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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 11:59

 

 

 

La « Kill List » d’Obama

 

Par
Mizaanoun

 

 

  

 

 

Obama dans son bureau « The Oval Office » avec Thomas E.Donilon, le Conseiller National pour la Sécurité, à gauche et John O.Brennan son bras droit dans sa guerre contre le terrorisme devenu dernièrement le chef de la CIA, à droite.

Le président américain Obama dirige personnellement les opérations de ces engins métalliques volants identifiés comme « drones » (Bourdons), sans pilote humain à bord et qui sèment la mort dans le monde entier et particulièrement le dans le monde musulman.

La toute dernière des guerres américaines[1], celle qui n’est pas officiellement déclarée, et dirigée par Barak Obama en personne,  se déroule en ce moment et simultanément dans cinq pays ; l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, la Somalie et la Libye depuis la mort de l’ambassadeur américain à Benghazi le 11 septembre dernier.  De tous ces  pays aucun n’a le moindre moyen pour faire face à ce genre de guerre dont l’extension à d’autres pays est une certitude, surtout là où les services secrets américains arrivent à définir n’importe quelle personne comme « ennemi déclaré » des Etats-Unis et particulièrement dans les pays se trouvant dans les zones considérées pour et par les américains et leurs alliés de la triade[2] comme vitales.

Dans cette guerre il n’y a pas de soldats en chair et en os mais ces engins métalliques en mission permanente. Avant de partir en  retraite l’ancien ministre de la guerre américain Roberts Gates a bien laissé claire sa recommandation ou sa doctrine, celle qui consiste à faire usage massif des drones dans toutes les  guerres futures et programmée en affirmant que tout Patron au Pentagone qui oserait un jour demander au président l’envoie des troupes ou des marines aux pays du Moyen Orient, en Afrique ou en Asie devrait immédiatement conduit à un hôpital psychiatrique pour un examen médical urgent sur l’état de ses facultés mentales. Avec la nomination de  John. O.Brennan au poste en question, un tel examen reste totalement exclu.

Ces drones sont aussi connus sous les noms Predator  et Reaper[3]. Ils sont fabriqués par « General Atomics », compagnie fondée en 1955 à San Diego en Californie aux USA. Ils sont  armés de missiles Hellfire (Flammes de l’Enfer) produits dans les usines d’Alabama de la compagnie Lockheed Martin[4]. Ces deux compagnies comptent parmi les principales entreprises américaines, la première dans le domaine de l’industrie de l’armement et la deuxième dans l’industrie aérospatiale.



[1] De 1775  jusqu’à 2003, les États-Unis sont impliqués en solitaires ou symboliquement accompagnés dans plus 205 guerres dont : la guerre d’extermination des indiens, la guerre contre le Mexique, la guerre contre les espagnols, la première et la deuxième guerre mondiale, la guerre contre le Vietnam, la guerre contre Granada, la guerre contre le Panama, la première et la deuxième contre l’Irak, la guerre contre l’Afghanistan etc.

[2] La triade est  composée des Etats-Unis, l’Europe et le Japon.

[3] L’un et l’autre des deux termes, signifient  presquela même chose ; chasser et faucher des vies humaines.

[4] À l’origine se sont deux compagnies, l’une Lockheed Corporation, ou Lougheed Aircraft Manufacturing Company, fondée en 1912 à Santa Barbara (Californie) et l’autre Martin Marietta Corporation issue de la fusion, en 1961, de The Martin Company et American-Marietta Corporation. Lockheed Martin est née en 1995 avec siège social à Bethesda (Maryland) et des usines dans différents  états. Elle emploie directement un total de pas moins 146.000 personnes de par le monde. Sans compter les emplois indirects qui se compteraient en millions. Elle conçoit et fabrique différents produits militaires dans lesquels l’électronique et la technologie jouent un rôle déterminant. Elle est aussi connue, entre autres, pour les avions de combat, F16, F22 et le plus récent le F35. En 2004, 84% de ses  ventes ont  été faites à l’Administration Américaine. En 2010 sur les 45,8 milliards de dollars que représente son chiffre d’affaires, 17,3milliards de dollars proviennent de contrats signés avec l’état américain.

 

LIRE LA SUITE SUR LE LIEN :

 


http://www.partage-facile.com/OMGM9YBF0C/la_kill_list_d_obama_1.pdf.html

 

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 18:39

Transparence et Lutte contre la Corruption : Secteur Energétique, Pétrolier et Minier en Tunisie

par Mohamed Balghouthi, · 

Depuis le début de cette « Révolution », l’ensemble de l’opinion de la population a été méticuleusement guidée vers la défense des « libertés », évitant soigneusement la condition nécessaire et absolue pour accéder à cette liberté : la question de la Souveraineté Nationale et son corollaire immédiat : la Souveraineté Économique.

 

En effet, la cause de cette révolution vient des inégalités sociales, du népotisme, des dessous de table et de la corruption généralisée.

 

Les choix économiques et industriels, visibles et admis par la population, ont été bâtis sur un mensonge monstrueux : celui de l’absence de ressources naturelles dans notre pays.

