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Umran, politique et civilisation selon Ibn Khaldoun

 
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‘Umran, politique et civilisation selon Ibn Khaldoun

Par Réda Benkirane
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L’historien des civilisations.

Ibn Khaldoun naît à Tunis en 1332 et meurt au Caire en 1405. De ce penseur médiéval, descendant d’une illustre famille sévillane, ayant sillonné l’orient et l’occident du monde arabe, l’historien britannique Arnold Toynbee, l’auteur de la monumentale Study of History, dit qu’il a « conçu et formulé une philosophie de l’Histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays. » Dans la Muqadimma (Prolégomènes), introduction en trois volumes de son Kitab al-‘Ibar (Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères), Ibn Khaldoun est conscient que sa démarche profondément novatrice rompt résolument avec l’interprétation religieuse de l’histoire qui prévalait jusque-là :

« Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle […] C’est une science sui generis car elle a d’abord un objet spécial : la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l’essence même de la société. Tel est le caractère de toutes les sciences, tant celles qui s’appuient sur l’autorité que celles qui sont fondées sur la raison. »

Ibn Khaldoun, Al Muqaddima.

Tout au long de son œuvre, ce premier théoricien de l’histoire des civilisations souligne la discipline à laquelle doivent s’astreindre ceux qui exercent le métier d’historien :

« L’examen et la vérification des faits, l’investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance. »

Ibn Khaldoun a pour champ d’étude uniquement le monde arabo-musulman (Andalousie, Maghreb et Machreq). C’est dans ce cadre restreint qu’il élabore sa théorie cyclique des civilisations rurales ou bédouines (‘umran badawi) et urbaines (‘umran hadari). Pour lui, les civilisations sont portées par des dynamiques tribales qui fondent dynasties et empires.

« Les empires ainsi que les hommes ont leur vie propre […]. Ils grandissent, ils arrivent à l’âge de maturité, puis ils commencent à décliner […]. En général, la durée de vie [des empires] […] ne dépasse pas trois générations (120 ans environ). »

Conseiller auprès de deux sultans maghrébins, grand juge (cadi) au Caire, il observa de l’intérieur l’émergence du pouvoir politique et sa confrontation à la durée historique.

Maghreb des villes.

Le plus proche éclaireur, expert-décrypteur, de l’urbanisation complexe fonda, il y a six siècles, la sociologie. L’historien maghrébin du xive siècle valide ma réfutation de l’intelligentsia contemporaine, handicapée parce qu’elle n’a pas le sens du rythme, hallucinée par la force du logos. C’est dans les écrits d’Ibn Khaldoun que furent consignées les évolutions ultérieures, les énigmes des villes sémites. Le long des pages de la Muqaddima courent de fulgurantes intuitions, les images les plus précises des villes arabes contemporaines.

Le Maghreb connut deux migrations en provenance d’Arabie, celle des fondations, puis celle du mélange. En l’espace de deux siècles, sont édifiées le long des routes commerciales les villes de Kairouan (670), Sijelmassa (757), Tahart (761), Fès (807), Oran (902), Alger (946) et Marrakech (1077). Au xie siècle, le Maghreb est atteint par une seconde vague d’Orient, déferlement de tribus arabes, en plus grand nombre, de Banû Hilal et Banû Sulaym. Des peuplades bédouines estimées à deux cent mille hommes migrent et se disséminent jusqu’aux limites mauritaniennes, transplantant un mode de vie qui imprègne durablement les plaines d’Afrique du Nord ; haute et large, la montagne se retranche dans sa pure souche berbère.

La bédouinité (badawa) réactive le nomadisme couvant sous la sédentarité précaire, citadine et rurale. Les Arabes se mélangent aux gens des plaines. Six siècles plus tard, cette population berbère arabisée, mélange d’extraction rurale et de migrations récentes – et qu’il faut distinguer des tribus berbères de Kabylie, du Rif et de l’Atlas –, constitue la majorité de la population urbaine, brusquement remise en scène à l’approche du xxie siècle.

