de créer et de garder une base militante, quand vous ne pouvez pas diffuser
votre programme, tenir des réunions, avoir un journal. Dans ce contexte, l'islam politique est faible, divisé. Les organisations font face à beaucoup de scissions. Cela nourrit automatiquement
l'extrémisme. »
La politique de « l'assèchement des sources »
Une situation qui contraste fortement avec celle de la fin des années 1980, époque de la prise du pouvoir par le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali. À la suite des élections législatives
anticipées organisées en 1989, le parti El Nahda (« Renaissance », parti islamique modéré) s'imposait alors comme la première force d'opposition en Tunisie. Pour Omeyya Seddick, chercheur en
sciences politiques et membre du Parti démocratique progressiste (PDP, parti d'opposition du candidat à l'élection présidentielle de 2009, Nejib Chebbi ), l'émergence de l'islam radical naît alors
de la marginalisation de l'islam institutionnel : « Après l'élection, le pouvoir tunisien a déclenché un cycle de répression très violent contre le parti El Nahda, une politique dite de «
l'assèchement des sources ». Il s'agissait de réprimer non seulement les militants, mais aussi leur environnement social : leurs proches, leurs amis, leurs familles. Plus de 10.000 personnes
proches de ce parti ont été emprisonnées au cours de la décennie 1990. Conséquence directe : El-Nahda a peu à peu disparu de l'action publique en Tunisie. »
Interdit en Tunisie, le parti islamique modéré a depuis poursuivi ses activités depuis le territoire français. « Nous militons pour la liberté, les droits de l'homme, contre la torture, qui perdure
en Tunisie, précise Amer Larayed, exilé en France depuis 17 ans et membre du bureau politique d'El Nahda. Nous condamnons la prise d'otage des ressortissants autrichiens. De manière générale, notre
démarche est de proscrire tout dérapage vers la violence, car ce processus est stérile et sans fin. ».
Les djihadistes tunisiens
En terre tunisienne, si les groupes terroristes ont longtemps été contenus au point de paraître inexistants, les services de renseignement ont depuis longtemps l'œil sur les « djihadistes »
tunisiens formés dans les camps d'entraînement en Afghanistan, au Pakistan et dans les écoles coraniques libanaises. Beaucoup d'entre eux ont vite gravi les échelons pour assurer des fonctions de
dirigeants d'organisation, réunir des fonds et former à leur tour des candidats au djihad. Plusieurs des principales figures du terrorisme islamique identifiés par les services antiterroristes
internationaux depuis le 11 septembre 2001 sont des ressortissants tunisiens, à l'image de Serhane Ben Abdelmajid Fakhet, considéré comme le coordinateur des attentats du 11 mars 2004 à Madrid.
De nombreux Tunisiens ont également rejoint les rangs du GSPC, comme l'attestent plusieurs arrestations effectuées par les services antiterroristes algériens depuis le début des années 2000.
Sur le sol tunisien, depuis le 11 septembre 2001, deux événements antérieurs à l'enlèvement des deux ressortissants autrichiens ont marqué les esprits : l'attentat suicide commis par le Tunisien
Nizar Nawar contre la synagogue de la Ghriba de Djerba, le 11 avril 2002 (21 morts, parmi lesquels 14 touristes allemands) et la fusillade dans la ville de Soliman, au sud de Tunis le 3 janvier
2007.