 

potentiel des richesses tunisiennes en mines et hydrocarbures

 

Ce mensonge ayant été fixé durablement autant dans la population, qu’auprès des dirigeants, responsables politiques, prescripteurs (économistes, ingénieurs, scientifiques, juristes, ect…), cela a permis aux initiés :

 

-       Direction Générale de l’Energie –DGE

-       Entreprise Tunisienne d’Activité Pétrolière – ETAP

-       Office National des Mines

-       Direction Générale des Mines

-       Ministère de l’Industrie

 

De pomper ce secteur allègrement pendant des décennies, verrouillant complètement les données physiques et financières aux yeux de la population.

 

carte des permis et concessions minières en Tunisie

 

Ces secteurs clés, notamment la DGE et l’ETAP ont toujours eu les mêmes dirigeants, faisant la navette entre ces institutions chapeautées par le Ministère de l’Industrie.

 

Toutes les décisions concernant l’attribution ou non de permis de recherche, d’exploration et d’exploitation ne se font qu’avec l’aval du comité consultatif des hydrocarbures.

 

Il est maintenant nécessaire de connaître qui est ce fameux comité consultatif des hydrocarbures et par qui il est constitué.

 

Rien ne vaut donc que de jeter un coup d’œil au Journal Officiel de la République Tunisienne, le JORT, du n°30 du 14 Avril 2000.

 

décret de Avril 2000 instituant la compositon du Comité de Consultation des Hydrocarbures, JORT n°30. P1

 

décret de Avril 2000 instituant la compositon du Comité de Consultation des Hydrocarbures, JORT n°30. P2

 

Dans le détail, voilà ce que cela donne :

 

 

Le Directeur Général de l’Energie est le Président de ce Comité. Toutes les autres personnes sont membres

 

 

Le comité consultatif est donc formé de :

-       Directeur Général de l’Energie

-       Représentant du 1er Ministère

-       Représentant du Ministère de l’Intérieur

-       Représentant du Ministère de la Défense Nationale

-       Représentant du Ministère des Finances

-       Représentant du Ministère des Domaines de l’Etat et des Affaires Foncières

-       Représentant du Ministère de l’Industrie : la Direction Générale des Mines

-       Représentant de la Banque Centrale de Tunisie

 

Tous ces membres sont nommés par le Ministre de l’Industrie sur proposition des Ministères et organismes concernés.

 

 

Le Secrétariat du Comité est également assuré par la Direction Générale de l’Energie.

 

 

 

 

La composition de ce Comité date du 5 avril 2000 et fonctionne toujours de la même façon pensée par Ben Ali.

 

A la lumière de la composition et du fonctionnement de ce Comité, nous pouvons donc voir que tous les Ministères et Organismes de Souveraineté sont inclus et concernés par ce Comité. Ce qui est logique.

Nous voyons également que le Directeur Général de L’Energie a un rôle fondamental dans ce Comité, puisqu’il en est à la fois le Président et le Secrétaire Général. C’est lui qui prépare toute la documentation de tous les contrats et appels d’offres et les fait parvenir aux autres membres du Comité. C’est également lui qui en dernier ressort, tranche sur l’avis d’attribution des permis (exploration, exploitation) ou pas, en cas d’équilibre des voix.

 

Le corollaire de la composition de ce Comité, c’est que l’ensemble des Ministères de Souveraineté ainsi que les Institutions (Banque Centrale, Office des Mines) doivent connaître obligatoirement l’objet des contrats de concession de nos hydrocarbures, et ne peuvent pas dire par conséquent qu’ils ne savent pas !

EN particulier pour les contrats suivants :

-       Concession d’exploitation de notre gaz à 100% par British Gas pendant 40 ans

-       Toutes les concessions de Pétrole et de Gaz dans le Sud Tunisien, inaccessible au peuple car protégé par l’armée

-       Concessions de Gaz sur l’Ile de Kerkennah

-       Concession de Pétrole de Borma

-       Concession de Pétrole de Sidi El Kilani

-       Concession Dora signée par Béji Caied Essebsi pour une durée de 30 ans

-       Concession Bouhajla avec son potentiel de 1 Milliard de Barils de Pétrole, signée par Afif Chelbi, puis Abdelaziz Rassaa puis Mohamed Lamine Chakhari

-       Concession de El Franig qui exploite le gaz de schistes depuis 2010

-       Concession Shell pour l'exploitation/exploration de notre gaz de schistes.

-       ect

 

 

Le premier objectif de la Révolution concerne la Transparence dans les affaires de l’Etat.

 

Il est donc du Droit de tous les Tunisiens, de connaître qui sont les acteurs passés, présents et futurs qui gèrent le secteur le plus stratégique de notre pays, à savoir celui de nos Hydrocarbures et de nos Mines.

 

La Connaissance doit être complète :

 

Diplômes et qualifications, Curriculum Vitae, États financiers des membres et leurs familles/amis avant leur entrée en fonction dans ces domaines souverains stratégiques (patrimoine immobilier national et international, comptes bancaires, train de vie,…), Devoir de réserve sur ce secteur stratégique National (passage du Public au Privé et vice et versa),…

 

Enfin, le Ministère de l’Industrie doit être dans l’obligation de fournir un état des réserves et ressources disponibles en Tunisie pour chaque signature de contrats sur les hypothèses de prospection.