Alors que dès le Xe siècle, la latitude arabe s’affaisse inéluctablement, Ibn Khaldoun observe, critique, rapporte, relativise, historicise l’histoire. Connaisseur intime des milieux politiques de l’époque, le Maghrébin fréquente chefferies locales et royautés de l’Ifriqiya et du Maghreb al Aqça. L’observation des populations arabes et berbères, ainsi que des sociétés plus ou moins sédentaires ou nomades, lui inspire une vision globale, essai panoramique captant la personnalité des profondeurs, sorte de marche atemporelle des Arabes, porteurs à la fois de sauvagerie et de noblesse d’âme. Dégageant des principes généraux dans l’établissement des villes et l’essor de la civilisation, sa théorie universelle éclaire le Maghreb actuel d’une lumière singulière.

« Les Bédouins sont antérieurs aux sédentaires […] se contentent de satisfaire leurs besoins, tandis que les sédentaires recherchent le confort et le luxe. Or, les besoins (de base) précèdent le confort et le luxe. Ceux-ci sont secondaires et superflus. Les Bédouins sont donc à l’origine des cités et de la vie sédentaire. »

Assurément, nous avons pu lire à la lumière de la Muqaddima les cours actuels des économies pétrolières, leur insertion dans le Nouveau Désordre International, les circonvolutions des Bédouins récemment urbanisés, leurs désordre et pauvreté chroniques, langue miraculée, trahison du frère, sacrifice ultime et don de soi, délire consumériste, habitat désintégré, luxe dépareillé, générosité patente, chamanisme chamarré, amour du Grand Ocre, clanisme tenace, mémoire pastorale endormie, paysannerie et pays dépaysés, grandiose culture, maquis et dissidence, poésie-permanence. Arabistan.

Première sociologie, étymologie profonde.

Tout au long de l’œuvre, l’historien et philosophe travaille un champ lexical où le verbe répand en des combinaisons troublantes des questions toujours suspendues à l’actualité. Bédouins, ces arabes nomades (A‘rab), sédentaires, nomades, culture, civilisation, urbanisation. La langue arabe, riche et belle, suggère de façon patente les parentés sémantiques, les dérivés étymologiques, les croisements polysémiques que les migrations en langues latine et anglo-saxonne ne peuvent rendre : pépinière de cousins germains – sédentaires, urbains – et cousins sémites – bédouins, nomades – qui reconduisent le temps de la Jahiliya – A‘rab, Arabe.

Pour Ibn Khaldoun, l’arabité est porteuse en son sein de deux potentialités : énergie primitive et destructrice, guerrière incontrôlée, ondulant en file bédouine, mouvante comme l’ombre des dunes lunaires ; énergie spirituelle et poétique, constitutive de radieuses entreprises. L’intellectuel dénonce le sous-développement chronique – ou mental – de ses congénères, alors qu’il lit également dans leurs traits la promesse de grandeurs virtuellement à mi-chemin entre passé et avenir… Futur antérieur d’ores et déjà transcrit, pointant dès l’origine sur l’énigme non aboutie d’un code intérieur. A‘rab, racine sauvage du mot Arabe (‘Arab), mentionnée dans le texte coranique, renvoie à un mode de vie nomade de l’anté-islam.

L’Ifriqi ne se doutait pas qu’il appliquait aux sciences sociales, que lui-même inventait au jour le jour, des éléments théoriques qui se retrouveraient dans la physique du chaos, re-découverts à l’ère de l’ordinateur : comment expliquer, prédire le comportement de systèmes qui passent subitement d’une phase d’ordre à une autre totalement erratique ? Quelle est la nature du point critique entre les deux phases ? Comment décrire la transition inverse, le processus qui part du chaos et aboutit au régime stable, à savoir créer un motif – civilisation ou empire –, une structure ou une régularité – la dynastie régnante – à partir du bruit de fond et du non-sens généralisés ? Notre homme conçut, au bas Moyen Âge et en plein déclin arabo-musulman, un modèle descriptif de matrice culturelle. La bédouinité, par la dynamique de ses potentialités, oscillait de l’essor au déclin civilisationnel.