Le procès de Soliman
A cette fusillade, le gouvernement tunisien a offert une réponse judiciaire de grande ampleur. Un procès dit « de Soliman », à l'issue duquel deux condamnations à mort ont été prononcées, dont une
confirmée en appel. Un procès expéditif rendu possible par la loi dite « antiterroriste », du 10 décembre 2003, dont les organisations de défenses des droits de l'homme Human Rights Watch et
Amnesty International contestent le caractère démocratique. Souhayr Belhassen leur fait écho : « La loi de 2003 ouvre la porte à tous les abus. S'il est indispensable d'agir contre le terrorisme et
de juger les criminels, il est également indispensable d'avoir des procès équitables. Nous avons envoyé une délégation au procès de Soliman : des accusés ont déclaré qu'on les avait torturés en
prison pour leur extorquer des aveux. Des déclarations et arrestations ont été anti-datées, des délais de garde-à-vue largement dépassés, la police est intervenue à plusieurs reprises dans le
prétoire... »
Les autorités tunisiennes ne reconnaissent évidemment pas l'existence de ces irrégularités, pas plus que l'existence de dizaines de procès en cours dont la légalité et l'équité sont régulièrement
contestées par la FIDH. « Nous n'avons pas de chiffre précis, car toute étude est interdite, commente Souhayr Belhassen. Mais par le biais des avocats notamment, nous arrivons à des estimations, et
le nombre de 1.000 personnes touchées par ces procès me paraît crédible, même si personne ne connaît aujourd'hui les vrais chiffres. »
Cette politique dénoncée par la FIDH constitue au final une réponse dangereuse et inappropriée au terrorisme selon Amer Larayed, d'El Nahda : « Parmi les groupes terroristes, il y a des
groupuscules indépendants, mais aussi des personnes manipulées. Il faudrait instaurer un dialogue avec ces jeunes, avec lesquels, pour la plupart, on pourrait arriver à des solutions. Mais pour
cela il faut du calme et une situation stable, ce que ne permet pas la répression du pouvoir tunisien. »
De fait, en ce début d'année 2008, la Tunisie est devenue l'une des cibles potentielles des terroristes islamistes. Fin janvier, un groupe de « Salafistes djihadistes » projetait de commettre des
attentats contre les « croisés » en Tunisie. D'autres communiqués ont également clairement désigné le régime du « laïc Ben Ali » et appelé à nuire à une économie vitale pour la Tunisie, celle du
tourisme. « Ces actions sont des alertes que les autorités ont négligées, ponctue Souhayr Belhassen présidente de la FIDH. Qui sont ces groupes ? Où sont-ils, et combien sont-ils ? Aujourd'hui,
personne ne peut mesurer la profondeur des réseaux terroristes. Nous sommes face à l'inconnu ».
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Toute tentative de dresser les contours de l'islam radical en Tunisie se confronte à plusieurs obstacles. Beaucoup d'informations contradictoires circulent en particulier sur les liens entre le
GSPC, Al Qaïda, et un ensemble de groupuscules locaux difficilement identifiables.
Le mutisme des autorités tunisiennes s'est révélé une entrave supplémentaire au déroulement de l'enquête. Le service de presse de l'ambassade de Tunisie à Paris a affirmé ne pas être au courant des
procès que nous évoquions, et nous a renvoyé vers l'Agence tunisienne pour la communication extérieure, laquelle n'a pas souhaité répondre à nos questions.
Enfin, sur le territoire tunisien, les informations concernant les actions terroristes sont pratiquement inexistantes. Selon la FIDH, les journalistes ne sont pas autorisés à citer le nom d'Al
Qaïda, sous peine d'être accusés de faire la publicité de l'organisation terroriste et d'être l'objet de poursuites judiciaires. Dans ce contexte, le travail de témoignage des avocats tunisiens
demeure plus que jamais précieux.
- Le site de l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
- L'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme dénonçant la pratique de la torture en Tunisie en vertu de la loi sur la lutte contre le terrorisme
En effet, tenter de mettre à mal les organisations terroristes sur ses terres, tout en bafouant les principes fondamentaux de la machine judiciaire, et dans le même temps les Droits de l'Homme,
n'est clairement pas une solution. C'est même préoccupant. Car combattre le radicalisme à tout prix, quelles que soient les conséquences et les répercussions, est-ce vraiment plus louable que le
terrorisme en lui-même ?