 

  • Nous demandons des explications et sans que cette liste ne soit exhaustive, pour la politique menée dès le 14 Janvier 2011, le passé faisant l’objet d’une autre enquête :
  • 1er Ministere :  
  • Ministère de l’Industrie:
    • Ministres et Cabinet Ministériel.
    • Direction Générale de l’Energie :
    • Direction de l’ETAP :
    • Direction de l’Office des Mines
    • Ministère de la Défense
    • Ministère des Finances
    • Ministère de l’Intérieur
    • Ministère des Domaines de l’Etat
    • Banque Centrale de Tunisie

 

Le 19 Décembre 2012

Mohamed BALGHOUTHI 

Vice-Président du G.I.E.S.T 

 

 

 

 

 

Concession Dora signée par Beji Caied Essebsi et ses Ministres pour une durée de 30 ans !!! pendant le 2ème gouvernement "post-révolution"

 

permis Miskar accordé à British Gas à 100% :BG nous revend notre propre gaz et ce contrat n'a pas été cassé, ni par BCE, ni par le gouvernement actuel !!!

 

Permis donné sans limitation de durée au groupe Qatari Al Thani, qui vient de devenir le 1er Actionnaire de Shell. Etrangemennt, la concession El Jem est située dans l'endroit où l'on veut forer pour exploiter le gaz de schistes.

 

exploitation du gaz de schistes par Perenco dans la concession El Franig depuis 2010

 

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Notes

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Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur la stratégie employée jusqu'à présent concernant nos hydrocarbures en Tunisie, je vous invite à visionner ces deux vidéos :vidéo 1 : http://www.dailymotion.com/video/xu40hs_souverainete-tunisie-schiste-et-strategie-industrielle-sur-hydrocarbures-1ere-partie_news

 

vidéo 2 : http://www.dailymotion.com/video/xui519_dangers-schistes-tunisie-maghreb-et-geopolitique_news#.UNJU2aXd2Do

 

enfin pour celles et ceux qui veulent connaitre l'étendue et la valorisation de nos richesses minières, voici le lien de la Conférence que j'avais fait en Juillet 2012 dans le cadre de l'Université d'Eté de Tunis sur la Dette :

 

vidéo : http://www.dailymotion.com/video/xsgzlh_mensonges-d-etats-sur-les-ressources-naturelles-de-tunisie-affaire-de-bouhajla-et-sra-ouertane_news#.UNJVPaXd2Do  

textes et documents de la vidéo : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.4295493944006.179779.1186302846&type=3

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 11:58

Des médicaments pour chiens administrés à des détenus palestiniens

 

 
 

Derrière les barreaux de l’arbitraire israélien, le douloureux quotidien des prisonniers palestiniens est plongé dans les froides ténèbres des violations  des droits de l’Homme, au plus grand mépris du droit international.

Sous le joug de la tyrannie de la détention administrative illimitée, sans charges, sans inculpation, et sans procès, les humiliations et sévices pleuvent, dépassant à chaque fois le seuil de l’humainement tolérable. Familiarisé avec cette effroyable réalité, le centre " Sawasya " pour les droits de l’homme n’en est cependant toujours pas revenu : dans les prisons et centres de détention en Israël, on administre à des détenus palestiniens malades des médicaments destinés à la race canine.

Sous le choc de ce nouveau palier franchi dans l’abjection, le centre Sawasya a exigé qu’une enquête soit diligentée d'urgence par la communauté internationale, l’enjoignant à désigner le coupable, Israël, et à poursuivre ses dirigeants tortionnaires, ainsi que par des organismes de droit humain arabes et internationaux.

Cette terrible vérité a éclaté au grand jour après qu’un détenu palestinien de la prison de Ramond, qui souffrait de douleurs dans le dos, ait appris qu'on lui prescrivait depuis des années des médicaments pour chiens. C’est au cours de son transfert en clinique que le médecin remplaçant, interloqué, lui a avoué l’impensable. A ces mots, le prisonnier en question, bouleversé, ainsi que les autres détenus qui attendaient d’être auscultés, furent en proie à une très vive indignation. Ce dernier, loin d'être un cas isolé, a déposé une plainte auprès de l’administration pénitentiaire, dont l’issue est plus qu’incertaine.

Le centre Sawasya a poussé un cri d’alarme contre toutes les dérives déshumanisantes et criminelles commises en toute impunité par l’administration pénitentiaire israélienne, exhortant le Comité international de la Croix-Rouge à enquêter sur cet enfer qui atomise le mythe de la "seule démocratie du Proche-Orient"...

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 11:55

Laïcité et féminisme d’Etat : le trompe-l’œil tunisien

 

Longtemps, l’État tunisien s’est targué de défendre la laïcité et les droits des femmes : cet écran de fumée dissimulait les abus du régime et justifiait la complaisance de la classe politique française. Une mise au point s’impose à l’heure où la révolution de jasmin ouvre la voie à une révision législative et institutionnelle.

La Tunisie était « une forme de dictature, dictature laïque, mais une dictature, bon, c’est exact… En même temps, la Tunisie a été, depuis Bourguiba, le pays qui faisait le plus d’effort en matière d’éducation, d’émancipation des femmes… » (Henri Guaino) [1]

« Une société marquée par ‘une certaine religiosité’ malgré sa laïcité. » (Le Monde) [2]

« Ce qui fondait aux yeux de la France éclairée la grandeur de Bourguiba et le privilège tunisien, c’était le statut des femmes et la laïcité. » (Le Monde) [3]

Des hommes politiques aux journalistes, en passant par des universitaires, la révolution tunisienne et la chute du Président Ben Ali ont été l’occasion d’entendre des discours variés sur la laïcité et la condition des femmes en Tunisie. Certaines de ces déclarations s’appuyaient sur ces deux éléments pour justifier le soutien de la France au président Ben Ali. Pour d’autres, au contraire, elles ne suffisaient pas à le légitimer. Certains enfin en contestaient l’existence même. Divergentes dans leurs interprétations, ces prises de position appellent un éclairage sur cette prétendue laïcité et sur l’émancipation des femmes. Ces deux éléments ont constitué le cœur de « l’exception tunisienne [4] », ensemble éclectique de politiques et de valeurs qui cachait les abus du régime et légitimait la cécité de la classe politique française à leur encontre.

