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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 09:11

Egypte, Tunisie: la révolution des dessinateurs

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Les dessins jouent un rôle essentiel dans les mouvements tunisiens et égyptiens. Comme dans toute révolution.

Ca y est. Grâce à un mouvement de protestation sans précédent, le président égyptien Hosni Moubarak a démissionné au moment où je publie cet article. Les manifestations pourraient toutefois se poursuivre, dans les prochains jours, sur la place Tarhir du Caire, devenue le symbole de la révolution en Egypte. Après tout, les Tunisiens continuent de manifester, un mois et demi après le début de leur propre révolution, malgré la fuite du despote Ben Ali. Quelles que soient les issues de ces deux soulèvements, ils auront rassemblé autour de mêmes frustrations jeunes et vieux, professeurs ou artisans, chômeurs et ingénieurs et… quelques dessinateurs, qui ont pris part à la contestation.

En Tunisie, -z- est l’un des plus actifs, notamment sur la Toile. Sur son blog Debatunisie, qu’il a lancé il y a plus de trois ans, il livre depuis le début du mouvement de contestation ses humeurs par des dessins qu’il accompagne généralement d’un court texte. De la violence de la répression aux promesses tardives de Ben Ali, rien n’a échappé à son coup de crayon aguerri. Depuis le départ de l’ancien dictateur, il continue à croquer l’actualité de son pays, avec ses multiples remaniement ministériels, ses doutes et ses espoirs. Des dessins parfois drôles, souvent amers, toujours percutants.

Malgré l’évolution de la situation dans le pays, -z- a décidé de rester anonyme, en attendant de voir la suite des événements. S’il a conscience du rôle éminemment politique de ses dessins, qui circulent à vitesse grand V sur les réseaux sociaux depuis le début de la contestation, il refuse de prendre parti estimant que ce n’est pas là son rôle. “Je n’ai pas la prétention de proposer quoi que ce soit de politique à part défendre la liberté d’expression et de m’inscrire pleinement dans les contre-pouvoirs et la critique en continuant à exercer l’art de la caricature“ écrivait-il ainsi il y a trois semaines sur son blog.

Comme de nombreux caricaturistes, -z- a su créer tout un univers, un folklore récurrent à travers ses dessins, qu’il a eu l’occasion de détailler dans une interview téléphonique accordée au Monde.fr. Il explique par exemple que le tigre qu’il dessine régulièrement est un clin-d’oeil a une des révélations de Wikileaks, qui a publié un câble diplomatique où l’on apprenait que Ben Ali avait un tigre de compagnie.

Si -z- est l’exemple typique d’un dessinateur aguerri, la Tunisie et l’Egypte ont aussi vu fleurir nombre de graphistes amateurs à l’occasion de leurs révolutions. Car avec les outils informatiques, il est à présent aisé de créer facilement un photomontage ou une caricature, que l’on diffuse sur les réseaux sociaux ou que l’on exhibe lors de manifestations. C’est par exemple le cas de ces deux Cairotes qui conjuguent soulèvement populaire et arts plastiques:

Et puis, bien sûr, il y a tous les dessinateurs de presse étrangers qui s’en donnent à coeur joie depuis le début des mouvements, comme Denis Pessin, sur Slate.fr. C’est d’ailleurs assez amusant de comparer leur point de vue, forcément plus lointain, avec celui de dessinateurs locaux. Les enjeux ne sont pas les mêmes, les étrangers se focalisant plus, par exemple, sur les possibilités de contagion des mouvements à d’autres pays. Courrier International a ainsi répertorié quelques exemples de dessins de presse sur la Tunisie, ici. Ou alors, une galerie de dessins sur l’Egypte.

Le mouvement est tel qu’il n’est d’ailleurs pas seulement réservé aux dessinateurs de presse. Evoquons par exemple le beau dessin de Boulet, qu’il a diffusé sur sa page fan Facebook alors que l’issue des manifestations étaient encore incertaine. Illustration notable car l’auteur du blog Bouletcorp n’est pas coutumier des dessins politiques (à moins qu’imaginer une planète envahie par des extraterrestes ou ravagée par des zombies soit un scénario politique).

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Révolutions et dessins, une histoire d’amour

Il n’y a rien d’étonnant à voir les dessinateurs prendre part aux soulèvements dans le monde arabe. Il en a toujours été ainsi. Avec la liberté de la presse s’est développée la liberté de caricaturer, dès la révolution française en France, puis tout le long du XIXème siècle. Le dessin a une première fonction, celle de suivre l’air du temps de la révolte et de transmettre une information. Comme un slogan, il est facilement diffusable, et il peut être reproduit. C’est pour l’instant ce que l’on voit dans les révolutions arabes, ou dans cette couverture du Rire rouge de 1917, lors de la révolution Russe.

Il a ensuite une deuxième étape. Figer dans la mémoire collective les symboles de la révolution, par des oeuvres souvent de plus grandes qualités. Les nouveaux régimes qui vont être mis en place, démocratique ou pas, devront se créer une nouvelle image, pour remplacer la précédente. Les communistes Russes ou Chinois ont été très forts pour ça. En France, le Serment du Jeu de Paume de David ou la Liberté guidant le peuple de Delacroix sont devenus en quelque sorte des piliers de notre démocratie.

Le tableau de Delacroix est impressionnant dans le sens où il a largement dépassé sa fonction première qui été de représenter la révolution de juillet 1830. Il est aujourd’hui un symbole de la liberté et de la démocratie en générale, en France et dans le monde. Souhaitons à un des dessins produits lors des révolutions arabes d’avoir le même destin.

Laureline Karaboudjan

Illustration de une de -z- (son blog)


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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 08:45

Il n’y a pas que les dictateurs arabes qui font dans leur culotte…




L’émission « Mots croisés » présentée par Yves Calvi, diffusée sur France 2 ce lundi 07 février et ayant pour thème « Les révolutions arabes et nous » nous a permis d’assister à un éloquent débat… Tout téléspectateur averti, n’aura pas manqué de noter la disposition des invités : il y avait – hasard ou nécessité – d’un côté de la table, le prince Moulay Hicham El Alaoui (cousin du roi du Maroc, Mohamed VI) et l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine (PS), en face desquels se trouvaient Pierre Lellouche (UMP) secrétaire d’Etat au commerce extérieur ainsi que le philosophe Alain Finkielkraut. Entre les quatre et face à Y. Calvi, Mathieu Guidère, professeur de veille stratégique à Genève et « spécialiste » des groupes islamistes. On a les « spécialités » que l’on peut, dira d’ailleurs A. Finkielkraut sur le plateau…

L’animateur Yves Calvi pas toujours très adroit dans ses interventions – mais cela n’est pas nouveau – n’a pas tardé à lancer ce qui devint vite et presque exclusivement le cœur du débat, par cette lancinante question décidément obsédante pour certains : du risque de dérapage de l’insurrection égyptienne au profit des Frères musulmans ou autrement dit, d’un islamisme radical ou intégriste, menace suprême pour l’Occident…

Tout au long de l’émission, deux tendances se sont exprimées : l’une représentée par le prince Moulay Hicham et Hubert Védrine, face à l’autre représentée par Pierre Lellouche et Alain Finkielkraut. Et il y avait d’une part, la tentative de comprendre et d’expliquer de la manière la plus objective possible les évènements au regard de la situation stricte des faits ; et de l’autre, l’essai de lire sinon de travestir ce formidable élan des peuples tunisiens et égyptiens à se libérer de leur dictature, en menaces possibles voire probables pour l’Occident. Avec en toile de fond, comme de bien entendu, la menace absolue de la sécurité voire de l’existence même d’Israël…

Ainsi, l’on a pu assister à cette énième et pitoyable plainte d’un Finkielkraut geignard se posant comme à l’accoutumée dans son rôle préféré, celle de la victime « attaquée de toutes parts » (sic) pour ne pas avoir affirmé de manière claire et audible son soutien aux insurrections de deux peuples opprimés de longue date. Au point que par ses circonlocutions coutumières, le philosophe et sa gestuelle apprêtée s’est vu obligé de déclarer, à son corps défendant, combien il soutenait les mouvements populaires auxquels on assiste, mais… – parce qu’il y a dans le discours et surtout dans la tête de ceux-là toujours un « mais… » – pour bien vite ramener encore et toujours les choses à soi, et multiplier les jérémiades habituelles, quant à la lourde menace sur Israël, sur sa petite personne et blablabla…

Que deux peuples aient ce courage inédit et historique qui fera assurément basculer l’équilibre du monde, au moins et sinon plus que lors de la chute du mur de Berlin, n’est qu’un épiphénomène au regard des attaques auxquelles ce philosophe-nombriliste – et tant d’autres de sa trempe – doit faire face, car là était l’important… Devoir admettre que ceux qu’ils ont dédaignés, méprisés pendant des décennies du haut de leurs certitudes, et à qui ils aimaient tant faire la leçon, leur en donne une, magistrale, leur est insupportable…

La France n’avait déjà pas brillé par les interventions imbéciles de sa pathétique ministre des Affaires étrangères, elle n’aura sauvé ni l’honneur ni la face, par celles de l’un de ses philosophes attitrés… Auquel je me permets de répondre : votre personne et votre égo, on s’en fout, et si le résultat des évènements actuels, renverse l’équilibre moribond, autrement appelé « la paix froide » entre Israël et l’Egypte : tant mieux ! Les Israéliens, si intelligents qu’ils se prétendent et se présentent, devaient savoir depuis toujours que cet équilibre n’en est pas un, ou du moins, qu’il est promis à être renversé, tôt ou tard parce que profondément injuste… tout comme l’Etat sioniste d‘ailleurs, quand viendra le temps où la Palestine historique redeviendra de par la force, la ténacité et la détermination de ses mouvements de résistance, ce qu’elle était avant l’occupation brutale qui l’a saccagée : un pays où tous ses habitants, quelle que soient leur origine et leur confession, pouvaient cohabiter, sans oppression, sans racisme et sans la violence meurtrière de l’un sur l’autre.

A l’insistance pour ne pas dire l’entêtement d’un Y. Calvi à vouloir absolument souligner le risque intégriste que représente le mouvement des Frères musulmans aux portes d’une Europe paniquée, repris en écho et amplifié par le duo Lellouche-Finkielkraut, répondait avec beaucoup d’intelligence et de maîtrise le duo Moulay Hicham-Védrine, revenant toujours sur l’essentiel des évènements, à savoir, la leçon de courage et d’exemplarité de populations ayant pourtant payé un lourd tribut dans ces soulèvements. L’ancien ministre a bien tenté d’expliquer qu’il fallait suivre avec attention le déroulement des faits pour essayer d’accompagner avec « intelligence » ces peuples dans ce que seraient leur demandes, rien n’y a fait, le sujet revenant à chaque coup sur les dangers de l’intégrisme qui nous guette très prochainement !