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Des proches de Ben Ali sont impliqués dans des vols de yachts de luxe
Par
Port de Bonifacio, le 5 mai 2006. Il est environ 5 heures du matin. Surgis de nulle part, plusieurs hommes se glissent à bord d'un superbe yacht, un V 58 de la prestigieuse marque Princess d'une
valeur de 1,5 million d'euros, dont ils prennent le contrôle sans difficulté. Quelques minutes plus tard, le Beru Ma s'éloigne de la côte, sans un bruit. Ce que les voleurs ignorent, c'est que le
bateau dont ils viennent de s'emparer est la propriété de Bruno Roger, patron de la banque d'affaires Lazard frères, pôle français du groupe Lazard, accessoirement ami intime de Jacques Chirac, et
proche de Nicolas Sarkozy ! Le début d'une incroyable affaire, extrêmement embarrassante pour l'Etat tunisien...
Le premier épisode a été dévoilé, dès le mois de juin 2006, dans les colonnes du Canard enchaîné. L'hebdomadaire satirique révèle que, grâce aux investigations d'un enquêteur privé mandaté par
Generali, la compagnie d'assurances du Beru Ma, le navire a été repéré dans le port de Sidi Bou Saïd, près de Tunis. De leur côté, les gendarmes de la brigade de recherches de Toulon, qui agissent
dans le cadre de l'information judiciaire ouverte au cabinet du juge d'Ajaccio, David Launois, reconstituent rapidement l'itinéraire du yacht et l'identité de l'équipage.
En effet, victime d'un incident technique, le Beru Ma a dû faire escale à Cagliari, en Sardaigne, attirant ainsi l'attention des douaniers italiens. Les gendarmes décident alors de mettre sur
écoute plusieurs suspects. Les conversations interceptées leur permettent d'identifier l'ensemble de l'équipe à l'origine du vol du Beru Ma, également impliquée dans deux autres vols de yachts de
luxe : le Sando, dérobé au Lavandou (Var) en décembre 2005, et le Blue Dolphin IV, qui s'était volatilisé un mois plus tard dans le port de Cannes.
Les gendarmes placent également sous surveillance le détective de Generali, Jean-Baptiste Andreani, un ancien policier. Ils le soupçonnent d'en savoir beaucoup plus qu'il ne veut en dire.
Dans un procès-verbal de synthèse du 10 septembre 2006, les gendarmes notent à propos d'Andreani : « Bien que se montrant affable avec les différents enquêteurs, il apparaît très vite que
l'intéressé n'est pas un philanthrope, mais plutôt un chasseur de prime d'assurance. Placé sous surveillance téléphonique, l'intéressé entretient des rapports ambigus avec les différentes parties,
et il apparaît clairement qu'il fait de la rétention d'informations à notre encontre. » Sollicité par Mediapart, Jean-Baptiste Andreani a réfuté cette accusation, affirmant avoir entretenu « les
meilleurs rapports avec les gendarmes » auxquels il assure n'avoir « absolument rien caché ».
Une chose est sûre, c'est en interceptant une communication téléphonique d'Andreani que les gendarmes découvrent l'identité du commanditaire du vol. Il s'agirait d'un certain Imed Trabelsi, qui
n'est autre que le neveu de la femme du président tunisien Ben Ali, Leïla. Un personnage redouté du tout-Tunis, qui ne compte plus ses frasques, au grand dam de son oncle par alliance.
Pour ne prendre qu'un exemple, le dossier judiciaire contient des témoignages indiquant qu'Imed Trabelsi conduit la Mercedes 500 qui avait été dérobée en mars 2005, lors d'un car-jacking à
Marseille, à l'ancien joueur de l'OM, Habib Beye... Régulièrement, l'opposition tunisienne dénonce les agissements d'Imed Trabelsi.
Au début du mois de septembre 2006, les gendarmes procèdent à une vague d'interpellations. Parmi les personnes arrêtées, Cédric Sermand, le « cerveau » de l'équipe, impliqué dans les trois vols –
pour le convoyage desquels il devait toucher au total 55.000 euros. D'abord peu loquace, Sermand, mis en examen pour « vols en bande organisée, escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux
» puis incarcéré, va, au fil de ses auditions, changer de stratégie et coopérer. Il sera remis en liberté en mai 2007. Sermand révèle ainsi, à propos du vol du Blue Dolphin IV, que c'est Moaz
Trablesi, le frère d'Imed, qui « avait passé commande d'un bateau » via deux intermédiaires, Azzedine Kelaiaia et Amar Kechad.