Le projet bourguibien

Dès l’indépendance (mars 1956), l’édification par Habib Bourguiba de l’État tunisien a été marquée par l’adoption de réformes bouleversant l’ordre institutionnel et juridique de l’État beylical. Très empreintes des convictions positivistes de Bourguiba, elles ont pu donner l’impression d’une rupture entre l’État et la religion, d’autant que Bourguiba avait été marqué par l’anticléricalisme français. Il ne manqua pas une occasion de stigmatiser certains oulémas qu’il jugeait rétrogrades, « qui ne [concevaient] pas que la raison [doive] s’appliquer à toutes choses en ce monde et commander toute activité humaine. Pour ceux-là, certains domaines – celui de la religion en particulier – [devaient] échapper à l’emprise de l’intelligence » [5].

Mû par un tel esprit, Bourguiba liquida les tribunaux religieux – charaïques en 1956, rabbiniques en 1957 –, promulgua le 13 août 1956 le Code du Statut Personnel (CSP) qui rompait formellement avec la jurisprudence musulmane traditionnelle et supprima les habous – biens de main-morte, affectés pour certains à des œuvres charitables ou pieuses – en mai et juillet 1957 [6]. Enfin, les décrets des 29 mars 1956 et 1er octobre 1958 démantelèrent la mosquée-université de la Zitouna, un des principaux centres d’enseignement islamique au Maghreb. Les hommes de religion, enseignants et jurisconsultes se virent ainsi retirer, au bénéfice d’institutions étatiques séculières, une grande partie de leurs prérogatives, de leurs ressources financières, les symboles de leur pouvoir et leur capacité d’influence.

Ces mesures avaient été accompagnées de déclarations provocatrices : Bourguiba critiqua publiquement certaines pratiques musulmanes comme le jeûne ou le sacrifice du mouton de l’Aïd, allant jusqu’à rompre, en mars 1964, le jeûne de ramadan en direct à la télévision. Les années 1950 s’achevèrent ainsi sur une véritable confrontation entre le président et les principaux oulémas de la république : les cheikhs Djaït et Ben Achour, respectivement mufti de Tunisie et recteur de l’Université de la Zitouna, furent écartés, alors même que Bourguiba s’était appuyé sur eux pour promulguer le CSP.

Fortes de ces ruptures et discours, les réformes de Bourguiba paraissaient assimilables, comme celles de Mustapha Kemal, auquel Bourguiba se référait explicitement, à une tentative d’application d’un modèle laïque, débouchant « sur l’entière autonomie de l’État, de ses institutions et de son droit par rapport à la religion et à son support normatif représenté par la charia » [7]. Cette idée a été partagée aussi bien par certains de ses partisans que par ses opposants, la laïcité étant souvent confondue avec la sécularisation conséquente à ces réformes. Pourtant, si la laïcité est, à bien des égards, un concept flottant et s’il n’existe pas de modèle incontesté d’État laïque, il semble toutefois, notamment à la lumière des législations françaises, que la construction d’un tel État implique la réalisation de quelques principes sur le plan institutionnel. Avant tout, l’ordre étatique séculier doit primer sur toute expression normative religieuse. L’État doit être aconfessionnel, indifférent envers les croyances des individus, tout en se portant garant de la liberté de conscience. Dans le cas français, cette neutralité va de pair avec la non interférence de l’État dans les affaires internes aux cultes, mais ce n’est pas toujours le cas. Examinée à lumière de ces critères, l’idée d’une « laïcité tunisienne » est rapidement vidée de son contenue et laisse apparaître un projet politique fondé sur un contrôle étroit de la sphère religieuse par l’État.

Assujettissement du religieux, fonctionnarisation du culte

Par delà les provocations, Bourguiba n’a pas développé un athéisme d’État ni cherché à séparer religion et politique. Deux interprétations de ses réformes sont possibles. D’une part, ces réformes étaient liées à la conjoncture politique : dans la compétition pour le pouvoir née de l’indépendance, Bourguiba, en réduisant le pouvoir des oulémas, détruisait un foyer d’opposition. À plus long terme, on constate l’absence de rupture avec la religion et plutôt sa prise en main par l’État. Bourguiba était en effet convaincu du caractère essentiel de la religion dans la construction nationale et étatique tunisienne : il déclara ainsi en 1962 que l’islam était « la première base sur laquelle s’est constitué l’État tunisien après son indépendance, […] la base même sur laquelle s’est constituée la lutte nationale… » [8].

C’est sur cette base que Bourguiba édifia le jeune État. La Constitution de 1959 fut promulguée, en son préambule, « au nom de Dieu » et son article premier stipulait que la religion de la Tunisie était l’islam, l’article 5 garantissant la liberté de conscience. Bourguiba rejeta ouvertement le précédent d’Atatürk, affirmant par là même son attachement à la religion comme au caractère arabe de la Tunisie : « nous n’avons pas agi de la même façon que certains peuples qui ont tourné le dos à l’Islam et rejettent l’usage des caractères arabes se réclamant d’une race noble indo-européenne. Ils ont rompu avec tout ce qui est sémite » [9].