Ainsi, ce qui fit l’immense joie et l’enthousiasme des peuples de l’Europe de l’Ouest lors de la chute du mur de Berlin symbolisant l’effondrement de l’empire soviétique et la libération des peuples qui en avaient tant souffert pendant des décennies, ne trouve dans le renversement de deux dictatures dont les victimes sont elles aussi innombrables, qu’un faible appui voire même une prudente retenue auprès de certains, la plupart d’entre eux n’ayant comme seul souci que la pérennité de l’Etat mort-né israélien… Sans doute est-il insupportable pour ceux-là de voir que tant d’efforts, tant d’argent, tant de mensonges et tant d’impostures ne parviennent pas à empêcher l’émergence de la vérité. Dans l’arrogance qui les étreint, ceux-là non plus, n’ont encore rien compris – ni appris – des changements de leur époque…

Enfin, un mot à ceux qui cherchent ici-et-là les explications à ces insurrections, multipliant les papiers et les hypothèses pour tenter d’en approcher les causes et les raisons : qu’ils aient la modestie de regarder ce qui se déroule sous leurs yeux et arrêtent de se penser comme « spécialistes » de la politique internationale. Que n’a-t-on déjà lu comme conjectures à propos des évènements de ces deux derniers mois en Tunisie et en Egypte. Jusqu’à des pseudo « analyses » qui tourmentent leurs auteurs (d’après leurs dires !) des jours durant, pour nous indiquer que « les Etats-Unis auraient repris la main dans la région » ! La belle affaire. Ces éclairés qui veulent nous inonder de leur lumière n’ont-ils pas encore vu que non seulement les Etats-Unis n’ont aucune main à y reprendre puisque la région leur est totalement aliénée, et qu’en plus de la main ils y sont des deux pieds depuis longtemps !? Que ce soit au Liban, en Irak, en Egypte, en Arabie saoudite, en Palestine, en Afghanistan, en Jordanie, au Maroc, au Koweït, et j’en passe… Dès lors, cessez donc vos articles indigents et besogneux et ouvrez les yeux avec si possible, un regard neuf… Pour une fois, reconnaissez simplement les choses telles qu’elles sont : deux peuples ont eu le courage de se soulever face au pouvoir établi et au système policier qui les maintenaient sous contrôle absolu. Deux populations écrasées, asservies par nos alliances malsaines avec des dictatures se sont affranchies de leurs peurs, première étape pour oser redresser la tête. Rien que cela mérite notre soutien, notre approbation et nos encouragements. Rien que cela vaut que l’on soit à leurs côtés, eux qui plus que jamais, auront besoin de notre relais pour ne pas travestir et/ou récupérer leur mouvement mais au contraire, pour en relayer la vraie nature, la vraie substance à travers la lecture et les témoignages que nous pourrons en donner de la manière la plus fidèle qui soit, sans préjugés, ni arrière-pensées, ni vaines hypothèses…

Retenons de cette soirée, les interventions du prince Moulay Hicham, relayées et appuyées par Hubert Védrine un peu hésitant encore parce que sans doute lui-même pris de court par l’énormité de ces évènements dont personne à ce jour ne peut prédire les futures retombées au niveau de l’équilibre du monde… sauf à dire que quoiqu’il advienne, les choses dans cette région vont assurément changer, malgré les mille défis à relever, que cela nous plaise ou non, avec notre appui ou non, et celui des Etats-Unis ou non… mais dans un autre équilibre pour l’entité sioniste, assurément !

Et où l’on peut comprendre, que depuis quelques semaines, il n’y a pas que les dictateurs arabes qui font dans leur culotte ! C’est tout l’Occident qui a des crampes au ventre. Et l’Etat-major sioniste, si fier de son opération « Plomb durci » doit se demander si elle ne se transformera pas en « coulée de bronze » ! Oh,… voilà qui n’est pas politiquement correct, me direz-vous. Certes, mais pour l’heur, la rue arabe s’en fout. Politiquement correct ou non, elle nous donne une leçon magistrale, renvoyant les discours pincés de nos chancelleries et les pratiques de nos dirigeants complaisants, par-dessus bord. Et peut-être cette rue arabe tellement brimée, tellement méprisée, tellement raillée va-t-elle amener l’Occident a enfin revoir sa copie !



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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 08:44

Les défis de l’après Moubarak en Egypte




La dernière manœuvre visant à substituer à Moubarak son vice-président Omar Souleiman qui revenait pratiquement à faire du moubarakisme sans Moubarak a volé en éclats sous l’irrésistible pression populaire. L’armée, qui représentait la dernière inconnue dans l’équation égyptienne, a fini par prendre ses responsabilités. Officiellement, le président Moubarak s’est retiré en laissant le pouvoir au Conseil suprême des forces armées. Moins de 24 heures après avoir délégué ses pouvoirs à son vice-président, la dernière décision de Moubarak apparaît comme un revirement spectaculaire. Les réserves qui auraient été émises la veille par le commandement militaire contre la délégation des pouvoirs au vice-président n’étaient pas qu’une rumeur infondée. Mais d’autres lectures restent possibles comme par exemple l’éventualité d’un retournement américain contre la carte grillée de Omar Souleiman. En tout état de cause, les intérêts stratégiques en jeu sont d’une telle importance qu’il est difficile de penser que la diplomatie américaine puisse s’embarrasser d’engagements autres que ceux que lui dicteraient ses intérêts et les contraintes du moment.

Cependant, quelles que soient les nombreuses inconnues qui ont pesé dans le dénouement historique en cours, il est un fait que le peuple égyptien vient d’écrire une des plus belles pages de l’histoire arabe contemporaine. Plus rien ne sera désormais comme avant dans la région. La révolution égyptienne vient de rappeler à ceux qui ont trop vite proclamé la « fin de l’histoire » avec la chute du mur de Berlin que d’autres peuples ont aussi le droit d’écrire leur histoire même lorsque leur aspiration démocratique ne rencontre pas toujours les faveurs des puissances qui régentent le monde.

L’euphorie populaire légitime qui a suivi l’annonce du départ de Moubarak ne doit cependant pas cacher l’ampleur des enjeux et des défis auxquels sera confrontée la révolution égyptienne dans les jours et semaines qui viennent. Ces enjeux sont aussi bien d’ordre interne qu’externe.

Sur le plan interne, la révolution démocratique aura à relever rapidement quatre défis majeurs :

1. Comment l’armée pourra-t-elle superviser la transition démocratique sans se substituer à la révolution ?

L’armée a joué un rôle décisif dans le dénouement heureux de la révolution démocratique égyptienne surtout lors du dernier tournant dangereux qui a vu Moubarak déléguer ses pouvoirs à son vice-président. C’était un coup d’Etat contre-révolutionnaire qui ne disait pas son nom. Mais l’arrogance de Omar Souleiman qui a commis l’impair de demander au peuple de rentrer chez lui a fini par faire tomber les masques et n’a pas manqué de radicaliser le mouvement populaire qui a exprimé sa détermination à se diriger vers les sièges des institutions nationales jusqu’à la chute du régime. L’armée, qui aurait selon certaines sources émis des réserves contre l’arrivée au pouvoir de Omar Souleiman, ne pouvait qu’intervenir si elle voulait éviter une escalade lourde de conséquences sur la paix civile. L’intervention de l’armée a été facilitée par les appels répétés du peuple et des personnalités nationales allant dans ce sens.

L’intervention publique des principaux constitutionnalistes et juges constitutionnels du pays qui ont tous mis l’accent sur le caractère anticonstitutionnel de la délégation des pouvoirs à Omar Souleiman, le caractère caduc de la « légitimité constitutionnelle » et la nécessité de la refonder à partir de la légitimité populaire qui ne fait plus aucun doute, ont fini par décider le commandement de l’armée. Mais l’intervention salutaire de l’armée ne doit pas faire oublier l’essentiel, à savoir le caractère civil et populaire de la révolution égyptienne. Le commandement de l’armée égyptienne sait bien que l’ère des coups d’Etat militaires et des « conseils de la révolution » est révolue. A cet égard, il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure même si le peuple a raison de rester vigilant comme l’illustre sa détermination à rester dans la rue jusqu’à la satisfaction de ses revendications. La transition démocratique a d’autant plus de chances de garder son caractère civil et pacifique qu’au contraire d’autres pays de la région, l’Egypte dispose d’un Etat (notamment le système judiciaire) et d’une société capables de gérer cette transition difficile sans interférence militaire même si l’armée reste le gardien vigilant de la sécurité nationale dans une période trouble.

2. La satisfaction des revendications populaires urgentes.

Le communiqué numéro 3 du Conseil suprême des forces armées a rappelé son attachement à la légitimité populaire et a promis de détailler dans un communiqué ultérieur les étapes à suivre pour concrétiser le retour à la souveraineté populaire. Dans leur premier communiqué numéro 1 lu par le vice-président du Conseil d’Etat, « les masses de la révolution du 25 janvier » ont rappelé 11 revendications essentielles :

1) la suppression immédiate de l’état d’urgence ;

2) la libération de tous les prisonniers politiques ;

3) l’abolition de la constitution actuelle ;

4) la dissolution des deux assemblées ;

5) la création d’un conseil présidentiel de cinq membres (dont un militaire) formé de personnalités nationales respectées à condition qu’aucune parmi elles ne pourrait se présenter aux futures élections présidentielles ;

6) la formation d’un gouvernement de transition formé de personnalités compétentes et indépendantes à condition qu’aucune parmi elles ne pourrait se présenter aux élections présidentielles ;

7) la formation d’une assemblée constituante pour mettre au point une constitution démocratique qui sera soumise au référendum populaire trois après la formation de la dite assemblée ;

8) la liberté de créer des partis politiques sur des bases civiles, démocratiques et pacifiques ;

9) la liberté d’information ;

10) la liberté d’action syndicale ;

11) la suppression des cours militaires et d’exception.

Un des enjeux majeurs de l’étape actuelle est la disposition du Conseil suprême des forces armées à répondre rapidement à ces revendications démocratiques et populaires urgentes. Ce sera le premier test dans la relation stratégique entre la révolution populaire et les forces armées. Nul doute que les forces armées pourront aisément répondre aux revendications populaires sans porter atteinte à la stabilité du pays et à la paix civile tant aussi bien l’Etat que la société recèlent des compétences et des volontés d’un niveau éducatif et d’une maturité politique extraordinaires.

3. Comment la révolution démocratique peut-elle éviter le danger du populisme ?

Si la révolution égyptienne a été au départ une révolution essentiellement populaire et spontanée, même si des partis d’opposition ont joué par la suite un rôle important, il n’en va pas de même dans la période de construction d’un Etat de droit démocratique. Les tentations du populisme et du « poujadisme » ont toujours été exploitées par les tenants de l’autoritarisme. Même si l’opération n’est pas aisée dans la mesure où elle risque de plonger le pays dans les divisions et les surenchères politiciennes, la démocratie ne saurait faire l’économie de la compétition politique loyale entre des programmes et des partis différents. Il est naturel que le peuple souverain exige dans sa revendication numéro 6 la formation d’un gouvernement de transition formé de personnalités nationales indépendantes non partisanes. L’objectif étant d’éviter les divisions dans cette étape cruciale.

Mais la révolution aura à affronter la difficulté énorme qui consiste à fusionner dans le processus de transition des énergies et des volontés civiles et politiques. Le fait de rester unis sur l’essentiel (les revendications démocratiques urgentes) constituera l’élément déterminant pour la suite des évènements. C’est seulement après l’adoption d’une nouvelle constitution démocratique et la mise en place de nouvelles institutions élues que les partis pourront entrer dans une compétition politique loyale dans le respect de la constitution et des lois de la république. Les composantes du mouvement populaire qui ne se reconnaissent pas dans les partis actuels ont le droit et le loisir de constituer de nouveaux partis dans la mesure où la démocratie ne saurait fonctionner sans pluralisme politique et sans multipartisme.

4. Comment la démocratie naissante peut-elle éviter le piège de la démocratie sélective ?

La transition vers un Etat de droit démocratique a ses contraintes légales et institutionnelles qui sont spécifiques à chaque pays. En tout état de cause, la transition démocratique ne saurait laisser de place à l’anarchie sous peine de prêter le flanc aux forces qui l’attendent au tournant pour la vider de son contenu et pour revenir aux vieux réflexes autoritaires. Dans le cadre de la transition démocratique égyptienne, le défi politique le plus crucial sera la capacité à intégrer une force sociale et politique qui a particulièrement souffert dans le cadre de l’ancien régime. Il s’agit des Frères musulmans. Ce sera un véritable test pour la jeune démocratie égyptienne. Jusqu’ici, les Frères musulmans ont fait preuve d’une retenue remarquable même si tous les observateurs reconnaissent le rôle qu’ils ont joué dans la protection du mouvement populaire contre les hordes déchaînées du régime de Moubarak. Mais la revendication numéro 9 du mouvement populaire qui réclame la liberté de constituer des partis tout en ajoutant « sur des bases civiles, démocratiques et pacifiques » pourrait se prêter à des lectures restrictives.

Un parti dit islamiste comme le sont les Frères musulmans sera-t-il jugé « confessionnel » et donc « non civil » ? La question est très délicate dans un pays multiconfessionnel comme l’Egypte mais la démocratie naissante se verrait mutilée si elle se laissait entraîner sur le terrain d’une interprétation trop restrictive et par conséquent exclusive. Une démocratie forte ne saurait craindre une quelconque composante politique du moment que celle-ci accepte d’inscrire son discours et sa pratique politiques pacifiques dans le cadre de la constitution et des lois de la république. Aussi bien la solidité des institutions que la maturité des élites civiles et politiques laissent penser que l’Egypte saura éviter le triste scénario algérien.