L’homme qui rencontra le Mongol Tamerlan avant la mise à sac de Damas calcula la fréquence des oscillations – l’espérance de vie des villes jahiliya – à trois, maximum quatre générations. Il avait prédit non pas l’histoire, mais l’espace de ses phases, borné, dans lequel à tout le moins on pouvait suivre un bout de sa trajectoire erratique et infinie captée par la dynamique des ‘umran. Ce rationaliste repéra sans boussole ni microscope, la bordure du chaos, à partir de laquelle tout est création, en deçà de laquelle tout n’est qu’anomie. L’énigme signalée par Ibn Khaldoun est l’esquisse de cette frontière fragile et prospère, neuve et immémoriale, catalogue de possibilités, espace-temps tendu en paysage triangulaire compris entre bédouinisme, arabité et Jahiliya. Dans la phase de transition que représente le passage entre deux ‘umran, cette zone à la fois d’émergence et de débâcle – , l’histoire peut basculer –, quelques peuples fondèrent deux, trois empires ou firent fondre quelques cités parvenues et iniques.

Ibn Khaldoun avait compris, si longtemps avant nous, combien le temps de l’histoire fluctue. Dieu n’avait rien écrit ni programmé, l’histoire n’est que le récit de ses créatures en train de sillonner des paysages mobiles, dangereux et magnifiques, au relief accidenté, d’abord granuleux, puis épuré comme un banc de sable qui avance dans un lit de mer, ou glisse le long de dunes elles-mêmes nomades au sein de l’erg, leur immense pays où chaque fois qu’il y a aura trace d’eau, il y aura trace de vie. Fin provisoire du linéaire.

Dialectique des ‘umran.

Ibn Khaldoun procède à une histoire des mutations. Il débusque le nomade, l’instable mouvance, qui précède, dort en tout citadin supposé accompli. Lui dresse une généalogie, sociologie rétrospective, un horizon-limite. Il suit le changement social inhérent à tout passage du mode de vie nomade vers celui de la sédentarité et de la citadinité, qu’il conceptualise en une dialectique des ‘umran badawi et ‘umran hadari ; voilà le primat de l’histoire. Le ‘umran hadari, ce mode de vie urbain, est une procession vers la civilisation, décomposée en de nombreuses étapes, la cité constituant alors un lieu d’excellence, puis d’échéance et de déchéance culturelles. C’est dans ce centre que luxe et raffinement atteignent leur maximum, sous l’action conjuguée de ses maîtres administrateurs et de ses habitants.

« Et le vaincu toujours imite le vainqueur… On voit toujours la perfection (réunie) dans la personne d’un vainqueur. Celui-ci passe pour parfait, soit sous l’influence du respect qu’on lui porte, soit parce que ses inférieurs pensent, à tort, que leur défaite est due à la perfection du vainqueur. Cette erreur de jugement devient un article de foi. Le vaincu adopte alors tous les usages du vainqueur et s’assimile à lui : c’est de l’imitation (iqtidâ) pure et simple. »

L’aliénation culturelle, formulée quelque cinq siècles avant la conquête de l’Algérie par Bugeaud, est inhérente au pouvoir et au processus d’urbanisation engendré par le ‘umran hadari. Médine, la première cité islamique de l’histoire, symbolise non seulement la culture, mais aussi la rupture. Retour à l’ancêtre : le ‘umran badawi, mode de vie bédouin, largue dans ses sillages des rais lumineux, éclats de vérité. Comment ne pas voir dans cette force primaire, une pureté, la noblesse de l’intention qui s’ouvrit au monothéisme ? Le vitalisme des hommes du désert ne se dissèque pas ; cette énergie psychique s’évapore dès que l’on essaie de la saisir par l’intellect. Nous ne percevons ses traces qu’indirectement, par le verbe, le texte, le poème.

Assiégées, les villes jahiliya, si rongées de l’intérieur, ne sont même plus bonnes à la razzia. Elles se doivent d’être éclairées, pétries pour une renaissance, participantes au tournoi des cycles de fondations. Contrairement à ce que croient ses créatures, Dieu ne décide pas de tout ; à partir d’un matériau quelconque (une argile crissante), Il (Huwa) impulse le mouvement vital, esquisse son champ de possibilités, puis laisse courir le temps. Ressourcement, rétroaction du sable, solide et fluide. Le désert offre le printemps des pluies. Oui, le bédouin programme les villes sémites à peu près autant que la fine couche de végétal recouvre l’erg à la tombée de quelque pluie. Fécondation éphémère et provisoire, conçue par hasard.