Concrètement, ce rapport étroit entre État et islam se manifesta par la fonctionnarisation du culte et l’élaboration d’une véritable administration des cultes, comme dans la Turquie de Mustapha Kemal : après avoir fait entrer dans sa totale dépendance financière les hommes de religion, il créa en octobre 1967 une direction des Affaires du culte. D’abord rattachée au secrétariat à la présidence, elle fut ensuite intégrée au Premier ministère, avant de dépendre du ministère de l’Intérieur en juillet 1986. Les imams étaient et sont, comme en Turquie, fonctionnaires, nommés et salariés par l’État. Les prônes du vendredi furent soumis à un contrôle, parfois même rédigés par les instances officielles. Avec l’islam comme religion officielle et une administration des cultes, l’État tunisien rejetait donc l’idée selon laquelle le domaine religieux serait hors de la compétence de l’État.

Religion, légitimité républicaine et réforme

Si la soumission des hommes de religion et leur fonctionnarisation peuvent évoquer le modèle de Mustapha Kemal, Bourguiba s’en distingua en utilisant le registre religieux pour légitimer son pouvoir. Auréolé de sa victoire sur la France, de son statut de combattant suprême, al-mujâhid al-akbar, Bourguiba n’ignorait pas l’importance de l’appel au sentiment religieux dans le discours nationaliste. Aussi s’est-il employé, après avoir marginalisé les oulémas, à capter ce qui faisait leur autorité : la religion, ses grandes figures et ses sciences.

Bourguiba fit ainsi appel au vocabulaire et aux symboles religieux pour renforcer son autorité et sacraliser l’État. La référence religieuse lui servit à justifier le caractère présidentiel du régime, comme dans ce discours : « si le régime présidentiel est l’un des régimes démocratiques adoptés dans les pays occidentaux, il a des sources profondes dans l’islam. La législation islamique n’en reconnaît pas d’autre ; c’est ce que les juristes appellent l’Imamat, le commandement suprême. Le Président n’est autre que l’Imam dont l’investiture résulte du suffrage de la communauté nationale » [10]. Autre modalité du renforcement de l’autorité de l’État : l’identification à des figures religieuses, comme celle du Prophète de l’islam. Il compara ainsi les réactions à un discours de 1960 sur le ramadan « au choc ressenti par les Compagnons du Prophète lorsque celui-ci leur avait recommandé de rompre le jeûne à la veille d’une bataille décisive » [11].

Source de légitimité, la religion devint elle-même objet de réformes : si Bourguiba entreprenait la « modernisation » du pays au nom de la religion, il affirma rapidement vouloir réformer cette dernière, inspiré en cela par la pensée d’oulémas comme Taher Haddad ou Fadhel Ben Achour. Il disait aspirer à mettre en exergue la « signification profonde de la religion, les objectifs qu’elle se propose d’atteindre et les moyens de les réaliser [12] ». Les Tunisiens avaient « besoin de comprendre l’esprit de la religion, mais [n’avaient] que faire d’une formation scolastique sclérosée et paralysante » [13]. Bourguiba prit ainsi la figure de l’exégète réformateur, affirmant proposer une « façon intelligente [d’]interpréter les préceptes religieux et [de] les adapter aux exigences du monde moderne » [14]. Le verset 11 de la treizième sourate du Coran devenait la source d’inspiration de son projet politique, comme dans ce discours de janvier 1973. « On a omis de retenir la grande leçon qui se dégage de ce verset coranique : ‘Dieu n’apporte aucun changement dans la situation d’un peuple tant que celui-ci ne s’est pas changé lui-même de l’intérieur’. […] C’est en m’inspirant [de ce] verset coranique […] que j’entrepris de provoquer une véritable mutation intérieure de l’homme tunisien, pour l’amener ensuite à être l’artisan de sa propre condition » [15].

Dans ses discours, sa qualité de chef d’État musulman faisait de lui un interprète autorisé de la loi coranique, l’autorisant à mener des réformes audacieuses [16]. Audace qu’il justifiait par le caractère exceptionnel du moment de l’indépendance et celui impératif de la lutte pour le développement [17]. Dans ce « jihad » pour le développement, il accordait une grande place aux réformes « introduites au profit de la femme tunisienne […], fruit de l’exégèse – dont [il sollicitait] récompense de Dieu le Très Haut » [18]. Ces réformes ont été très affichées et sont elles-mêmes devenues sujettes à une exégèse.

Un féminisme d’État ?

Dans le cadre de son combat pour le développement, Bourguiba célébra avec vigueur les mesures prises pour améliorer la condition des femmes. Dès l’indépendance, il chercha à accélérer l’émancipation des femmes. Selon ses termes, « rien ne devait être négligé pour renverser enfin le mouvement de la roue qui ravalait la femme, depuis des siècles, à la condition d’un être méprisable ou d’un objet sans prix » [19]. Ainsi affirmait-il donner la « priorité absolue au problème de la femme » [20].