Sur le plan externe, les défis externes qu’aura à affronter la révolution égyptienne ne sont pas moins importants. Nous en retiendrons trois même si tous peuvent se résumer dans une seule préoccupation stratégique majeure : la sécurité nationale de l’Egypte ne saurait s’accommoder d’un quelconque radicalisme diplomatique et encore moins de l’aventurisme inspiré de certaines expériences étrangères catastrophiques. Si on doit partir d’une modélisation- toujours à prendre avec précaution dans la mesure où les situations nationales sont différentes- nous pouvons dire qu’entre le modèle turc et le modèle iranien, la révolution égyptienne a tout intérêt à se rapprocher du modèle turc et ce, pour des raisons à la fois politiques, économiques, culturelles et diplomatiques. Comme la Turquie, l’Egypte ne dispose pas d’un grand réservoir de matières premières et d’énergie (contrairement à l’Iran). Pour longtemps encore, elle devra compter sur le tourisme et l’intégration à l’économie internationale pour assurer son développement et répondre aux besoins sociaux de 85 millions d’habitants. Comme la Turquie, l’Egypte doit tenir compte du fait que son armée nationale, garant de la sécurité nationale et des institutions républicaines, reste fortement dépendante des USA. Enfin sur le plan culturel, la diversité confessionnelle et l’islam sunnite ne laissent aucune marge à un pouvoir théocratique tel qu’il a pu se développer dans l’Iran chiite. Retenons les trois dossiers urgents que le redéploiement de la diplomatie égyptienne ne saurait ignorer.

1. Les relations avec Israël.

Le dossier diplomatique qui constituera le premier test de la jeune démocratie égyptienne sur lequel elle sera jugée par la dite communauté internationale, c’est-à-dire les USA et les lobbies israéliens, sera bien entendu celui se rapportant aux relations avec Israël. Les provocations et les surenchères de cet Etat ne vont pas cesser et vont même redoubler d’intensité. C’est dans ce cadre qu’il faut interpréter les mesures de crise prises par le cabinet israélien en vue de se préparer à une autonomie énergétique et le contrôle du canal de Suez. Mais il n’y a aucune raison de penser que la maturité dont ont fait preuve les élites civiles, politiques et militaires égyptiennes ne sera pas prolongée dans le cadre de l’élaboration d’une diplomatie indépendante et pragmatique qui saura dépasser les compromissions antinationales de l’ancien régime sans tomber dans un aventurisme préjudiciable à la sécurité nationale.

Le président américain, le premier ministre britannique et la chancelière allemande s’adressent plus à Israël qu’à l’Egypte quand ils réitèrent leur appel à l’adresse de l’Egypte pour sauvegarder le traité de paix de Camp David ! En effet, ils ne font que défoncer des portes ouvertes ! Ces messieurs et dames doivent savoir une fois pour toutes qu’ils n’ont pas affaire à une jacquerie mais à une révolution démocratique d’un peuple dont la civilisation plonge ses racines dans une histoire multimillénaire ! Ils ont été peut-être surpris par cette révolution unique dans les annales mondiales de la révolution mais ils n’ont pas fini avec les surprises.

La diplomatie égyptienne ne tournera pas le dos aux engagements de paix signés avec Israël MAIS les exigences de la géographie, de l’histoire et du développement que réclame le peuple appelleront sans aucun doute des changements diplomatiques aptes à restaurer l’Egypte dans le rôle stratégique régional qu’elle n’aurait jamais dû perdre. La redéfinition de la carte géopolitique régionale sera un long processus non dénué d’embûches. Les forces qui risquent d’en être contrariées comme Israël (et peut-être aussi l’Iran) ne resteront pas les bras croisés, mais si elle sait jouer sur les contradictions régionales et internationales et sur une alliance stratégique souhaitée avec la Turquie, l’Egypte en sortira renforcée.

2. Les relations avec l’environnement régional.

Un des premiers résultats diplomatiques attendus de la révolution égyptienne est la restauration de sa place de puissance régionale incontestée. Mais cela ne se fera pas sans obstacles diplomatiques importants. Si Israël constituera le premier adversaire diplomatique de la montée en puissance de l’Egypte, il n’est pas dit que d’autres acteurs régionaux accueilleront positivement les nouvelles demandes égyptiennes tant celles-ci pourraient contrarier des intérêts nationaux étroits, intérêts qui risquent d’être instrumentalisés par des puissances étrangères afin de contenir la nouvelle puissance régionale. La monarchie des Al Saoud, qui n’a pas caché son soutien au régime de Moubarak, saura-t-elle tourner la page et faire avec la révolution égyptienne sans altérer sa propre prétention à un leadership arabe au demeurant fort déplacé au vu de ses compromissions avec les puissances étrangères qui dominent la région ?

La diplomatie égyptienne saura-t-elle faire preuve de la souplesse nécessaire pour rassurer les pétromonarchies du Golfe et les convaincre de laisser tomber progressivement le parapluie défensif américain contre une hypothétique « menace iranienne » ? Mais le test le plus important de la diplomatie égyptienne sera sa gestion du dossier du processus de paix israélo-palestinien. Sans dénoncer le traité de paix de Camp David, la diplomatie égyptienne jettera-t-elle tout son poids dans la balance régionale en vue de privilégier une réconciliation inter-palestinienne et un redémarrage des négociations israélo-palestiniennes sur la base des résolutions de la légalité internationale qui exigent le retrait israélien des territoires occupés en 1967 et la constitution d’un Etat palestinien viable ?

3. Les relations avec les USA.

Le redéploiement de la diplomatie égyptienne est aussi bien dicté par la prise en compte des sentiments populaires qui reste un facteur déterminant dans toute démocratie que par la prise en compte des intérêts nationaux supérieurs. Un Etat fondé sur la légitimité populaire ne peut que se sentir assez fort pour faire respecter ce qu’il considère ses intérêts nationaux stratégiques. Le principal défi de la diplomatie égyptienne sera sa capacité à répondre à cette exigence tout en rassurant la première puissance mondiale, qui a des intérêts stratégiques incontestables dans la région.

La diplomatie égyptienne a la chance de ne pas commencer à zéro. Le modèle turc peut inspirer une diplomatie indépendante et pragmatique qui défende à la fois les intérêts nationaux stratégiques et tienne compte des réalités géopolitiques astreignantes. L’alliance avec les USA ne sera pas remise en question surtout lorsqu’on considère la dépendance de l’armée égyptienne à l’égard de l’armement américain. Mais la diplomatie égyptienne aura à cœur d’augmenter les marges de manœuvres d’une grande nation par une diversification progressive de la coopération scientifique, technique et militaire. Dans ce volet, les manœuvres et les provocations israéliennes seront de plus en plus sophistiquées. A cet égard, parmi les agendas futurs de la diplomatie égyptienne, celui ayant trait à la mobilisation des intelligences contre les lobbies israéliens aux Etats-Unis ne sera pas le moins important.

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 08:38

Révolution égyptienne, l’exceptionnalisme israélien



Quand on entend les réactions israéliennes à l’insurrection du peuple égyptien, l’aspect le plus frappant est l’abîme vertigineux existant entre ces réponses et celles du reste du monde. On dirait qu’Israël vit sur une planète totalement différente.

Que ce soit sincèrement ou hypocritement, il n’y a pas un seul dirigeant dans le monde à ne pas exprimer un soutien aux exigences des masses égyptiennes, et à ne pas critiquer (mollement ou durement) le fonctionnement du Président Moubarak au cours de ces trois dernières décennies. Non seulement le Président Obama mais aussi le porte-parole des républicains néolibéraux ont été contraints d’exprimer des doutes sur leur allié égyptien et de lui suggérer de partir et de faciliter la mise en œuvre de réformes politiques et sociales. Le monde entier comprend, ou tout au moins déclare, que Moubarak est le responsable de la rage justifiée de son peuple et qu’il doit rentrer chez lui ou, comme son collègue tunisien, s’exiler. Il n’y a qu’en Israël où les réactions sont différentes, à l’exact opposé, tant dans la rue que dans l’establishment.

Inquiétude et peur caractérisent la réaction de la rue israélienne. Les Israéliens soudain se souviennent qu’il existe un accord de paix entre Israël et l’Égypte, et que ce traité est un « atout stratégique », que le Président Moubarak est un allié important, et que la « paix froide » israélo-égyptienne a économisé des millions de dollars au ministère de la Défense d’Israël. De plus, si un citoyen israélien moyen peut encore accorder quelque crédit (limité) aux dirigeants arabes, surtout s’ils portent costume et cravate et parlent anglais correctement, les masses arabes, elles, lui font peur. À ses yeux racistes, les masses arabes sont à jamais passionnées, « incitées » et débordantes de haine pour tout ce évoque la culture (occidentale) et bien sûr, ces masses sont anti-israéliennes et antijuives. Les masses arabes constituent une menace stratégique et ne peuvent donc inspirer que la peur, et non l’empathie.

Et s’agissant de l’establishment d’Israël, avec tous ses instituts de Renseignements, il a complètement oublié que dans le monde arabe, il y a une chose qu’on appelle « la rue », qui est capable de parler, de crier, de se mobiliser et même de renverser des régimes. Il n’est pas surprenant, par conséquent, que cet establishment recherche frénétiquement « mais qui donc est derrière les manifestations » : les Frères Musulmans, Ben Laden, l’Iran... ? L’ancien chef du Service général de la sûreté, Avi Dichter, nous a même expliqué à la télévision que la surprise des autorités des Renseignements israéliens ne devait pas nous inquiéter... parce qu’ils ne possèdent pas les outils pour prédire les soulèvements populaires (il a même rappelé sans honte que lui et ses amis ne s’étaient pas attendus ni à la Première Intifada, ni à la Deuxième) ou les changements de régimes. L’aveu de l’ancien chef du SGS est, certes, encourageant, mais s’il en est ainsi, pourquoi devons-nous leur payer des salaires, et ne vaudrait-il pas mieux affecter les énormes budgets du poste Renseignements à ceux de l’Enseignement et du Logement public ?

A part l’échec de l’establishment israélien au niveau des Renseignements, sa réponse se caractérise par l’expression d’un chagrin profond devant la chute du dictateur égyptien, et même de la colère voyant qu’il n’a pas pris les décisions qui s’imposaient pour réprimer immédiatement les manifestants. L’ancien ministre Ben Eliezer ne comprend pas pourquoi son ami Moubarak n’a pas ordonné de tirer sur les manifestants (apparemment 300 morts, ce n’est pas assez pour l’ancien gouverneur militaire) ; Benjamin Netanyahu est en colère contre Obama - qu’il considère depuis longtemps comme un Président mollasson qui a abandonné la défense du monde libre et flirte avec l’Islam - qui s’est désolidarisé immédiatement de son allié égyptien et ne lui a pas apporté l’assistance nécessaire pour sauver son régime ; et Ehud Barak qui reste coi, car là encore il n’a rien compris à ce qui se passait, à l’opposé du Président Shimon Peres qui sait précisément ce qui n’a pas fonctionné et ce qui doit être fait.

Lors de la rencontre de Peres avec la Chancelière allemande Angela Merkel, cette semaine, celle-ci a, comme tous ses collègues européens, parlé du besoin de réformes, pendant que le Prix Nobel de la paix, Peres, lui, déclarait, « Le monde doit apprendre ce qui s’est passé à Gaza. La démocratie commence avec les élections, mais elle ne s’arrête pas aux élections. La démocratie, c’est la civilisation et si c’est le mauvais camp qui est élu, il conduit la démocratie à sa perte... Le monde a très bien vu ce qui est arrivé à Gaza quand il y a eu les pressions pour des élections démocratiques et que c’est un mouvement radical et dangereux qui s’est trouvé élu, ce qui n’a même pas permis un seul jour de démocratie pour les habitants de Gaza ».

Le monde, selon le Président israélien Shimon Peres : il y a un monde cultivé, dont fait partie Israël, qui mérite un régime et des élections démocratiques, et il y a un monde de ratés et d’ignorants qu’il ne faut pas laisser maître de son propre destin, et qui requiert une dictature pour l’arrêter de faire n’importe quoi. En réalité : le peuple cultivé israélien a démocratiquement élu un Lieberman et ses copains - des intellectuels vraiment cultivés. Nous espérons que le parlement égyptien qui sera élu lors d’élections démocratiques donnera au peuple égyptien des représentants plus dignes. Il est certain que les Égyptiens ne trouveront pas de responsables plus pathétiques que ceux que nous avons ici, en Israël.

Traduit de l’anglais par JPP

Source : Reineroro

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 16:18
Le Pharaon est tombé, vive la révolution arabe !