« Aussi, l’urbanisation (tamaddun) est-elle l’objectif vers lequel tend le Bédouin. »

C’est toujours à partir de pays profonds – plaines côtières ou zones arides – que le changement affecte l’espace urbain. Accomplissement d’une population non urbanisée, dont une forte cohésion, la fameuse ‘asabiya, cimente le corps social. La ‘asabiya, l’autre concept khaldounien, est ce liant unique du pouvoir et de la civilisation. La ‘asabiya est la fibre sociale, comme le suggère une fois encore l’étymologie qui met en réseau la famille des nerfs avec celle de l’esprit de corps tribal, clanique, et tout ce qui lie et ligue les uns avec les autres.

Les citadins tenants de la hadara (civilisation), bien que d’origine bédouine ou rurale, n’ont pas de cohésion significative, ils ne vibrent donc guère d’une fibre particulière et sont en outre dépossédés des vertus guerrières de la tribu conquérante ; c’est ce qui les marginalise du point de vue économique et politique. L’historien voit en eux des bourgeois sans bourgeoisie. Les Bédouins, quant à eux, bien que n’ayant pas les qualités d’hommes cultivés ou civilisés, sont porteurs de la matrice où débutent tout pouvoir et toute culture, tout renouvellement du cycle historique du ‘umran hadari.

« Les Arabes sont des pillards et des destructeurs […]. Les Arabes sont une nation sauvage […]. Ils trouvent leur pain quotidien à l’ombre de leurs lances […], ne portent aucun intérêt aux lois. »

Il y a des sens encore largement incompris dans la Muqaddima. Comment cohabitent en un même organisme social ordre et désordre, création et violence, énergie et délitement ? Comment l’esprit chaman, hors-la-loi dans sa coutume, entre-t-il au service de la Loi absolue ? Le cœur du Bédouin est-il une tabula rasa, y a-t-il une gravure, un tatouage, un code implicite ? Où prend sa source la chaîne de causalité à l’origine du mouvement collectif tribal ?

Le penseur, complice et observateur des chefs, était foncièrement pessimiste concernant le destin à venir du Maghreb. Il accable Arabes et Bédouins de tous les maux, mais il sait et dit aussi leur génie, qui, en un raccourci souvent non prédictif, hisse des peuples entiers à l’excellence civilisationnelle. Près de sept siècles plus tard, nous voici dans la même posture de l’observateur impliqué et pessimiste. Sans doute la bédouinité et l’arabité n’ont-elles pas encore donné à voir tout ce qu’il y avait à voir. La Tempête du désert n’avait pas encore soufflé ses bombes à fragmentation, le vent n’avait pas encore disséminé l’uranium allégé des projectiles américains et les gaz toxiques des puits de pétrole en feu. Relire la Muqaddima à la lumière du siècle violent, authentifié par ces cachets du Foreign Office. Trahison du frère. Leçon biblique. Affaires en cours.

Nous sommes des observateurs, si proches du premier sociologue, qui dénonçons l’infamie et l’avilissement que nous subissons, tout en pressentant qu’un jour, ce génie suprême, amoureux des pensées antiques, profanes et sauvages, dira sa vérité ultime au monde.

« Aucun peuple n’accepte aussi vite que les Arabes la vérité religieuse et la Bonne Voie, parce que leurs natures sont restées pures d’habitudes déformantes et à l’abri de la médiocrité. »

Les Bédouins sont créateurs en puissance et en nombre : plus que les citadins, ils ont aptitude à accéder au changement démultiplicateur et producteur de la culture. Celle-ci, une fois arrivée au maximum de son développement, décline, parce que n’étant plus soutenue par la force intégrante qui la portait jusque-là. Voici les citadins, toujours en reflux. Explication de la croissance et de la crise appliquée à la population nord-africaine du xive siècle.

Elle traverse l’espace et le temps sans rides ni usure : la théorie khaldounienne sur l’urbanisation est d’une beauté étrange. Jeune en permanence, elle donne à voir l’élégance de sa démonstration, courte, rapide, dense, qui laisse ses pans entiers d’opérations, d’argumentaires à l’ombre des grands concepts fondateurs. La lenteur et la lourdeur démonstratives sont reléguées dans un champ aveugle d’où n’échappent que l’intuition géniale et le pessimisme de l’observation impliquée et participante.