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"Nicolas Sarkozy avait appelé"
Du fait des intempéries, le yacht avait dû accoster à Bizerte, où Moaz Trabelsi l'attendait impatiemment. « Il est monté pour le visiter, mais comme il y avait
beaucoup de monde et qu'il était tard, il l'a visité très rapidement », s'est souvenu Sermand, avant de livrer au juge Launois une anecdote révélatrice de la crainte que suscitent les Trabelsi en
Tunisie.
Sur le trajet entre Bizerte et Tunis, les deux hommes furent flashés par un radar mobile. Il est vrai que Moaz Trabelsi roulait à plus de 200 km/h... La suite, le
juge Launois l'a résumée dans une question, lors d'un interrogatoire le 22 février 2007 : « Moaz Trabelsi aurait alors brusquement freiné, fait marche arrière sur plusieurs centaines de mètres pour
aller casser le radar et frapper le policier. Le deuxième policier se serait excusé mais aurait également pris une gifle de Moaz Trabelsi. Est-ce que vous confirmez tout cela ? » « Concernant le
déroulement des faits, c'est tout à fait ça », a répondu Sermand.
Au cours d'un autre interrogatoire, le 6 mars 2007, Cédric Sermand a révélé les dessous du vol du Beru Ma. Au printemps 2006, après avoir reçu un acompte de 30.000
euros, partagé avec ses complices, Sermand dit avoir fait volte-face. « Je ne me sentais plus de voler un bateau et de le convoyer en Tunisie. C'est à ce moment-là qu'ils sont devenus plus
menaçants. » « Qui est devenu plus menaçant ? », l'a relancé le juge. « Environ deux ou trois semaines après que nous avons reçu l'acompte, Xavier Ricco (un ami de Sermand, impliqué dans les trois
vols) m'a appelé pour me dire qu'il avait reçu la visite de quatre Italiens qui lui avaient dit qu'il avait intérêt à convoyer le bateau sinon cela allait mal se finir. Xavier était paniqué au
téléphone (...). Celui-ci m'a dit que pour ces gens-là, les femmes et les enfants ne comptaient pas. J'ai eu peur pour ma femme et mes enfants. J'ai alors rappelé Azzedine Kelaiaia pour lui dire
que j'allais arriver en bateau. »
Sermand a ensuite raconté en détail « l'abordage », le 5 mai 2006, du Beru Ma – « Je dois dire que je suis surpris de la facilité avec laquelle on peut voler un
bateau d'une telle valeur, ça m'a pris 5 minutes montre en main pour démarrer ce bateau » – puis, surtout, l'entrée dans le port de Sidi Bou Saïd.
« Lorsque nous sommes arrivés en Tunisie, s'est souvenu Sermand, il y avait beaucoup de gens qui semblaient nous attendre. Le bateau a plu à Imed Trabelsi et celui-ci
m'a dit qu'il allait le garder et qu'il fallait aller faire les papiers à la douane. » Là, les choses se compliquent. Pas pour longtemps. « Le douanier a dit à Imed Trabelsi que ce n'était pas
possible de faire les papiers. Imed Trabelsi a dit au douanier : "Comme cela, ce n'est pas possible ? !" Il a ajouté : "Tu sais à qui tu parles ?" Imed Trabelsi a fait pression sur le douanier et,
au final, celui-ci a accepté de faire les papiers en contrepartie du paiement de la taxe de luxe et d'une somme d'argent qu'il versait, au noir, au douanier. »
Tandis que des hommes de main de Trabelsi s'affairent sur le yacht afin de le « maquiller », un événement inattendu se produit. « Nous sommes repartis en direction de
la douane centrale pour faire établir les vrais "faux papiers tunisiens". C'est à ce moment-là qu'Azzedine Kelaiaia a reçu un coup de fil lui disant qu'il fallait faire repartir le bateau. En
effet, il m'a dit que j'avais volé le bateau du banquier (de) Jacques Chirac et que Nicolas Sarkozy avait appelé pour savoir où était le bateau. »
Présent au côté de Sermand au moment de la livraison du Beru Ma, Olivier Buffe, également mis en examen dans la procédure, a déclaré : « Je confirme bien l'épisode
dans la voiture où Azzedine Kelaiaia a dit à Cédric Sermand qu'on avait volé le bateau du banquier (de) Jacques Chirac et que Nicolas Sarkozy avait appelé pour savoir où était le bateau. »
o
Une enquête soudain moins prioritaire
Manifestement, Jacques Chirac, alors président de la République, et Nicolas Sarkozy, qui était ministre de l'Intérieur, ont suivi
de près les développements d'une affaire susceptible de contrarier Bruno Roger, mais aussi de créer de vives tensions avec le régime « ami » de Zine el-Abidine Ben Ali. Ce que l'audition comme
témoin, le 24 mai 2006, de l'ancien policier Jean-Baptiste Andreani a largement confirmé.