Par Mohamed Belaali

Glorieux peuple d’Égypte, tu viens de chasser par ton courage admirable et par ta détermination formidable le plus grand des tyrans du monde arabe. Le pharaon est tombé. Ta volonté de vivre dans la dignité et ton désir de marcher vers la liberté sont plus forts que tous les impérialismes et tous les gouvernements qui ont honteusement soutenu le dictateur. L’Égypte n’a jamais été aussi belle qu’aujourd’hui. L’Égypte de la révolution est un océan d’espoir pour des millions et des millions d’opprimés du monde arabe.

Tu as renversé l’un des plus despotiques, des plus corrompus et des plus cruels régimes au monde. Tu viens de donner généreusement une très belle leçon à tous ceux qui méprisent les peuples. Tu leurs a appris que, face aux injustices, face à la tyrannie, les peuples ont toujours le dernier mot. Tu étais le plus fort. Les bourgeoisies américaines et européennes, leurs intellectuels et leurs médias t’ont méprisé, traité d’incapable de mener la moindre révolte, incapable de penser la démocratie et le progrès. « Il faut, hélas, dire ce qui est : beaucoup d’intellectuels pensent au fond d’eux-mêmes que les peuples arabes sont des arriérés congénitaux à qui ne convient que la politique du bâton ». [1] Aujourd’hui tu leurs as fait la démonstration magnifique que ce sont les peuples qui font l’histoire.

L’impérialisme américain et européen tremblent devant cette formidable révolution qui, bientôt, va balayer tous les régimes despotiques arabes. L’impérialisme a peur de la démocratie. Il a tout fait pour maintenir au pouvoir les pires des dictatures. Il les a armées, financées et portées à bout de bras pour sauvegarder les intérêts d’une poignée de riches américains et européens. Les bourgeoisies occidentales, promptes d’habitude à s’enflammer pour soutenir les changements dans les pays de l’Europe de l’Est, se taisent lamentablement sur les révolutions arabes en cours. Car elles savent pertinemment que la libération des masses arabes opprimées est en contradiction objective avec leurs propres intérêts. L’impérialisme et la bourgeoisie qui le porte sont les amis des dictateurs, des tyrans et les ennemis de la démocratie et des peuples.

Glorieux peuple d’Égypte, tu es un vrai magicien. Tu as réussi à transformer l’hiver en printemps. C’est le printemps de tous les peuples arabes. Leur hiver était long, triste et leur souffrance terrible, mais aujourd’hui, de Rabat à Beyrouth, de Tunis à Bagdad en passant par Alger et Damas leur joie est immense. Ta révolution est celle de toutes les masses arabes opprimées qui vont certainement suivre ton exemple et se retourner à leur tour contre leurs propres tyrans. La révolution arabe est en marche.

Mohamed Belaali

belaali.over-blog.com

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 16:13
La Voie lumineuse mais incertaine d’Edgar Morin



Par Le Yéti

Soyons clair : s’il y a un ouvrage que tous nos aspirants candidats à la prochaine présidentielle devaient apprendre par cœur, c’est bien le dernier opus d’Edgar Morin, la Voie (« pour l’avenir de l’humanité » - Éditions Fayard, 19 €).

Déjà, ça leur ferait gagner un temps dingue pour ficeler ces programmes qu’ils semblent avoir un mal de chien à boucler.

Hessel la mèche et Morin la bombe

La première chose qui vous vient à l’esprit après avoir dévoré ce succulent entremet, c’est que rien, strictement rien n’y manque. Morin a disséqué TOUS les problèmes qui se posent à nos sociétés. Et pour chacun, y est allé de son catalogue de solutions détaillées.

L’objectif : échapper à la catastrophe promise par les trois malédictions qui frappent aujourd’hui notre planète :

la dictature de la globalisation financière ;
la crise de l’économie mondialisée détournée de ses fins sociales ;
le péril écologique.

Ce n’est plus une réflexion, ce n’est plus un essai, c’est un véritable livre de recettes gouleyantes, avec entrées, premiers plats, trou normand, seconds plats, salades, fromages, desserts et digestifs.

Si j’osais vous la jouer subversif, je dirais qu’Hessel et son Indignez-vous ! c’est la mèche, et que La Voie de Morin c’est la bombe. Boum !

De quelques cailloux dans les godasses de marche

Passée cette explosion euphorique (de temps en temps, ça fait tout de même du bien par où ça passe, pourquoi s’en priver ?), il faut se rendre à quelques réalités plus prosaïques. On peut classer en trois axes l’éventail des solutions proposées par Edgar Morin :

les associatives qui tiennent à une relocalisation des activités humaines
les nationales qui sont du ressort des États
les internationales qui dépendent de l’entente entre les nations.

Le premier stade ne poserait encore pas trop problème. Il repose sur une prise de conscience citoyenne d’ailleurs bien entamée (les AMAP, la culture bio, RESF…). Chemins de traverse fleuris et accueillants, indispensables mais encore un brin en marge des grandes voies de circulation.
Le second, celui des États, est déjà beaucoup plus problématique et tient au personnel politique en place. Considérer un instant ne serait-ce que notre équipe actuelle provoque quelques brutales bouffées de sueur. Mais bon, admettons que cet axe-là reste aussi dans le domaine de l’empruntable. Après tout, les Boliviens et les Vénézuéliens l’ont bien fait.
Le troisième, lui, relève carrément du rêve fumeux et du vœu pieux. On remarquera d’ailleurs que quiconque veut faire échouer un projet, en appelle aujourd’hui à une entente internationale préalable. Rien de tel pour tout paralyser.

Qui pour allumer la mèche et faire sauter la bombe ?

Mais alors qui pour fédérer une entente (miraculeuse) entre les nations ? L’Union européenne ? Les lobbies économiques et financiers dont elle est addict auraient tôt fait de la ramener à leurs raisons intéressées ; L’ONU, ce machin hoquetant que plus personne ne respecte ? les G 20 ? (Non là, c’était pour rire.) Le problème qu’ont à résoudre aujourd’hui nos intellectuels (Morin en tête qui traduit sa gêne en abusant dans son livre du conditionnel : « il faudrait, on devrait, on pourrait… ») n’est plus tellement dans les solutions à adopter, mais de trouver les moyens et les acteurs pour les appliquer.

Beaucoup, de Morin à Hessel, de Jorion à Todd, s’accrochent encore à l’idée qu’ils pourront convaincre les élites décaties du bien-fondé de leurs propositions. Nous voyons bien qu’ils se heurtent au mur de la bêtise crasse et du cynisme égaré de leurs interlocuteurs. D’autres seront tentés par des solutions à la tunisienne et à l’égyptienne : allez hop zou, dégagez, les tocards ! On mesure aisément les périls et les graves incertitudes qui dérivent d’une telle démarche. Reste une troisième stratégie : attendre, volontairement ou involontairement, comme souvent dans l’Histoire, du fait de notre pusillanimité d’humain, le pourrissement de notre monde finissant. Combien de drames, de tragédies, de victimes à la clé avant que nous ne rebâtissions sur nos ruines ?

On le voit, La Voie proposée par Edgar Morin est bien étroite, pleine de chausse-trapes et d’ornières. Que nous devrons tôt ou tard, de gré ou de force, nous contraindre à franchir. Avec des gens de la trempe de ce monsieur, le problème n’est plus tant de savoir QUOI faire, mais COMMENT. N’empêche, sans blague, en attendant, lisez son bouquin de toute urgence. La lecture d’aussi succulentes recettes fait délicieusement saliver et donne du cœur au ventre.

yetiblog.org

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 16:11
De la Révolution dans le « Monde Arabe »… on nous cache quelque chose ?

I - Réveil amer des élites : un vent de révolte populaire fait trembler les chaumières

Le réveil sonne. Un peut trop tôt, mais c’est toujours trop tôt quand il faut ouvrir les yeux. Hier, on s’est bien gavés quand-même. Grosse soirée, j’me suis encore fait un max de flouze. Les kilos de coke importés d’Amérique Latine par mes esclaves ont bien galvanisé le sentiment de puissance à l’assemblée de la petite tablée luxueuse. On a bien ri, la fête semblait interminable, nous étions entre nous, comme on dit. J’ai rincé tout le monde à vue, mais bon, c’est de la bonne came, et je suis sur qu’ils reviendront demain.

Je peine à ouvrir les yeux pour lutter contre la sonnette d’alarme dont le vacarme strident me perce les tympans, et l’angoisse de la redescente se fait sentir, ainsi qu’une sèche gueule de bois qui m’obligera à m’adapter à ce jour nouveau qui s’annonce. Hier, c’était comme dans un rêve. Nous étions libres, et surpuissants contre quiconque viendrait gâcher la soirée. D’autres, trop pauvres pour se payer l’entrée au club privé n’appréciaient pas la fête, restés dans le froid, sur le perron de la porte blindée. Ils crevaient de faim ou de soif et, bien qu’ils nous aient fournis nos doses de coke pour mille ans, nous ne pouvions que passer outre leur révolte, et savourer le moment présent. De toute façon, nous avions cerclé le quartier de nos chers collaborateurs Médias, Police, Armée et Justice.

Une fois le poker lancé, voilà que Mrs Néolibéralisme et Oligarques faisaient leurs premières mains. Quinte flush royale, carré, full, et couleur successifs terrassaient pour de bon Mr Environnement, Mmes Démocratie et Liberté, qui étaient alors obligés de mettre au milieu de la table tout leur tapis. Voilà comment se déroulait le jeu pendant des décennies : Néolibéralisme et Oligarques faisaient le jeu, pendant qu’Environnement, Liberté et Démocratie étaient les perdants réguliers, soupçonnant les premiers d’avoir présélectionné les cartes du flop. Quel culot de porter de telles allégations ! Quelle calomnie !

Quand soudain, et l’on ne sait pourquoi, sans doute une excessive envie de rentrer au club privé, Société civile, Solidarité et Socialisme, restés dehors, commencèrent, à l’abri des chiens de garde médiatiques et policiers, à tailler une brèche dans la porte blindée. Je vous jure, ils étaient vraiment nombreux, et survoltés.

— Néolibéralisme : « Diantre ! Une révolution ? Dis-moi, parrain du FMI, vont-ils nous piquer tous nos jetons s’ils parviennent à rentrer ? »
— Club des oligarques : « S’ils avaient pu faire une révolution, ils auraient fait exploser le bâtiment, on aurait cramé avec. Ils vont juste troubler un peu la fête. Lâche du lest, camarade. S’ils jouent bien, le risque zéro n’existe pas. Mais je doute de leurs capacités à jouer bien. La question à se poser, c’est surtout vont-ils déceler nos méthodes de manipulation du jeu ? Mais laisse les rentrer quand-même, plus il y a de jetons, plus les joueurs ont l’illusion de jouer un rôle dans la partie, et plus nous sommes riches et puissants ! Et puis, n’oublie pas que nous socialisons les pertes, c’est déjà ça ! (rires) ».
— Néolibéralisme : « Ouais mais ils vont payer leurs dettes ? Et nos avoirs, dans les paradis fiscaux seront en danger s’ils renversent le déroulement du jeu… »
— Club des oligarques : « N’aie crainte, les Médias et la Police politique font bien leur travail. Il faudra les remercier, d’ailleurs. »

Une paire d’heures plus tard, à peine, et sans que les parties aient pu négocier des arrangements, voilà que les troubles fêtes ont mis le feu à la salle de jeu ! Avec soi-disant comme motif, qu’ils ne mangeaient pas, qu’ils voulaient décider pour eux-mêmes ce qui est bon ou pas, et s’exprimer librement. Enfin, n’importe quoi, en somme. Pourquoi faire cela quand on leur jette les miettes des restes du gâteau chaque soir. Ces mécréants ont vraiment l’art de critiquer la main qui les nourrit, c’est vexant.

Alors bon, sans trop détailler, nous avons opté pour la « négociation interposée » : avons fait mine de s’incliner, en délocalisant l’espace de jeu dans le quartier voisin, plus calme. Plus docile. Dans le quartier voisin, ils travaillent pour nous et ne demandent pas plus de bakchich. En espérant que ce ne fut qu’un malheureux incident. Les médias et la police sont actuellement sur le pied de guerre pour faire croire que le jeu reste transparent, et « démocratique », comme ils aiment à le matraquer, et si tout se passe bien, on remet ça ce soir. Non mais quelle insolence ! Et maintenant, ils voudraient que je quitte la ville ! Moi, je mourrai ici. Mais avec une telle gueule de bois, j’aurai du mal à rentabiliser mes actions pétrolières en Afrique du Nord, moi. Celles sur le canal de Suez se sont effondrées ce matin, à cause de ces gens qui s’entretuent pour avoir le droit de voter pour nous. Ce n’est pas gagné.