La simplicité du modèle khaldounien de l’urbanisation s’impose par le recours au langage formel trempé dans des racines solides et fertiles, totalement intelligibles, mais tout aussi ambivalentes (‘a-ra-ba, ba-da-wa, ha-da-ra). énigme : ce vertige lexical d’une langue arabe claire. étrange : ce raisonnement parfait son cours logique et trivial – éloge de l’urbanité, procès de la bédouinité – par l’hymne aux paradoxes ; l’historien ne laisse aucunement le beau rôle aux citadins, seuls les va-nu-pieds ensauvagés inventent une civilisation. La progéniture urbaine ne sait que consommer.

La Jahiliya, ce chaos qui broie du sable et concasse le marbre en vase, est la mère des devenirs. Première identité arabe, elle est le catalogue des possibilités.

Extrait de Le désarroi identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporaines, Cerf, 2004. Les citations sont extraites de Discours sur l’Histoire universelle (Al-Muqaddima), Ibn Khaldûn, traduit par Vincent Monteil (Paris, Sindbad, 1978).

Réda Benkirane
Réda Benkirane est sociologue et consultant international à Genève. Page personnelle sur internet : www.archipress.org/reda. Auteur du livre "Le Désarroi identitaire : Jeunesse, islamité et arabité contemporaines" aux éditions Cerf.

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En ce XIVe siècle (VIIIe de l'hégire), les rivalités dynastiques déchirent le Maghreb. La Reconquista chrétienne entreprend de mettre un terme au destin d'al-Andalus presque réduit à la gloire de Grenade. L'Orient arabe subit la terrible invasion de Timur Lang et connaîtra bientôt la puissance ottomane, déjà lancée vers l'Europe. L'empire d'Islam vacille et nie dans l'impuissance le rêve de son unité. La pensée même s'y fige : Ibn Tufayl et Ibn Rusd sont morts depuis plus d'un siècle. Le conservatisme a tari la réflexion théologico-dogmatique, figé la controverse juridique, réduit les sciences et les lettres.
C'est en ces temps de déchirement que survient Ibn Haldun (Ibn Khaldun) et qu'il s'engage dans l'histoire, pour lui lieu d'expérience et champ d'analyse. Du diplomate à l'historien, il établit l'itinéraire d'une réflexion qui fut géniale. Au moment où la conduite du monde va échoir à d'autres mains, il fonde une science en ébauchant une anthropologie culturelle de la civilisation arabo-musulmane.

Une expérience

'Abd al-Rahman b. Muhammad b. Haldun naît à Tunis dans une famille andalouse d'origine arabe, longtemps fixée à Séville, qui compte de grands bourgeois lettrés, hauts fonctionnaires ou hommes politiques au destin parfois tragique. Il approfondit ses études à Tunis où la cour mérinide draine des savants de renom. Il accède à la culture philosophique et se pose le problème des fondements et de la portée de la spéculation rationnelle. Résumant un ouvrage de méthodologie théologico-philosophique d'al-Razi, il comprend le besoin où se trouve l'Islam d'un nouvel effort de connaissance, mais prend aussi conscience des contingences socio-historiques qui pèsent sur l'exercice de la raison. En lui naît la réflexion sur l'adéquation des systèmes de la pensée et des structures du réel.
La grande peste ravage l'Ifriqiya et décime sa famille. Il entame une carrière politico-administrative fertile en rebondissements et aventures. De 1350 à 1372, il sert plusieurs dynasties du Maghreb ou d'Espagne avec des fortunes diverses, et se voit confier une mission auprès de Pierre le Cruel à Séville. Il mène en même temps une vive activité d'intrigues, prises de contact et arbitrages, avec la secrète ambition de trouver l'homme et surtout la force qui lui permettraient de jouer un rôle à sa mesure. D'une existence fluctuante qu'il sait réorienter sans guère de scrupules, il retire une connaissance incomparable des mécanismes politiques qui régissent l'exercice du pouvoir.
En 1372, il se retire dans la forteresse d'Ibn Salama en Oranie. Là, cet homme partagé entre la science et l'action, doué d'une intelligence tenue bridée dans les limites d'un monde en repli, s'abstrait et construit en quatre ans l'ouvrage qui va fonder sa gloire : la Muqaddima, prolégomènes à la volumineuse histoire universelle, le Kitab al-'Ibar (1375-1379).
De retour à Tunis, il dispense des cours qui suscitent l'enthousiasme des étudiants, mais l'hostilité des conservateurs. En cette période de tarissement, on accepte mal une pensée qui se veut créatrice. D'autre part, la personnalité même d'Ibn Haldun déplaît. La réaction des juristes provoque son départ définitif.
Au Caire, il occupe une chaire de droit et une charge de grand qadi malikite qu'il perdra et retrouvera à plusieurs reprises. Pendant quatorze ans, il se consacre à ses cours, revoit son histoire universelle à laquelle il adjoint, vers 1395, un appendice : le Ta'rif , introduction à son œuvre, communication d'une conscience créatrice plus qu'autobiographie véritable. En 1400, il rencontre le Mongol Timur Lang qui, bientôt, enlèvera Damas. C'est sur un drame qui ne dut point l'étonner que s'achève la courbe de sa réflexion et de sa vie (1406).