L'enquêteur privé a d'abord indiqué s'être rendu à Sidi Bou Saïd à la demande de Generali, dès le 15 mai 2006, en se faisant
passer pour un touriste. « A mon arrivée j'ai été pris en charge par notre correspondant , le commissaire d'avarie. Je ne le connaissais pas avant cette rencontre. Au cours de notre transport au
port de Sidi Bou Saïd, ce dernier m'a mis en garde sur les dangers encourus car le bateau se trouvait dans un port protégé par la famille présidentielle », s'est rappelé Andreani.
Après avoir authentifié le Beru Ma, le détective dit avoir informé par téléphone Generali ainsi que le propriétaire, Bruno Roger.
« Le lundi soir 15 mai 2006, tard, vers 21 h 30-22 heures, j'ai reçu un appel sur mon portable du commandant de gendarmerie en poste à l'ambassade de France, à Tunis. Il m'a demandé où se trouvait
le bateau et m'a sollicité pour le conduire sur le lieu d'accostage. Ce commandant avait été contacté par le direction de la gendarmerie qui elle-même avait été contactée par M. Sarkozy, et ce à la
demande du propriétaire, M. Roger », a assuré Jean-Baptiste Andreani.
« De ce que j'ai pu en savoir, M. Roger est une relation de M. Sarkozy. Sur ce vol de bateau, j'ai été contacté directement à deux
ou trois reprises par M. Guéant, directeur de cabinet de M. Sarkozy (Claude Guéant est aujourd'hui secrétaire général de l'Elysée) ainsi que par le major général de gendarmerie Nauroy », a conclu
le détective, que les gendarmes soupçonnent d'avoir régulièrement rendu compte, de vive voix, de ses recherches au palais de l'Elysée.
Dans un procès-verbal d'août 2006, les gendarmes concluent, notamment sur la base d'écoutes téléphoniques, qu'Andreani a eu «
connaissance rapidement de la découverte du navire Beru Ma dans le port de Sidi Bou Saïd. De la même manière, nous serons informés de l'évolution des négociations avec la justice tunisienne
relatives à la restitution du navire volé. Il est à noter que la personnalité d'Andreani (il serait un ancien fonctionnaire de police, DST ou RG), tout comme celle du propriétaire du Beru Ma, M.
Bruno Roger, directeur de la banque Lazard et proche de certains membres du gouvernement, font que certaines sources ont sans doute été activées localement et que, par conséquent, outre la
découverte rapide du navire Beru Ma, le destinataire de ce navire soit tout aussi rapidement identifié comme étant Trabelsi Imed, neveu du président tunisien en exercice ».