Ces espèces de bêtes décharnées par leur servilité, dont la colère collective à l’emporte pièce fait qu’ils se mettent en charpie pour une misère de pièce, me laissent de marbre. Heureusement que Barack, Hillary, Silvio, DSK et Nicolas me soutiennent en privé (leurs annonces publiques ne sont pas sincères), j’avais vraiment l’impression d’être une crevure de première à écouter ces incapables populistes. Au téléphone, ils m’ont conseillé d’annoncer des réformettes sociales et politiques en me disant que j’avais jusqu’à septembre pour redorer mon blason. Pourquoi pas. Et puis ensuite, je mettrai des potes à la place. Dommage que Michèle Alliot-Marie n’ait plus le droit de proposer ses doux et chaleureux services à la française depuis le scandale de son discours répressif relatif à notre pote Ben Ali. Car je n’aurais pas été contre. Ils sont quand-même stupides, ces manifestants, à croire que changer la tête d’un régime sans changer les institutions va leur apporter la liberté. C’est comme remuer une épée dans l’eau. Ça fait des vaguelettes, mais ça se calme ensuite. Ah tiens, le téléphone sonne…

— Hosni : « Allô ? Ah, Dominique ? Dis-moi, je sais qu’on s’est vus hier, mais je m’inquiète un peu. Toi qu’on appelle le socialiste économiste hors pair du FMI, on en est où sur la facture de la révolte de mon entrepr… pays ? »
— DSK le socialisto-criminalo-capitalien : « Ben déjà, toi, tu coupes Internet dès la première semaine. Grossière erreur qui t’as coûté 90 millions de dollars. [1] Je sais bien que c’est le peuple qui paye, mais bon…Et puis selon les bourses arabes, il y a eu 49 milliards de dollars de pertes entre le 25 janvier et le 31 ! Eh Hosni, c’est bon pour nous ça ! Tu vas pouvoir imposer un programme d’austérité quand tu seras sorti de ta petite crise passagère, pour rembourser le prêt que je vais te faire, et les ajustements structurels sur le peuple vont payer la facture aux marchés. »
— Hosni : « Ah ouais quand-même. Pour une fois, ils se montrent dangereux. S’ils espèrent que je ferai comme Ben Ali, ils peuvent toujours courir. »
— DSK : « Bah e peux te dire qu’ici, à New-York, on commence à bien flipper. Surtout qu’à Sanaa, au Yémen, ils commencent à chahuter leur trône. Heureusement, les médias américains et européens n’en parlent pas trop, mais l’Algérie vacille aussi. Si tu tombes sans héritier, tu le sais bien, ce sera dur pour nous de garder le contrôle dans la région. Et puis il y a Israël… Car c’est tous les arabes qui vont se révolter. Imagine un avenir où le peuple décide, où la Palestine est un État souverain, et où les États-Unis n’ont plus de paillasson pétrolier dans cette région riche en Or Noir ? Impensable ! Heureusement que les manifs sont sans danger pour le pouvoir des hommes politiques. Tu dois annoncer la transition, pour faire croire aux gens que tu les écoute, et continuer à rendre compétitives Exxon Mobil, GDF Suez, Unilever, et BMW qui sont présentes dans ton pays. [2] Ici, les médias ont ordre d’annoncer que ta chute provoquerait une recrudescence de l’islamisme radical pour camoufler notre besoin d’hégémonie. La religion comme camouflet de l’économie, ça fait bonne recette. Mais à cause de ton peuple, les gauchistes du monde entier prennent les populations du Maghreb comme un exemple, et pensent à en faire de même…ce n’est pas bon du tout ça. »
— Hosni : « Si je quitte le pouvoir, ils seront contents, et on pourra assurer une relève souhaitable… »
— DSK : « Je ne t’apprendrai pas l’adage "Le roi est mort, vive le roi". Le libéralisme, c’est l’avenir. Les peuples ne s’en rendent pas compte. Je te rappelle en fin de semaine, mais j’ai des amis de la CIA et des banquiers qui sont prêts à gérer ton dossier. Les gens n’y verront que du feu. »

II - Que se trame-t-il derrière ces révoltes acceptées par les puissances impérialistes ?

Il est vrai qu’un vent d’espoir souffle depuis mi-janvier aux portes de l’Europe capitaliste : l’Afrique du Nord montre à tous les peuples opprimés dans le joug néolibéral comment faire pour virer un dictateur. Même les médias impérialistes (Le figaro, Le Monde, Libération, L’Express etc.) se sont maintenant accordés pour scander haut et fort une halte contre les dictatures maghrébines, quand celles-ci étaient des régimes « modérés », du temps où ces « dictateurs » servaient les intérêts des élites occidentales. Un vent d’espoir pour nous autres. Mais qu’y aura-t-il après le Grand Soir du « monde arabe » ?

Une question : qui, quel organisme, quelles institutions ont intérêt à laisser l’armée fraterniser avec le peuple pour virer ces despotes, désormais jugés infréquentables ? Cela ressemble à un effet Saddam Hussein. L’Occident traite et signe des accords juteux avec les dictateurs pendant des décennies, et tout d’un coup, il les lâche, lorsque le citron est bien pressé. Lorsqu’il n’y a plus de business à faire. Ou lorsqu’ils servent d’appât médiatique à un autre business. Les révolutions tunisienne et égyptienne portent un immense espoir à nombre de militants sous nos latitudes, celui que la rue peut gagner contre un pouvoir autoritaire, malgré un lourd prix à payer de centaines de morts. Une leçon que nous ferions bien d’apprendre pour l’appliquer. Mais les élites oligarchiques ont du tirer leur épingle du jeu depuis, en s’assurant que le chaos à venir, ou la fausse stabilité politique apportée par la future équipe politique leur perpétuera des profits colossaux.

Dans nombre de pays, (Venezuela, Bolivie, Viêt-Nam des années 1960, Cuba, l’Iran plus récemment, et bien d’autres), les révolutions anticapitalistes ayant réussi entraînent l’intervention militaire des États-Unis, ou bien leurs incursions diplomatiques agressives (financement des partis d’opposition, armement des groupes paramilitaires « d’autodéfense » d’extrême-droite, espionnage militaire, déstabilisation volontaire, voir invasions, guerres, et bombardements). Pourquoi les révolutions nord-africaines sont-elles, ce coup-ci, soutenues ? Du moins, pourquoi laisse-t-on faire la rue ? Les pouvoirs économiques et politiques ont-ils une jouissance maladive du chaos, laissant sombrer leur barque par cupidité et par folie financière, voyant que la vente d’armes explose dans un pays instable politiquement ? Dans un sens, croire que l’idéologie néolibérale est en train de vaciller est probable, mais dire qu’elle est morte serait une erreur : elle triomphera encore plus de ce brasier qui se déroule à deux-mille kilomètres de chez nous. Cet art de cacher les ambitions derrière une illusion de changement démocratique, proféré à merveille par la verve intarissable des diplomates experts en théorie réaliste des relations internationales, est plus fort que les révolutions populaires, c’est le pilier central de l’Empire : on appelle ça la propagande.

J’ai le sentiment que cette Révolution n’en n’est pas une, et que l’on nous cache quelque chose. Comme d’habitude. Car il y a fort à penser que les élites capitalistes de la planète salivent abondamment de la démocratie libérale qui va succéder aux « anciens » régimes.

Samuel Moleaud

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 10:03

http://referentiel.nouvelobs.com/file/1265545.jpg

http://www.emarrakech.info/photo/938278-1085409.jpg


La voix de la contestation s'élève en Arabie saoudite

Photo: AFP/Marwan Naamani

Les soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte ont des échos jusqu'en
Arabie saoudite où un groupe de Saoudiens a lancé une campagne sur Facebook
pour réclamer des réformes politiques, sociales et économiques.

Le groupe qui compte plus de 2000 membres prône l'instauration d'une
monarchie constitutionnelle et la tenue d'élections législatives dans le
riche royaume dirigé sans partage par la dynastie des Al-Saoud depuis les
années 1930.
Davantage de justice, de droits et de liberté

Photo: AFP/HASSAN AMMAR

Baptisé « Le peuple veut la réforme du régime », le groupe d'opposants
demande également davantage de respect des droits de la personne dans le
pays et de droits pour les femmes à qui le régime interdit de conduire, de
travailler, de se marier ou de voyager sans obtenir au préalable
l'autorisation d'un membre masculin de leur famille.

Sur le plan juridique, les membres de cette communauté informatique
réclament un système indépendant et plus équitable, une répartition plus
équitable de la richesse dans le pays et des mesures pour combattre
efficacement le chômage qui stagne autour de 10 % dans le royaume.

Considérant le poids majeur qu'ont eu les médias sociaux dans l'organisation
des révoltes en Tunisie et en Égypte, la famille royale saoudienne redoute
une contagion rapide du mouvement de révolte dans la péninsule arabique.

Perte d'un allié de taille pour le royaume

Selon l'agence Reuters, la monarchie saoudienne voit d'un très mauvais oeil
la chute possible de Hosni Moubarak en Égypte qui ferait perdre au royaume
un solide allié contre l'influence grandissante de l'Iran au Moyen-Orient.

Sur le plan intérieur, la monarchie saoudienne dispose toujours de
ressources financières importantes qui peuvent être mises à contribution
pour apaiser les tensions sociales dans le royaume.Riyad s'inquiète
également de l'attitude de Washington qui a rapidement pris ses distances du
président Moubarak en Égypte qui, tout comme l'Arabie saoudite, est un allié
de longue date des États-Unis dans la région.

L'attitude de Washington face à l'Égypte inquiète Riyad

« Les Saoudiens sont préoccupés par ce qu'il considèrent comme la faute
diplomatique des États-Unis consistant à paraître lâcher trop facilement
Moubarak », comme ils l'avaient fait il y a plus de 30 ans avec le shah
d'Iran, a déclaré à Reuters Simon Henderson, un observateur des affaires
saoudiennes basé à Washington.

Photo: AFP/Mandel Ngan

Le président des États-Unis Barack Obama et le roi Abdallah d'Arabie
saoudite, le 3 juin 2009

« Si les États-Unis poussent au changement en Égypte, la famille royale
saoudienne sentira très bientôt la pression sur elle », estime pour sa part
Asma Alcharif, professeur de sciences politiques à l'Université américaine
de Beyrouth.

Cette tempête qui s'élève au Moyen-Orient survient par ailleurs à un moment
délicat pour la monarchie saoudienne. La santé du roi Abdallah, âgé de 87
ans, se fait de plus en plus fragile tandis que celle du prince héritier,
Sultan, lui aussi très âgé, décline également. Le successeur possible du
trône saoudien devient leur frère Nayef, ministre de l'Intérieur.

Radio-Canada.ca avecAgence France Presse et Reuters

--
"Du bout de la rue jusqu'au bout du monde, notre mission est la même qu'au
temps du Prophete (BP sur lui), nous nous efforcerons d'éradiquer
l'injustice et l'oppression par tous les moyens nécessaires".

Mohammed BEN YAKHLEF

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 09:51

Egypte : affiches et images d’une révolution !

Bonjour, je suis designer
graphique dans l'édition
& le web et chercheur
à l’EnsadLab de Paris.

Je m’appelle Geoffrey Dorne, je suis né en 1985 et je suis designer graphique depuis 2006.

Je travaille en tant qu’indépendant et je suis diplômé avec mention en graphisme & multimédia à l’ENSAD (École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris). Je poursuis aujourd’hui ma réflexion autour du design et des usages en tant que chercheur à l’EnsadLab (laboratoire IDN – Identité Numérique & Mobilité). Grand passionné de graphisme, de typographie, de sciences & d’informatique, je suis très curieux et c’est aussi ce qui me pousse à travailler sur des projets très divers. J’ai également un autre blog qui traite l’actualité en affiches et qui s’appelle Jaffiche.fr. Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter mon portefolio ou à me contacter icon wink À propos

 

egypy Egypte : affiches et images dune révolution !