Ceci se concrétisa trois mois après l’indépendance par une innovation majeure, la promulgation du CSP, code de droit positif en rupture formelle avec le droit musulman. Il donna aux Tunisiennes des droits supérieurs à ceux des autres citoyennes de pays arabes : une procédure judiciaire de divorce fut instituée, face à laquelle les époux étaient égaux et qui remplaçait la traditionnelle répudiation. La polygamie était abolie, tout comme le tuteur matrimonial. Sur le plan des droits politiques, les femmes obtinrent le droit de vote et de se porter candidates aux élections en 1957. Des mesures furent prises en complément à la fin des années 1950 qui donnèrent aux femmes « le droit de travailler, de se déplacer, d’ouvrir des comptes bancaires ou de créer des entreprises sans l’autorisation de leurs époux. Leur installation dans la sphère publique se [consolida] et [contribua] à changer en profondeur la société tunisienne » [21]. Cette action « modernisatrice » fut complétée par la mise en place d’un planning familial durant les années 1960 et la légalisation de l’avortement en 1973.

Bourguiba prit la tête d’une campagne de promotion de ces réformes : durant les années 1950 et 1960, toutes les occasions lui furent bonnes pour dénoncer la misogynie durant ses discours radiodiffusés et ses déplacements dans le pays. Il qualifiait ainsi régulièrement le voile islamique d’« épouvantable chiffon (…) abandonné en pays musulman et [qui] n’a rien à voir avec la religion » [22]. Durant une décennie une législation et un discours officiel de rupture avec la tradition prévalurent. Ils prirent l’allure d’un féminisme d’État. Les droits octroyés aux femmes étaient devenus l’un des meilleurs atouts du pays auprès des démocraties d’Europe de l’Ouest.

Cette politique paraît bien être un « féminisme d’État », dans la mesure où ce dernier assuma un programme de promotion féminine, visant à rattraper, de façon autoritaire et volontariste, la condition des femmes dans les pays occidentaux. Cependant, un féminisme d’État impliquerait que la promotion de la condition féminine ait été au cœur du projet politique. Or, le CSP n’était en réalité qu’une partie du projet « modernisateur » du régime. Son interprétation comme une législation féministe intervint plus tardivement. Par delà les femmes, il s’agissait d’œuvrer à développer le pays en « libérant » les forces féminines. Bourguiba chercha avant tout à éveiller « une nation à demi paralysée [23] ».

Autre limite, l’esprit dans lequel ce combat pour la promotion de la femme était mené ne peut être dit féministe, même si les visages du féminisme sont multiples. En effet, tout en prétendant mettre à égalité hommes et femmes, Bourguiba ne remit jamais en cause la tradition et l’interprétation patriarcale de la religion. Le CSP perpétuait cette logique : l’époux demeura seul chef de famille, le domicile conjugal étant nécessairement le sien, hommes et femmes restaient inégaux face à l’héritage, élément majeur de la jurisprudence musulmane. Des années après la promulgation du code, Bourguiba le vantait, mettant en avant le fait que des juristes musulmans l’avaient approuvé, puisant leurs « arguments dans les versets même du Coran » et qu’il « était tombé avec eux d’accord sur toutes les questions concernant notamment les successions et le divorce » [24].

L’égalité fut au bout du compte plus célébrée dans les discours que dans la loi elle-même. La morale qui soutenait le système patriarcal ne fut absolument pas questionnée : selon Bourguiba, « loin d’être un facteur de débauche, l’émancipation féminine [renforçait], au contraire, la vertu » [25]. À ses yeux, la « réforme [aurait été] désastreuse si elle [avait amené] les femmes à tourner le dos aux bonnes mœurs, à exposer [leurs] charmes en public sous prétexte de suivre la mode, en un mot à adopter une conduite licencieuse. À la protection du voile devait […] se substituer celle de la conscience de la dignité retrouvée » [26]. Tout en prétendant émanciper les femmes et les encourager à prendre leur place dans l’espace public, Bourguiba leur assignait donc une place précise : « Les femmes et les jeunes filles [devaient] faire preuve de retenue et prendre conscience des dangers qui les [guettaient] » [27].

Reflux et ajustements conjoncturels

S’il est tentant de se livrer de façon rétrospective à une lecture linéaire des « progrès » de la condition féminine en Tunisie, c’est pourtant dans la durée que le qualificatif féministe semble le moins convenir à l’État tunisien. En effet, selon la conjoncture politique son audace a faibli. Nombre d’ajustements ont été apportés aux mesures des années 1950 et 1960.

Jusqu’à 1969, le cap « moderniste » tracé par Bourguiba domina, mais les fractions conservatrices du parti néo-destourien sortirent renforcées de l’éviction de Ben Salah. Les années 1970 marquèrent l’érosion de la volonté d’émanciper les femmes. Les mariages entre musulmanes et non-musulmans furent interdits par une circulaire en 1973 : un mariage mixte dans lequel le conjoint ne se serait pas converti à l’islam serait dorénavant nul. Autre symbole fort, le renoncement en 1974 de Bourguiba, affaibli, à un projet de modification de la loi successorale qui plaçait à égalité les deux sexes devant l’héritage. En 1976, le discours émancipateur fut victime de la conjoncture économique : le président incita les femmes à rester au foyer pour défendre l’emploi masculin et préserver l’équilibre familial.