Est-ce dû à une intervention directe de l'Elysée ? Toujours est-il que, quelques semaines après sa découverte dans le port de Sidi
Bou Saïd, le Beru Ma était rapatrié en France et rendu à Bruno Roger. Une efficacité dont n'ont pas bénéficié les deux autres propriétaires lésés. Pourtant, leurs bateaux, à en croire les témoins
interrogés, étaient stationnés à côté du Beru Ma. Et pour cause : ils étaient destinés aux mêmes commanditaires, les frères Trabelsi. Lors de son interrogatoire du 6 mars 2007, Cédric Sermand a
d'ailleurs déclaré : « Je tiens à préciser que lorsque je suis parti de Tunisie la troisième fois (en mai 2006), les trois bateaux, à savoir le Sando, le Blue Dolphin IV et le Beru Ma étaient dans
le port de Sidi Bou Saïd. Je suis surpris que seul le Beru Ma ait pu être rapatrié en France. »
Ce n'est pas la seule curiosité du dossier. D'autres éléments laissent à penser que la justice française a considéré l'enquête du
juge David Launois, remplacé début 2007 par son collègue Jean-Bastien Risson, beaucoup moins prioritaire une fois le yacht de Bruno Roger récupéré. Des échanges de courriers entre le juge Risson et
le parquet d'Ajaccio l'attestent.
De mauvaises nouvelles d'Interpol Tunis
Au printemps 2007, le juge Risson décide de procéder aux derniers actes qui s'imposent dans son dossier : signifier aux deux
frères Trabelsi, qui n'ont pas souhaité répondre à ses convocations, les charges retenues contre eux. Le 3 mai 2007, dans la plus grande discrétion – l'information n'a jamais été révélée à ce jour
–, le magistrat ajaccien délivre deux mandats d'arrêt internationaux visant Imed et Moaz Trabelsi.
Les mandats d'arrêt valant mises en examen, les deux Tunisiens se trouvent de facto poursuivis pour « complicité de vols en bande
organisée » pour le vol du Beru Ma, du Blue Dolphin IV et du Sando. Les mandats d'arrêt sont diffusés par le parquet d'Ajaccio, via Interpol. Le 4 septembre 2007, le juge Risson reçoit un message
d'Interpol Tunis l'informant que la police tunisienne ne peut « légalement procéder à l'exécution de cette demande », le juge d'instruction tunisien chargé de l'affaire ayant décidé de classer sans
suite le dossier pour « non-établissement de l'infraction » (voir document).
Surpris, Jean-Bastien Risson se tourne vers le parquet afin d'obtenir des explications. Il découvre alors que le procureur, José
Thorel, n'a pas dénoncé les faits dont il était saisi. Fort mécontent, le juge Risson envoie un courrier, dès le 6 septembre, à Interpol Tunis.
« J'ai l'honneur de vous informer, écrit le juge, que le procureur de la République d'Ajaccio a dénoncé aux autorités judiciaires
de l'Etat tunisien uniquement des faits de recel de vol concernant le seul navire le Beru Ma. Les faits de vols commis en bande organisée et de complicité de vols commis en bande organisée (...)
n'ont donc pas été dénoncés aux autorités judiciaires tunisiennes. En conséquence, celles-ci n'ont pas pu valablement se saisir de ces faits. Au surplus, les autorités tunisiennes n'ont pas été
destinataires d'une dénonciation concernant les faits de vols commis en bande organisée, complicité de vol en bande organisée ou de recel de vol concernant les navires le Sando et le Blue Dolphin
IV.» Et le magistrat d'insister : les deux mandats d'arrêt visant les Trabelsi « doivent être mis à exécution » (voir document).
Jean-Bastien Risson n'est pas au bout de ses (mauvaises) surprises. Début novembre 2007, il est directement contacté par les
avocats français des frères Trabelsi qui proposent au juge de se déplacer en Tunisie pour interroger leurs clients en qualité de témoins assistés. Bien entendu, le magistrat, qui entend mettre en
examen les Trabelsi, si possible à Ajaccio, décline l'offre.
Dans la foulée, le 28 novembre 2007, le juge Risson clôture son dossier. Le jour même, il reçoit une télécopie de Me Jean-François
Velut, l'avocat d'Imed Trabelsi, qui revient à la charge.