N’hésitez pas à laisser vos affiches & images dans les commentaires ou celles que vous

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 09:44

 

Pour une critique sérieuse du cyber-activisme

 

Nous avons besoin d’une critique sérieuse de l’activisme sur le Net

We need a serious critique of net activism

Cory Doctorow – 25 janvier 2011 – The Guardian

(Traduction Framalang : Penguin, Barbidule, Gilles, Siltaar, e_Jim, Goofy et Don Rico)

« Net Delusion » (NdT : que l’on pourrait traduire par « Les mirages du Net » ou « Internet, la désillusion ») avance la thèse que la technologie ne profite pas nécessairement à la liberté, mais par quel autre moyen les opprimés se feront-ils entendre ?

Net Delusion est le premier livre de l’écrivain et blogueur d’origine biélorusse Evgeny Morozov, dont le thème de prédilection est la politique étrangère. Morozov s’est bâti une réputation de critique pointu, et parfois mordant, d’Internet et du “cyber-utopisme”, et “Net Delusion” développe les arguments qu’il a déjà présentés ailleurs. J’ai lu avec intérêt l’exemplaire que j’ai reçu en service de presse. J’apprécie Evgeny, lors de nos rencontres et de nos échanges de courriers, il m’a donné l’impression d’être intelligent et engagé.

Evgeny Morozov

 

Au cœur du livre, on trouve des remarques extrêmement judicieuses. Morozov a tout à fait raison lorsqu’il souligne que la technologie n’est pas intrinsèquement bonne pour la liberté, qu’on peut l’utiliser pour entraver, surveiller et punir, aussi facilement que pour contourner, libérer et partager.

Hélas, ce message est noyé au milieu d’une série d’attaques confuses et faiblement argumentées contre un mouvement « cyber-utopique » nébuleux, dont les points de vue sont évoqués en termes très généraux, souvent sous la forme de citations de CNN et d’autres agences de presse censées résumer un hypothétique consensus cyber-utopique. Dans son zèle à discréditer cette thèse, Morozov utilise tous les arguments qu’il peut trouver, quelle que soit leur faiblesse ou leur inanité, contre quiconque fait mine de soutenir que la technologie est libératrice.

Le rôle de Twitter

Morozov tente d’abord de remettre les pendules à l’heure sur le rôle qu’a joué Twitter lors des dernières élections iraniennes. On a présenté partout le réseau de microblogging comme un outil fondamental pour les initiatives de l’opposition sur le terrain, mais par la suite, il est apparu clairement que les Iraniens d’Iran n’avaient été présents que marginalement sur Twitter, bien qu’ils aient utilisé beaucoup d’autres outils de diffusion et que ceux-ci aient été en effet essentiels dans la réaction à l’élection iranienne.

Morozov décrit minutieusement le fait que beaucoup des trois millions d’Iraniens expatriés sont en effet actifs sur Twitter, et que c’est ce trafic, ainsi que les messages de sympathie d’utilisateurs non-iraniens, qui ont fait de l’élection iranienne et de ses conséquences un évènement majeur sur Twitter.

Il décrit également les liens étroits que ces expatriés ont avec leur famille en Iran, grâce à d’autres outils tels que Facebook. Mais il manque d’en conclure que les informations issues de Twitter ont trouvé écho sur Facebook (et vice-versa) via les Iraniens de l’étranger. Il préfère considérer que les millions d’expatriés Iraniens publiant des messages sur Twitter sont tellement isolés de leur proches relations sur Facebook que ces messages n’ont eu presque aucun impact.

Presque aucun, mais un impact quand même. Morozov poursuit en citant Golnaz Esfandiari, une correspondante de Radio Free Europe en Iran, « déplorant la complicité pernicieuse de Twitter qui a permis aux rumeurs de se propager » en Iran pendant la crise. J’ai été choqué de lire cela dans l’ouvrage de Morozov : comment Twitter pourrait-il être « complice » de la propagation de rumeurs ; Esfandiari or Morozov attendaient-ils des fournisseurs de services sur Internet qu’ils censurent de façon pro-active les contributions des utilisateurs avant de les laisser se diffuser librement sur ur leurs réseaux ? Et si c’était le cas, Morozov pensait-il vraiment que Twitter deviendrait un meilleur soutien de la liberté sur Internet en s’auto-proclamant censeur ?

Cela m’a tellement stupéfait que j’ai envoyé un e-mail à Morozov pour lui demander ce que le lecteur était censé y comprendre au juste. Morozov m’a répondu que d’après lui Esfandiari ne s’était pas exprimée clairement ; elle voulait dire que c’étaient les utilisateurs de Twitter qui étaient « complices » de la propagation des rumeurs. C’est sans doute mieux, mais sans preuves que Twitter n’est fait que pour propager de fausses rumeurs, cela ne suffit pas pour inculper Twitter. Pourquoi alors ce passage figure-t-il dans le livre – sachant que Morozov n’a cessé d’affirmer dans les pages précédentes qu’aucune information postée sur Twitter n’avait atteint l’Iran – si ce n’est comme un pan de la stratégie qui consiste à discréditer les « cyber-utopistes » en balançant tous les arguments possibles en espérant que certains tiennent debout ? Et je pense que c’est le cas : par la suite, Morozov reproche à la « culture Internet » la « persistance de nombreuses légendes urbaines », une idée fort singulière puisque des chercheurs spécialisés en légendes urbaines, tels que Jan Brunvand, ont montré que de nombreuses légendes urbaines contemporaines proviennent du Moyen-Âge et ont prospéré sans avoir besoin d’Internet comme moyen de reproduction.

Technologie et révolution

Morozov est sceptique quant à la capacité de la technologie à déclencher des révolutions et étendre la démocratie. Pour renverser un régime corrompu, dit-il, avoir librement accès à l’information n’est ni nécessaire, ni même important – c’est une antienne des Reaganistes avec leur vision romantique de Samizdat, Radio Free Europe et autres efforts d’information remontant à la guerre froide. L’Union soviétique ne s’est pas effondrée à cause d’un mouvement politique, de courageux dissidents ou de tracts photocopiés – elle s’est écroulée parce qu’elle était devenue un cauchemar mal géré qui a chancelé de crise en crise jusqu’à l’implosion finale.

En effet, le libre accès aux médias étrangers (comme en bénéficiaient les citoyens de RDA qui pouvaient capter les programmes d’Allemagne de l’Ouest) a souvent contribué à désamorcer le sentiment anti-autoritaire, anesthésiant les Allemands de l’Est avec tant d’efficacité que même la Stasi avait fini par chanter les louanges de la décadente télévision occidentale.

L’ironie, c’est que Morozov – involontairement, mais avec vigueur – rejoint sur ce point ses adversaires idéologiques, comme Clay Shirky, le professeur de l’université de New York que Morozov critique lourdement par ailleurs. Les travaux de Shirky – notamment le dernier en date, The Cognitive Surplus – parviennent exactement aux mêmes conclusions au sujet des médias occidentaux traditionnels, et en particulier de la télévision. Shirky soutient que la télé a principalement servi à atténuer le poids de l’ennui né de l’accroissement du temps de loisirs aux premiers jours de l’ère de l’information. Pour Shirky, Internet est palpitant parce qu’il constitue justement l’antidote à cette attitude de spectateur passif, et qu’il constitue un mécanisme incitant les gens à la participation au travers d’une succession d’engagements toujours plus importants.

Clay Shirky

Régulation et contrôle

Morozov ne discute cependant pas cette position en profondeur. En fait, quand il examine enfin Internet en tant que tel, indépendamment des réseaux téléphoniques, des programmes télé et des autres médias, il se contente de tourner en ridicule les « gourous de la technologie », qui « révèlent leur méconnaissance de l’histoire » lorsqu’ils se lancent dans des « tirades quasi-religieuses à propos de la puissance d’internet ». Il illustre cette caricature par un florilège de citations stupides, soigneusement choisies parmi deux décennies de discours sur Internet, mais il laisse soigneusement de côté tout le travail sérieux sur l’histoire du Net en tant que média pleinement original – et notamment, il oublie de mentionner ou de réfuter la critique posée par Timothy Wu dans l’excellent livre The Master Switch, paru l’an dernier.

Wu, professeur de droit des télécommunications, retrace avec mordant l’histoire de la régulation des médias en réponse à la possible décentralisation des monopoles et oligopoles dans les télécommunications. Replacé dans ce contexte, Internet apparaît véritablement comme un phénomène original. Morozov sait bien sûr qu’Internet est différent, il le reconnaît lui-même lorsqu’il parle de la manière dont le Net peut imiter et supplanter d’autres médias, et des problèmes que cela engendre.

C’est là que réside la plus sérieuse faiblesse de Net Delusion : dans ce refus de se confronter aux meilleurs textes sur le thème d’Internet et de sa capacité extraordinaire à connecter et émanciper. Quand Morozov parle des menaces pour la sécurité des dissidents lorqu’ils utilisent Facebook – ce qui revient à faire de jolies listes de dissidents prêtes à être utilisées par les polices secrètes des États oppresseurs – il le fait sans jamais mentionner le fait que, de longue date, des avertissements pressants sur ce sujet ont été lancés par l’avant-garde des « cyber-utopistes », incarnée par des groupes comme l’Electronic Frontier Foundation, NetzPolitik, Knowledge Ecology International, Bits of Freedom, Public Knowledge, et des dizaines d’autres groupes de pression, d’organisations d’activistes et de projets techniques dans le monde entier.

Bien évidemment, presqu’aucune mention n’est faite des principaux défenseurs de la liberté du Net, tel que le vénérable mouvement des cypherpunks, qui ont passé des décennies à concevoir, diffuser et soutenir l’utilisation d’outils cryptographiques spécialement conçus pour échapper au genre de surveillance et d’analyse du réseau qu’il identifie (à juste titre) comme étant implicite dans l’utilisation de Facebook, Google, et autres outils privés et centralisés, pour organiser des mouvements politiques. Bien que Morozov identifie correctement les risques que les dissidents prennent pour leur sécurité en utilisant Internet, son analyse technique présente des failles sérieuses. Lorsqu’il avance, par exemple, qu’aucune technologie n’est neutre, Morozov néglige une des caractéristiques essentielles des systèmes cryptographiques : il est infiniment plus facile de brouiller un message que de casser le brouillage et de retrouver le message original sans avoir la clé.

Battre la police secrète à son propre jeu

En pratique, cela signifie que des individus disposant de peu de ressources et des groupes dotés de vieux ordinateurs bon marché sont capables de tellement bien chiffrer leurs messages que toutes les polices secrètes du monde, même si elles utilisaient tous les ordinateurs jamais fabriqués au sein d’un gigantesque projet s’étalant sur plusieurs décennies, ne pourraient jamais déchiffrer le message intercepté. De ce point de vue au moins, le jeu est faussé en faveur des dissidents – qui jouissent pour la première fois du pouvoir de cacher leur communication hors d’atteinte de la police secrète – au détriment de l’État, qui a toujours joui du pouvoir de garder ses secrets ignorés du peuple.

La façon dont Morozov traite de la sécurité souffre d’autres défauts. C’est une évidence pour tous les cryptologues que n’importe qui peut concevoir un système si sécurisé que lui-même ne peut pas trouver de moyen de le casser (ceci est parfois appelé la « Loi de Schneier », d’après le cryptologue Bruce Schneier). C’est la raison pour laquelle les systèmes de sécurité qui touchent à des informations critiques nécessitent toujours une publication très large et un examen des systèmes de sécurité par les pairs. Cette approche est largement acceptée comme la plus sûre, et la plus efficace, pour identifier et corriger les défauts des technologies de sécurité.

Pourtant, lorsque Morozov nous relate l’histoire de Haystack, un outil de communication à la mode censé être sécurisé, soutenu par le ministère américain des Affaires étrangères, et qui s’est révélé par la suite totalement non-sécurisé, il prend pour argent comptant les déclarations du créateur de Haystack affirmant que son outil devait rester secret car il ne voulait pas que les autorités iraniennes fassent de la rétro-ingénierie sur son fonctionnement (les vrais outils de sécurité fonctionnent même lorsqu’ils ont fait l’objet d’une rétro-ingénierie).

Au lieu de cela, Morozov concentre ses critiques sur l’approche « publier tôt, publier souvent » (NdT : Release early, release often) des logiciels libres et open source, et se moque de l’aphorisme « avec suffisamment de paires d’yeux, les bugs disparaissent » (NdT appelé aussi Loi de Linus). Pourtant, si cela avait été appliqué à Haystack, cela aurait permis de révéler ses défauts bien avant qu’il n’arrive entre les mains des activistes iraniens. En l’occurrence, Morozov se trompe complètement : si l’on veut développer des outils sécurisés pour permettre à des dissidents de communiquer sous le nez de régimes oppressifs, il faut largement rendre public le fonctionnement de ces outils, et les mettre à jour régulièrement au fur et à mesure que des pairs découvrent de nouvelles vulnérabilités.