Perspectives d'une réflexion

La première démarche d'Ibn Haldun fut d'ordre épistémologique : assigner à l'histoire une place dans l'organisation du savoir d'où elle était absente. D'autre part, définissant son objet comme étant la réalité vécue des hommes, il fixe les limites et les modes d'une investigation propre à établir l'intelligibilité historique. Mais il bannit d'un dessein rationnellement fondé toute spéculation philosophique et la quête d'une finalité. La réflexion sur la matière historique, ses phénomènes, ses lois d'évolution, n'inclut pas de problématique philosophique nouvelle. Contenu dans les limites conceptuelles de son époque, son dessein se veut explicatif d'une réalité socioculturelle, il ne s'établit pas dans la perspective d'un devenir.
Le réel étant la source unique de l'intelligible, Ibn Haldun entend saisir les rapports de causalité qui régissent ce réel. Ainsi naît en lui la conception d'une science neuve, celle du 'umran , étude d'une sociabilité naturelle, qui permet de comprendre le mécanisme des comportements historiques, mais, surtout, déborde la singularité des faits pour les replacer dans la totalité qui les contient. Établissant les références multiples de ces faits, il veut ainsi reconnaître et respecter leur insertion dans un enchaînement structurel.
Ce rationalisme de la démarche, s'il exclut tout examen de la nature humaine, semble se détourner également de tout recours à un fondement religieux. Le comportement socio-politique du groupe, tel qu'il est décrit dans la Muqaddima , s'analyse comme suit : naissance d'une 'asabiyya , cohésion de sang, identité d'intérêts et de comportements, qui fonde un groupe ; celui-ci est soumis à la dynamique d'une évolution qui cristallise sa puissance ; le groupe cherche à imposer sa souveraineté (mulk ). À ce moment entre en jeu un autre facteur de civilisation : la religion, superstructure soumise à des déterminations de base (géographiques, socio-économiques, etc.) et à leurs sollicitations. À chaque phase de l'évolution sociale correspond donc un type de comportement religieux. La religion s'insère dans une situation où elle a une fonction d'ordre politique. C'est elle qui sous-tend le mouvement d'une 'asabiyya vers le mulk, d'où cette importance de la da'wa , propagande idéologique qui permet au clan à la fois de signifier sa puissance et d'affirmer le caractère idéal de sa consécration.
C'est donc comme élément du 'umran qu'Ibn Haldun considère la religion, sans prétendre retrouver dans l'histoire quelque grand dessein de Dieu, un plan mystérieux dont il essaierait de déchiffrer le projet contraignant. Aussi notera-t-il que le sentiment religieux se dénature et se dissout en même temps que se distendent les liens de solidarité de la 'asabiyya. Cette doctrine a sûrement heurté le rigoureux idéalisme malikite qui régnait alors au Maghreb. Il faut, par ailleurs, souligner nettement le recours explicite que fait Ibn Haldun à l'irrationnelle invocation du prophétisme muhammadien. Il serait grave de ne pas tenir compte de sa permanence, à travers l'œuvre, comme modèle premier et inimitable.