La décennie 1980 fut elle aussi marquée par un très grand immobilisme, l’État renonçant à combattre les pratiques qui allaient à l’encontre du CSP [28]. Les travaux de Sana Ben Achour montrent comment une partie des juges, ayant une vision traditionnelle de la famille tunisienne et une conception religieuse de son droit, ont pu subvertir la législation. Etudiant la jurisprudence des tribunaux ordinaires en matière de statut personnel, elle révèle comment ils sont parvenus à faire référence de façon détournée au répertoire islamique malgré l’absence de l’islam comme source de législation ou d’interprétation dans le CSP [29]. Face à de telles pratiques, l’État a tout à fait baissé la garde jusqu’au début des années 2000.

Parallèlement aux fluctuations du discours sur la femme, les rapports entre État et religion connurent aussi des inflexions, commandées par la conjoncture et des stratégies politiques. Sous la poussée conservatrice, la ligne « modernisatrice » s’infléchit dans une direction que Franck Frégosi caractérise comme une « politique de réislamisation progressive par le haut » [30]. L’État réajusta son discours qui se fit moins agressif envers les traditions et prescriptions religieuses. Le jeûne du ramadan avait été jusqu’alors présenté comme rétrograde et néfaste à l’économie du pays. Après 1969, les autorités ne le critiquèrent plus publiquement et encouragèrent son observance, aménageant les horaires de travail dans l’administration et l’enseignement public. Le respect des prescriptions religieuses fut valorisé, ainsi que le patrimoine islamique du pays. Nombres d’associations religieuses furent crées, notamment de promotion de l’apprentissage du Coran, et leur développement encouragé par les pouvoirs publics. L’enseignement de l’islam fut revalorisé dans les établissements publics, formant désormais un cours distinct de l’éducation civique. Cette éclipse des politiques sécularisatrices dans les années 1970 s’explique par le fait que Bourguiba, désireux de contrer l’opposition de gauche chercha l’alliance des partis et milieux religieux. Durant les années 1980 s’opère un changement de la valeur du discours religieux officiel : il fut désormais avant tout utilisé pour désamorcer les contestations islamistes.

Cette piété officielle fut encore amplifiée après le coup d’État de novembre 1987. Soucieux de neutraliser les partis islamistes (PLI et MTI), Ben Ali entama, dans un premier temps, une politique de réconciliation : entre 1987 et 1988, il gracia nombre de militants des partis islamistes emprisonnés durant les dernières années du règne de Bourguiba, dont Rached Ghannouchi. Il tacha de paraître plus « arabo-musulman » que ne l’avait été Bourguiba et fit mine d’enterrer l’héritage de ce dernier. Ben Ali commença ses discours par la formule bismillah, ce que Bourguiba ne faisait pas, multiplia les signes de piété, et mit fin, quelques années seulement, à la mixité des réceptions officielles. Le rétablissement de la Zitouna comme université à la fin des années 1980 fut aussi un signe fort.

Ce rapprochement ne dura qu’un temps : dès 1989, la volonté de contenir l’influence des islamistes prit un tournant répressif. Le régime engagea une violente campagne de répression anti-islamiste entre 1990 et 1992. La piété d’État, sans être reniée, passa au second plan. Après ces deux années de rapprochement avec l’opposition islamiste, la présidence Ben Ali sembla renouer, sur cette question de la laïcité et du féminisme d’État, avec l’héritage bourguibien et les discours officiels soulignèrent dorénavant cette continuité. Ben Ali a, de façon générale, surenchéri dans la promotion du féminisme d’État, se faisant le chantre de la position de la femme tunisienne « citée avec beaucoup d’éloges et d’admiration, dans [son] environnement régional et international » [31]. Il ne remit pas le CSP en cause mais se l’appropria, lui apportant quelques compléments en 1993. Il en fit « l’une des composantes fondamentales [du] système républicain, dans son équilibre comme dans son évolution » [32].

Pourtant, par delà l’apparente continuité, les rapports entre État, islam et question féminine se complexifièrent à partir de la décennie 1990. La valeur politique des questions religieuses, très internationalisées, changea considérablement, tout comme celle de l’engagement étatique envers les femmes. Entre instrumentalisation du registre religieux et politiques sécularisatrices, les paradoxes de l’héritage bourguibien s’avérèrent de plus en plus difficiles à assumer.

Les paradoxes du régime du 7 novembre

À l’étranger, dans les autres pays arabes ou majoritairement musulmans, la politique sécularisatrice de la Tunisie avait déjà été l’objet de critiques virulentes, notamment de la part d’oulémas saoudiens [33]. Dans les années 2000, le développement des diverses formes du prosélytisme islamique international (da`wa), associé à l’essor des médias transnationaux arabes et islamiques modifièrent profondément le contexte dans lequel s’exerçait l’autorité de l’État en matière religieuse, menaçant d’ébranler le rapport de force entre le régime tunisien et ses oppositions, notamment l’opposition islamique. Constatant la vigueur des milieux religieux et de leurs critiques, le président Ben Ali tenta de maîtriser davantage la sphère du religieux, tout en préservant ce qui constituait la vitrine de la modernité du pays, l’émancipation affichée des Tunisiennes et, de façon générale, l’« authenticité tunisienne » [34].Il poursuivit une politique entamée dans les années 1990 de contrôle accru des discours et des pratiques religieuses. Ce contrôle avait d’abord été administratif : la direction des Affaires du culte avait été érigée en secrétariat d’État puis en ministère des Affaires religieuses en 1992. Elle avait vu ses prérogatives considérablement renforcées. Dans les années 2000, le président à l’image de nombre de chef d’États majoritairement musulmans, utilisa davantage la rhétorique religieuse, façon d’essayer de monopoliser cette parole et de devancer les critiques des milieux islamistes : il prôna un discours sur l’identité tunisienne et se mit à sanctionner tout ce qui pouvait contrevenir « aux bonnes mœurs » et aux « valeurs arabo-musulmanes de la Tunisie » [35]. De façon plus ou moins directe, l’expression d’un certain rigorisme religieux fut favorisée. Le régime prit aussi acte de l’essor d’une culture musulmane arabe promue par les chaines satellitaires et tenta de concurrencer l’influence des médias islamiques : la radio Zitouna FM fut lancée en septembre 2007 par un gendre du président, qui nourrissait également un projet de création d’une chaine télévisée religieuse [36].