Morozov aurait bien fait de se familiariser avec la littérature et les arguments des technologues qui s’intéressent à ces questions et y ont réfléchi (les rares fois où il leur accorde son attention c’est pour se moquer des fondateurs de l’EFF : Mitch Kapor pour avoir comparé Internet à un discours de Jefferson, et John Perry Barlow pour avoir écrit une Déclaration d’indépendance du cyberespace). Certains des experts les plus intelligemment paranoïaques au monde ont passé plus de vingt ans à imaginer les pires scénarios catastrophes technologiquement plausibles, tous plus effrayants que les spéculations de Morozv – comme son hypothèse farfelue selon laquelle la police secrète pourrait un jour prochain avoir la technologie pour isoler des voix individuelles dans un enregistrement de milliers de manifestants scandant des slogans, pour les confronter à une base de données d’identités.

Surveiller les surveillants

Le tableau que dépeint Morozov de la sécurité des informations est trompeusement statique. Notant que le web a permis un degré de surveillance alarmant par des acteurs commerciaux tels les réseaux de publicité, Morozov en tire la conclusion que cette sorte de traçage sera adoptée par les gouvernements adeptes de censure et d’espionnage. Mais les internautes sensibles à la menace des publicitaires peuvent sans difficulté limiter cet espionnage à l’aide de bloqueurs de pub ou de solutions équivalentes. Il est déplorable qu’assez peu de personnes tirent avantage de ces contre-mesures, mais de là à supposer que les dissidents sous des régimes répressifs auront la même confiance naïve dans leur gouvernement que le client moyen envers les cookies de traçage de Google, il y a un pas énorme à franchir. Dans l’analyse de Morozov, votre vulnérabilité sur le web reste la même, que vous ayez un a priori bienveillant ou hostile à l’égard du site que vous visitez ou du mouchard qui vous préoccupe.

Morozov est également prêt à faire preuve d’une improbable crédulité lorsque cela apporte de l’eau à son moulin – par exemple, il s’inquiète du fait que le gouvernement chinois ait imposé d’installer un programme de censure obligatoire, appelé « barrage vert », sur tous les PC, même si cette manœuvre a éte tournée en ridicule par les experts en sécurité du monde entier, qui ont prédit, à raison, que cela serait un échec lamentable (si un programme de censure n’est pas capable d’empêcher votre enfant de 12 ans de regarder du porno, il n’empêchera pas des internautes chinois éduqués de trouver des informations sur Falun Gong). Dans le même temps, Morozov oublie complètement d’évoquer les projets de l’industrie du divertissement consistant à exploiter l’« informatique de confiance » dans le but de contrôler l’utilisation de votre PC et de votre connexion à Internet, ce qui constitue une menace plus crédible et plus insidieuse pour la liberté du Net.

Morozov n’est pas le seul à avoir cette vision erronée de la sécurité sur Internet. Comme il le fait remarquer, l’appareil diplomatique occidental regorge d’imbéciles heureux prenant leurs désirs pour la réalité en matière de technologie. L’experte de la Chine Rebecca MacKinnon, que l’auteur cite tout au long de Net Delusion, raille l’obstination aveugle des ingénieurs et des diplomates à percer les pare-feux de la censure (comme la « grande e-muraille de Chine »), alors même qu’ils négligent d’autres risques beaucoup plus importants et pernicieux que le politburo de Pékin fait peser sur la liberté. Si Net Delusion a pour but d’amener le corps diplomatique à écouter d’autres groupes d’experts, ou d’inciter la presse généraliste à mieux rendre compte des possibilités de la technologie, je suppose que c’est admirable. Mais je crois que Morozov espère toucher des personnes au-delà de la Maison Blanche, Bruxelles, ou Washington ; j’ai l’impression qu’il espère que le monde entier va cesser d’attendre de la technologie qu’elle soit une force libératrice, pour plutôt faire confiance à… à quoi donc ?

Je n’en suis pas sûr. Morozov voudrait semble-t-il voir le chaos des mouvements populaires remplacé par une espèce d’activisme bien ordonné et impulsé depuis le sommet, mené par des intellectuels dont les réflexions ne peuvent pas s’exprimer de manière concise dans des tweets de 140 caractères. Morozov se voit-il lui-même comme l’un de ces intellectuels ? Voilà un point qui n’est jamais exprimé clairement.

Il est important de se poser la question de la place des discours sérieux à l’ère d’Internet, et Morozov essaie ici d’étayer ses arguments techniques avec des arguments idéologiques. De son point de vue, Internet n’est que le dernier avatar d’une série de technologies de communication qui ne propagent que futilités, rumeurs et inepties, évinçant ainsi les pensées et les réflexions sérieuses. Il n’est pas le premier à remarquer que des médias qui livrent des informations à un rythme effréné conduisent à réfléchir de manière rapide et papillonnante ; Morozov cite le livre de Neil Postman publié en 1985, « Amusing Ourselves to Death » (NdT : « Se distraire à en mourir »), mais il aurait tout aussi bien pu citer Walden ou la vie dans les bois, de Henry David Thoreau : « Nous sommes prêts à creuser un tunnel sous l’Atlantique pour rapprocher de quelques semaines l’Ancien monde du Nouveau ; mais la première nouvelle qui passera jusqu’aux oreilles américaines sera sans doute que la princesse Adélaïde a la coqueluche. »

« Internet nous rendra stupide »

En d’autres termes, les intellectuels se sont de tout temps lamentés sur la “futilisation” inhérente aux médias de masse – je ne vois pas de grande différence entre les arguments de l’Eglise contre Martin Luther (permettre aux laïcs de lire la Bible va rendre futile la théologie) et ceux de Thoreau, Postman et Morozov qui prétendent qu’Internet nous rend stupides car il nous expose à trop de « LOLCats ».

Mais comme le fait remarquer Clay Shirky, il existe une différence fondamentale entre entendre parler de la santé de la princesse Adélaïde grâce au télégraphe ou suivre les rebondissements de Dallas à la télévision, et faire des « LOLCats » sur le Net : créer un « LOLCat » et le diffuser dans le monde entier est à la portée de tous. Autrement dit, Internet offre la possibilité de participer, d’une manière que les autres médias n’avaient même jamais effleurés : quiconque a écrit un manifeste ou une enquête peut les mettre largement à disposition. Dans un monde où chacun est en mesure de publier, il devient plus difficile, c’est vrai, de savoir à quoi il faut prêter attention, mais affirmer que la liberté serait mieux servie en imposant le silence à 90% de la population afin que les intellectuels aient le champ libre pour éduquer les masses est complètement stupide.

Pourtant, Morozov présente comme un inconvénient la facilité à publier en ligne. D’abord parce que d’après lui les futilités finissent par submerger les sujets sérieux, ensuite parce que des cinglés nationalistes anti-démocratie peuvent utiliser le Net pour attiser la haine et l’intolérance, et enfin parce que les difficultés que l’on rencontrait autrefois pour s’organiser politiquement constituaient un moyen en soi de forger son engagement, les risques et les privations associés à la dissidence renforçant la résolution des opposants.

Il est vrai qu’Internet a mis à portée de clic plus de futilités que jamais auparavant, mais c’est seulement parce qu’il a mis à portée de clic davantage de tout. Il n’a jamais été aussi simple qu’aujourd’hui de publier, lire et participer à des discussions sérieuses et argumentées. Et même s’il existe une centaine (ou un millier) de Twitteurs futiles pour chaque blog sérieux et pertinent, du genre de Crooked Timber, il existe d’avantage de points d’entrée pour des discussions sérieuses – que ce soit sur des blogs, des forums, des services de vidéo, ou même sur Twitter – qu’il n’y en a jamais eu auparavant dans toute l’histoire de l’humanité.

Il est tentant d’observer toute cette diversité et d’y voir une caisse de résonance dans laquelle les personnes ayant les mêmes points de vue étriqués se rassemblent et sont toutes d’accord entre elles, mais un coup d’œil rapide sur les débats enflammés qui sont la marque de fabrique du style rhétorique d’Internet suffit pour nous en dissuader. En outre, si nous étions tous enfermés dans une caisse de résonance se limitant à une mince tranche de la vie publique, comment se fait-il que toutes ces futilités – videos marrantes de Youtube, coupures de presse people fascinantes et liens vers l’étrange et le saugrenu – continuent à parvenir jusqu’à nos écrans ? (Morozov essaie ici d’avoir le beurre et l’argent du beurre, en nous prévenant que nous sommes à la fois en danger de nous noyer dans des futilités, et que l’effet de caisse de résonance va tuer la sérendipité).

Je suis moins inquiet que Morozov sur le fait que le Net fournisse un refuge aux fous littéraires à tendance paranoïaque, aux racistes hyper-nationalistes et aux hordes de tarés violents. Les gens qui croient en la liberté d’expression ne doivent pas s’affliger du fait que d’autres utilisent cette liberté pour tenir des propos mauvais, méchants ou stupides ; comme le dit le mantra de la libre expression : « La réponse à de mauvaises paroles est davantage de paroles ».

Pour la liberté

Sur ce point également Internet n’est pas neutre, et penche plutôt en faveur des défenseurs de la liberté. Les gouvernements puissants ont toujours eu la possibilité de contrôler la parole publique par le biais de la censure, des médias officiels, de la tromperie, des agents provocateurs et de bien d’autres moyens visibles ou invisibles. Mais ce qui est original, c’est que les oligarques russes utilisant Internet pour faire de la propagande sont désormais obligés de le faire en utilisant un média que leurs opposants idéologiques peuvent également exploiter. A l’époque soviétique, les dissidents se limitaient d’eux-mêmes à des chuchotements et des samizdat copiés à la main ; de nos jours, leurs héritiers peuvent lutter à armes égales avec les propagandistes de l’Etat sur le même Internet, un lien plus loin. Bien sûr, c’est risqué, mais le risque n’est pas nouveau (et la création et l’amélioration d’outils permettant l’anonymat, ouverts et validés par des pairs, ouvre de nouvelles perspectives en terme de limitation des risques) ; ce qui est nouveau c’est le remplacement de canaux de propagande unidirectionnels, comme la télévision (qu’elle diffuse des contenus de l’Est ou de l’Ouest) par un nouveau média qui permet de placer n’importe quel message à côté de n’importe quel autre grâce à des concepts puissants comme les hyperliens.

Je partage avec Morozov l’ironie de la situation lorsque les radicaux islamistes utilisent Internet pour honnir la liberté, mais alors que Morozov trouve ironique que les outils de la liberté puissent être utilisés pour embrasser la censure, je trouve ironique que pour se faire entendre, des apprentis-censeurs s’appuient sur le caractère universellement accessible d’un des médias les plus difficiles à censurer jamais conçus.

Sur le fait que la privation est fondamentale pour renforcer l’engagement des activistes, je suis confiant dans le fait que pour chaque tâche automatisée par Internet, de nouvelles tâches, difficiles à simplifier, vont apparaître et prendre leur place. En tant qu’activiste politique durant toute ma vie, je me souviens des milliers d’heures de travail que nous avions l’habitude de consacrer à l’affichage sauvage, au remplissage d’enveloppes ou aux chaînes téléphoniques simplement dans le but de mobiliser les gens pour une manifestation, une pétition ou une réunion publique (Morozov minimise la difficulté de tout cela, lorsqu’il suppose, par exemple, que les Iraniens apprendraient par le bouche à oreille qu’une manifestation va avoir lieu, quels que soient les outils disponibles, ce qui m’amène à croire qu’il n’a jamais essayé d’organiser une manifestation à l’époque où Internet n’existait pas). Je suis convaincu que si nous avions eu la possibilité d’informer des milliers de gens d’un simple clic de souris, nous ne serions pas ensuite rentrés tranquillement chez nous ; ce travail besogneux engloutissait la majeure partie de notre temps et de notre capacité à imaginer de nouvelles façons de changer les choses.

En outre, Morozov ne peut pas gagner sur les deux tableaux : d’un côté, il tire le signal d’alarme à propos des groupes extrémistes et nationalistes qui sont constitués et motivés par le biais d’Internet en vue de réaliser leurs opérations terrifiantes ; et quelques pages plus loin, il nous dit qu’Internet facilite tellement les choses que plus personne ne sera suffisamment motivé pour sortir de chez lui pour faire quoi que ce soit de concret.