Dans ce fax, l'avocat écrit : « Connaissance prise de la position exacte de mon client qui dénie toute responsabilité pénale dans
cette affaire, je pense qu'un certain nombre d'éléments militent en faveur d'une commission rogatoire internationale qui serait exécutée sur place par vos soins. » Or, deux jours plus tard, le 30
novembre 2007, le procureur d'Ajaccio, José Thorel, délivre au juge un réquisitoire supplétif afin d'obtenir de lui qu'il rouvre son enquête et se déplace à Tunis pour recueillir les explications
des frères Trabelsi, soit précisément ce que souhaite l'avocat d'Imed.
Ce n'est pas tout : le 19 décembre, le procureur Thorel délivre un nouveau réquisitoire supplétif afin de demander au juge Risson,
qui a donc été contraint de rouvrir son instruction, de procéder à Tunis à l'audition de témoins susceptibles de mettre hors de cause Imed Trabelsi, ce que lui a réclamé par courrier le jour même
Me Velut.
Le procureur conteste toute forme de pression
De plus en plus furieux, le juge Risson envoie le 19 janvier 2008 au procureur un courrier plein de sous-entendus. « A ce jour,
écrit-il, Imed Trabelsi a refusé de s'expliquer en France sur les faits qui lui sont reprochés. Il n'a jamais été entendu et n'est donc pas partie à la procédure. Ni lui ni son avocat n'ont donc eu
accès au dossier d'information, sauf à faire apparaître une violation du secret de l'instruction. Il est donc intéressant de remarquer que Me Velut connaît d'ores et déjà les témoins susceptibles
de faire apparaître l'innocence revendiquée par M. Imed Trabelsi. »
En clair, le magistrat semble persuadé que les frères Trabelsi sont parfaitement informés du contenu de la procédure qui les vise.
Au palais de justice d'Ajaccio comme à la gendarmerie de Toulon, certains connaisseurs du dossier se demandent si les neveux du président Ben Ali, qui veulent absolument obtenir la levée des
mandats d'arrêt qui les empêchent de se déplacer, n'ont pas bénéficié de la bienveillance, voire d'une forme de protection, des plus hautes autorités de l'Etat français désireuses de ne pas se
brouiller avec le chef de l'Etat tunisien.
Interrogé par Mediapart, le procureur d'Ajaccio, José Thorel, a contesté avoir subi « la moindre pression de qui que ce soit ».
José Thorel rappelle que s'il a dénoncé à Tunis des faits de « recel », « c'est parce que le vol avait eu lieu en France et que les probables receleurs se trouvaient en Tunisie ». Selon le
procureur, « c'est la justice tunisienne qui, en ouvrant une enquête pour « vol » plutôt que pour « recel », a tout fait capoter, pour des motifs qu'il ne m'appartient pas de commenter ».
José Thorel affirme par ailleurs qu'il « assume parfaitement d'avoir demandé au juge de rouvrir son enquête, afin de se donner
toutes les chances d'interroger les deux hommes soupçonnés d'être les commanditaires des vols. Nous attendons d'ailleurs une réponse de Tunis ».
A ce jour, le juge Risson n'a toujours pas pu se rendre en Tunisie pour y signifier aux Trabelsi leur mise en examen.
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o L’idée d’écrire cet article est venue tout simplement : d’après une source judiciaire, un dossier relatif à des vols de yachts de luxe
provoquait quelques tensions au palais de justice d’Ajaccio. Le reste n’était pas extrêmement compliqué, d’autant que le début de l’histoire avait déjà été traité par quelques journaux, en 2006,
dans la foulée du Canard enchaîné. Mais nos confrères ont « décroché » de l’histoire au bout de quelques mois. Or, il s’est depuis passé beaucoup de choses dans cette affaire, qui méritaient d’être
révélées au public. Encore fallait-il, bien sûr, accéder au contenu du dossier judiciaire… Mediapart essaiera de ne pas avoir la mémoire courte et d’assurer le suivi des affaires qui auront été
évoquées dans ses colonnes. Et compte sur ses lecteurs pour, éventuellement, quelques piqûres de rappel !