Ibn Khaldun historien : la « Muqaddima »

Le plan de la Muqaddima (Les Prolégomènes ) est le suivant :
Introduction : l'histoire comme science, définition de son objet ; exposé des principes de l'intelligibilité historique ; méthodologie de l'historiographie critique.
I. Sociologie générale de la civilisation : la science du 'umran , théorie de la sociabilité naturelle ; les déterminations du milieu et leurs incidences culturelles, géographie physique et humaine ; considérations psycho-sociologiques et ethnologiques : prophétisme, arts divinatoires.
II. Sociologie de la bédouinité (la badiya ) : éléments d'une ethnologie générale ; étude des deux types de groupement humain : de la bédouinité à la citadinité, exposé de psychologie comparée, mouvement dialectique d'une culture ; géopolitique : le concept de 'asabiyya – cohésion et solidarité –, fondement d'une dynamique socio-politique.
III. Philosophie politique : établissement et exercice du pouvoir (mulk ) et de l'autorité spirituelle (hilafa ) ; dynamique des dynasties, théorie des institutions.
IV. Sociologie de la citadinité (la hadara ) : le phénomène urbain ; organisation de la cité politique ; économie urbaine ; typologie du citadin ; dénouement de la 'asabiyya .
V. Économie politique : l'industrie humaine ; travail, prix, spéculation ; classes sociales.
VI. Sociologie de la connaissance : classification des sciences (religieuses, rationnelles, linguistiques) ; langage et société, acquisition du langage, pédagogie ; disciplines philosophiques et littéraires.
Donnant à son investigation cette dimension qui élevait l'histoire au rang d'une science, Ibn Haldun ne pouvait manquer de souligner avec force les exigences scientifiques de la connaissance historique. Il a présenté une critique sévère de ses prédécesseurs, dénonçant leurs erreurs, leur ignorance, leur partialité et surtout leur incapacité à soumettre les faits au jugement de la raison. Or l'histoire reste la science des faits : le premier devoir de l'historien est d'apprécier avec rigueur leur degré de crédibilité. Avant même de saisir les lois d'une évolution, il faut s'entourer de toutes les garanties nécessaires à l'établissement d'une vérité. Si l'analyse rationnelle ne saurait constituer le savoir, elle doit orienter puis contrôler la recherche.
Ibn Haldun s'est-il plié lui-même à ces exigences ? Son Histoire universelle (Kitab al-'Ibar ) a quelque peu été reléguée dans l'ombre par sa géniale introduction. On l'a critiquée durement et l'on a même jugé qu'elle contrevenait aux principes méthodologiques exposés dans la Muqaddima. L'auteur semble bien y adopter, en effet, la démarche dominante de l'historiographie arabe : récit événementiel respectant une chronologie parfois imprécise ou erronée, juxtaposition de versions différentes, absence de toute synthèse, analyse très élémentaire des causes et des comportements, etc.
Notons d'abord que le projet d'universalité ne doit pas être retenu pour essentiel ni tromper sur l'originalité de l'œuvre. C'est exclusivement dans la partie consacrée au Maghreb qu'Ibn Haldun prétend innover, et il est alors d'une importance capitale. C'est, d'autre part, à partir du Maghreb qu'il appréhende la culture arabo-musulmane, et il n'est jamais plus à l'aise pour son investigation que dans ce lieu d'expérience privilégié. La priorité et l'autonomie de la Muqaddima ne peuvent être mises en doute ; mais les liens qui la rattachent à la partie maghrébine de l'œuvre ne sont pas moins évidents. Il apparaît qu'Inb Haldun nous livre dans son histoire un matériau, une matière non exploitée à quoi il nous appartient d'appliquer l'analyse si fermement proposée dans l'introduction.

L'Europe, le découvrant au XIXe siècle, a dressé d'Ibn Haldun une statue solitaire, lui déniant trop vite toute influence, malgré la certitude où l'on est de l'existence de disciples et, au moins dans l'empire ottoman, de la vivacité d'un héritage Et certes trop tard venu, il fut isolé. Mais à cette géniale solitude, servant parfois à rejeter dans l'ombre tout un contexte culturel, s'ajoutent les méfaits d'un véritable arrachement. En effet, et sans crainte d'altérer la vérité d'une pensée, on s'est livré à des comparaisons et des rapprochements avec Machiavel, Vico, Montesquieu, Gobineau, Comte et puis Hegel et Marx. On est passé, en un siècle, de la tentative de récupération purement colonialiste à l'essai d'interprétation marxiste de la pensée khaldunienne. Mais toute altération est bénéfique : depuis peu, des chercheurs avertis, et parmi eux enfin des arabophones, s'évertuent à restituer, en traduction, la stricte exactitude d'un texte des plus difficiles et à mesurer, en toute objectivité, l'ampleur d'une pensée et la signification d'une entreprise.


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