Morozov observe les centaines de milliers voire les millions de personnes qui sont motivées pour faire quelques minuscules pas pour le soutien d’une cause, comme par exemple changer son avatar sur Twitter ou signer une pétition en ligne, et il en conclut que la facilité de participer de façon minime a dilué leur énergie d’activiste. J’observe le même phénomène, je le compare au monde de l’activisme tel que je l’ai connu avant Internet, dans lequel les gens que l’on pouvait convaincre de participer à des causes politiques se chiffraient plutôt en centaines ou en milliers, et je constate que tous les vétérans de l’activisme que je connais ont commencé en effectuant un geste simple, de peu d’envergure, puis ont progressivement évolué vers un engagement toujours plus fort et plus profond ; j’en arrive donc à la conclusion que le Net aide des millions de personnes à se rendre compte qu’ils peuvent faire quelque chose pour les causes qui leur tiennent à cœur, et qu’une partie de ces personnes va continuer et en faire toujours plus, petit à petit.

Le pouvoir libérateur de la technologie

La plus étrange des thèses soutenues dans Net Delusion est que la confiance que place l’Occident dans le pouvoir libérateur de la technologie a mis la puce à l’oreille des dictateurs – qui n’étaient auparavant pas intéressés par le controle du Net – et a rendu Internet plus difficilement utilisable dans un but de propagation de la liberté. Morozov cite en exemple la réponse des autorités Iraniennes aux affirmations outrancières qu’a tenu le Département d’État américain sur le rôle qu’aurait joué Twitter dans les manifestations post-électorales. Selon Morozov, les hommes politiques au pouvoir en Iran étaient en grande partie indifférents au Net, jusqu’à ce que les Américains leur annoncent que celui-ci allait causer leur perte, suite à quoi ils prirent sur eux de transformer Internet en un outil d’espionnage et de propagande à l’encontre de leurs citoyens.

Morozov fait ensuite état de divers dirigeants, comme Hugo Chávez, qui ont utilisé la rhétorique des USA pour appuyer leurs propres projets concernant Internet.

Il accuse également Andrew Mc Laughlin, conseiller technique adjoint du gouvernement des États-Unis, d’avoir fourni des munitions aux dictateurs du monde entier en déclarant publiquement que les compagnies de télécommunications américaines censurent en secret leurs réseaux, car cela a permis aux dictateurs de justifier leurs propres politiques.

C’est peut-être le passage le plus bizarre de Net Delusion, car il revient à dénoncer le fait qu’un homme politique américain combatte la censure sur le territoire national, au prétexte que les dictacteurs étrangers seront réconfortés d’apprendre qu’ils ne sont pas les seuls à pratiquer la censure. Il me semble peu vraisemblable que Morozov veuille véritablement que les hommes politiques occidentaux ferment les yeux sur la censure opérée dans leurs pays de peur que l’écho des imperfections de l’Occident ne parvienne à des oreilles hostiles.

Dans la foulée, Morozov nous prévient que les dictateurs ne sont ni des imbéciles ni des fous, mais plutôt des politiciens extrêmement retors, et techniquement très éclairés. Je pense qu’il a raison : la caricature occidentale dépeignant les dictatures comme des idiocraties criminelles vacillantes ne coïncide tout simplement pas avec les réalisations techniques et sociales de ces Etats – et c’est justement pourquoi je pense qu’il a tort sur les relations entre les dictatures et Internet. Le pouvoir découle directement de mécanismes de communication et d’organisation, et Internet est là depuis suffisamment longtemps pour que tout autocrate accompli en ait pris note. L’idée que l’élite gouvernante de l’Iran n’ait pris conscience du pouvoir d’Internet que lorsque le ministère des affaires étrangères des États-Unis ont publiquement demandé à Twitter de modifier son planning de maintenance (afin de ne pas interférer avec les tweets liés aux élections en Iran) me paraît aussi ridicule que la surestimation, par ce même ministère des affaires étrangères, de l’influence que peut avoir Twitter sur la politique étrangère. Les activistes qui ont fait attention à la manière dont les Etats autoritaires interfèrent dans l’utilisation d’Internet par leurs citoyens, savent que la méfiance – et la convoitise – à l’égard du pouvoir d’Internet s’est développée dans les dictatures du monde entier depuis le moment où l’opinion publique s’est intéressée à Internet.

Le véritable problème dans la présentation que Morozov fait des « net-utopistes » est qu’ils n’ont rien en commun avec le mouvement que je connais intimement et dont je fais partie depuis une décennie. Là où Morozov décrit des personnes qui voient Internet comme une « force uni-directionnelle et déterministe allant soit vers une émancipation globale, soit vers une oppression globale » ou « qui refusent de reconnaître que le Web peut tout autant renforcer les régimes autoritaires que les affaiblir », je ne vois que des arguments spécieux, des caricatures inspirées des gros titres de CNN, des extraits sonores de porte-paroles de l’administration américaine, et des réparties de conférence de presse.

Tous ceux que je connais dans ce mouvement – des donateurs aux concepteurs d’outils, en passant par les traducteurs, des activistes de choc aux mordus de l’ONU – savent qu’Internet représente un risque tout autant qu’une opportunité. Mais contrairement à Morozov, ces personnes ont un plan pour minimiser les risques émanant de l’utilisation d’Internet (ceci explique pourquoi il y a tant de campagnes autour de la vie privée et des problèmes de censure provenant des logiciels propriétaires, des services de réseaux sociaux et des systèmes centralisés de collecte de données comme Google) et pour maximiser son efficacité en tant qu’outil démancipation. Ce plan implique le développement de logiciels libres et la diffusion de pratiques qui garantissent un meilleur anonymat, des communications plus sécurisées, et même des outils abstraits comme des protocoles réseau à divulgation nulle de connaissance qui permettent une large propagation des informations à travers de vastes groupes de personnes sans révéler leurs identités.

Morozov a raison d’affirmer que les hommes politiques occidentaux ont une vue simpliste du lien entre Internet et la politique étrangère, mais ce n’est pas simplement un problème de politique étrangère, ces mêmes hommes politiques ont incroyablement échoué à percevoir les conséquences d’Internet sur le droit d’auteur, la liberté d’expression, l’éducation, l’emploi et tous les autres sujets d’importance. Morozov a raison de dire que les métaphores dignes de la Guerre Froide comme « Grande muraille électronique » occultent autant qu’elles dévoilent (Net Delusion vaut son prix ne serait-ce que pour sa brillante démonstration que les dictatures utilisent autant les « champs » que les « murs » dans leurs stratégies Internet, et que ceux-ci demandent à être « irrigués » plutôt que « renforcés » ou « démolis »).

Mais dans son zèle à éveiller les décideurs politiques aux nuances et aux aspects non-techniques de la politique étrangère, il est approximatif et paresseux. Il affirme que ce qui différencie Internet d’un fax de l’époque des samizdat, c’est qu’Internet est utile tout autant aux oppresseurs qu’aux opprimés – mais je n’ai jamais rencontré de bureaucrate qui n’aimait pas son fax.

Et bien que Morozov tienne à nous montrer que « ce ne sont pas les tweets qui font tomber les gouvernements, c’est le peuple », il déclare ensuite allègrement que le bloc soviétique s’est désagrégé de lui-même, et pas à cause du peuple, qui n’a eu aucun rôle dans cet inévitable coup de balai de l’Histoire. Morozov croit peut-être que c’est exact dans le cas de l’URSS, mais étant donné qu’une large part du reste du livre est consacrée à la situation difficile des dissidents sur le terrain, je pense que l’on peut affirmer que même Morozov serait d’accord avec lui-même pour dire que, parfois, le peuple joue un rôle dans le renversement des régimes autoritaires.

Pour parvenir à ce but, les dissidents ont besoin de systèmes pour communiquer et s’organiser. Toute entreprise humaine qui nécessite le travail de plusieurs personnes doit consacrer une certaine partie de ses ressources au problème de la coordination : Internet a simplifié grandement ce problème (rappelez-vous les heures consacrées par les activistes au simple envoi de cartes postales contenant les informations au sujet d’une prochaine manifestation). En cela, Internet a donné un avantage substantiel aux dissidents et aux outsiders (qui ont, par définition, moins de ressources de départ) par rapport aux personnes détenant le pouvoir (qui, par définition, ont amassé suffisamment de ressources pour en engloutir une partie dans la coordination et en conserver encore suffisamment pour gouverner).

Internet permet à d’avantage de personnes de s’exprimer et de participer, ce qui signifie inévitablement que les mouvements de protestation vont avoir un ensemble d’objectifs plus diffus qu’à l’époque des révolutions autoritaires orchestrées par le haut. Mais Morozov idéalise le consensus des révolutions passées – que ce soit en 1776, 1914 ou 1989, chaque révolution réussie est une fragile coalition d’intérêts et de points de vue antagonistes, rassemblés par le désir commun d’abolir l’ancien système, même s’il n’y a pas de consensus sur ce qui doit le remplacer.

Désormais, Internet est devenu tellement intégré au fonctionnement des États du monde entier qu’il semble difficile d’accorder crédit à la crainte de Morozov selon laquelle, en cas de menace révolutionnaire sérieuse, les gouvernements débrancheraient simplement la prise. Comme Morozov lui-même le fait remarquer, la junte brutale de Birmanie a laissé fonctionner Internet en permanence pendant les violentes répressions des émeutes politiques, en dépit de la désapprobation mondiale qu’elle a subie du fait des compte-rendus diffusés sur Internet; la Chine dépend tellement du Net pour son fonctionnement interne qu’il est impossible d’envisager une coupure du Net à l’échelle nationale (et les coupures régionales, comme celle de la province du Xinjiang pendant les émeutes des Ouïghours, sont justement remarquables par leur caractère exceptionnel).

Le monde a besoin de plus de personnes œuvrant à l’amélioration du sort des activistes qui utilisent Internet (c’est-à-dire de tous les activistes). Nous avons besoin d’un débat sérieux au sujet des tactiques comme les DDoS (distributed denial-of-service attack ou attaques distribuées par déni de service) – qui inondent les ordinateurs avec de fausses requêtes pour les rendre inaccessibles – que certains ont comparés à des sit-in. En tant que personne arrêtée lors de sit-ins, je pense que cette comparaison est fausse. Un sit-in ne tire pas uniquement son efficacité du blocage des portes de tel endroit blâmable, mais de la volonté affichée de se tenir devant ses voisins et d’assumer le risque d’une arrestation ou de blessures au bénéfice d’une cause juste, ce qui confère une légitimité éthique à la démarche et facilite l’adhésion. En tant que tactique, les DDoS s’apparentent plus à de la super glu dans les serrures d’une entreprise ou au sabotage des lignes de téléphone – risqué, c’est certain, mais plus proche du vandalisme et donc moins susceptible de rallier vos voisins à votre cause.

Nous devons réparer l’Internet mobile, qui – reposant sur des réseaux et des appareils fermés – est plus propice à la surveillance et au contrôle que l’Internet filaire. Nous devons nous battre contre les manœuvres– menées par les entreprises du divertissement et les géants de l’informatique comme Apple et Microsoft – consistant à concevoir des machines dont le fonctionnement est secret et échappe au consentement de leur propriétaire, au prétexte de protéger le copyright.

Nous devons prêter attention à Jonathan Zittrain (un autre universitaire que Morozov tout à la fois rejette puis rejoint sans même s’en rendre compte), dont « Le Futur d’Internet » met en garde sur le fait que l’augmentation des crimes, escroqueries et autres fraudes sur le Net fatigue l’utilisateur et rend les gens plus enclins à accepter d’utiliser des appareils et des réseaux verrouillés, pouvant être utilisés aussi bien pour les contrôler que pour les protéger.

Nous avons besoin de tout cela, et surtout d’une critique sérieuse et d’une feuille de route pour l’avenir de l’activisme sur le Net, car les régimes répressifs du monde entier (y compris les soit-disants gouvernements libres de notre Occident) usent pleinement des nouvelles technologies à leur avantage, et le seul moyen pour l’activisme d’être efficace dans cet environnement est d’utiliser les mêmes outils.

photos flickr CC Cal Evans ; Re:Publica ; Travis Warren ; Ashkay Davis ; Will Lion

Article publié initialement sur Framablog

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