Simultanément, le régime poursuivait sa politique de lutte contre l’opposition islamiste et ses symboles, le port du voile étant sa cible principale. Cette question du voile, avait déjà été soulevée dans les années 1990, mais à partir de 2006, Ben Ali développa une lecture politique et idéologique du retour du voile. Eric Gobe et Vincent Geissier interprètent cette lutte contre le port du voile comme une stratégie du pouvoir pour empêcher l’opposition indépendante et les islamistes de se rapprocher. Pour eux, cette politique « féministe » autoritaire correspondait à une vision clientéliste de la société et constituait aussi pour le pouvoir un « moyen de perpétuer l’aliénation de la femme par le biais de la gratitude et de la soumission » [37].

Cette lutte contre le port du voile était également un signe adressé aux partenaires européens du président Ben Ali. En effet, le nombre apparemment faible de femmes portant le voile fonctionnait aux yeux de l’Europe et du partenaire français comme un symbole de la « modernité » du régime, un témoin de l’émancipation féminine et de la sécularisation de la société tunisienne. Cette posture de modernité fonctionna d’autant mieux que la France faisait face au souhait de certaines jeunes filles musulmanes de porter un voile. Endiguer le port du voile était ainsi devenu le signe de la capacité de l’État tunisien à maitriser l’islam politique et à défendre la condition des femmes.

Entre réislamisation du pouvoir, répression de l’opposition islamiste et préservation de la façade féministe du régime, la gestion du double héritage bourguibien semble avoir mené le régime de Ben Ali à tenir des positions contradictoires.

L’héritage bourguibien à l’heure de la Révolution

Le double postulat de l’existence d’une laïcité et d’un féminisme institutionnels en Tunisie a été rendu possible par une compréhension approximative du projet de l’État bourguibien et de celui de son successeur qui revendiquait haut et fort cet héritage. Malgré sa volonté affichée de rompre avec l’ordre ancien, Bourguiba n’a pas entrepris la construction d’un État laïque : il l’a fondé sur l’assujettissement des religieux et la fonctionnarisation du culte. Bien plus, dans son souci de légitimer par l’islam le pouvoir républicain, il a fait de la religion une référence omniprésente alors même qu’il prenait des mesures sécularisatrices. Mesures qui ont conduit la Tunisie à franchir indéniablement un seuil de sécularisation [38]. Parmi ces réformes menées au nom d’un compréhension authentique et « moderne » de l’islam, l’action la plus frappante a été la promotion autoritaire des femmes, promotion au ton patriarcal et qui est restée incomplète.

Par dessus tout, c’est la confusion entre laïcité et sécularisation, ou encore la place accordée à certains symboles, comme le voile, qui ont pu donner l’illusion, flatteuse, que cet État avait adopté les combats des États occidentaux, pris leurs sociétés comme modèle, et s’apparentait à eux comme aucun autre État arabe. Le contrôle du religieux et de ses symboles, la mise en avant de la place des femmes dans la société sont devenus des symboles politiques forts et ont tendu progressivement à dessiner un trompe-l’œil laïque et féministe.

Cependant, les paradoxes qui sous-tendaient les politiques de l’État tunisien en matière de religion et de promotion des femmes ainsi que l’évolution du contexte politique et social ont progressivement rendus cet héritage difficile à gérer pour un régime qui avait choisi la voie autoritaire et répressive. Cette « laïcité » et ce « féminisme » sont donc à considérer de façon nuancée et critique, d’autant plus que dans la dernière décennie les rapports tissés entre État, religion et société avaient considérablement changé.

À l’heure où la Commission Supérieure de la Réforme tunisienne, dirigée par Iyadh Ben Achour, fils de Fadhel Ben Achour, est chargée de repenser l’appareil institutionnel et législatif tunisien, c’est ce double héritage bourguibien, ambivalent et controversé, qui est en jeu. En témoignent les manifestations et discussions qui agitent sporadiquement Tunis autour de la question de l’éventuelle inscription de la laïcité dans la constitution, du devenir du CSP ou de l’autorisation de partis politiques religieux.

par Augustin Jomier

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 11:15
Égypte : de Mohammed Ali à Mohamed Morsi...
...Un combat permanent entre le passé et l’avenir

Par Mohamed Belaali

L’image de Mohamed Morsi fuyant le 4 décembre 2012 la foule qui encercle le Palais présidentiel, reflète l’état de tension qui règne en Égypte aujourd’hui entre les Frères Musulmans au pouvoir, leurs alliés Salafistes et le reste de la population. « Morsi dégage », « Le peuple veut la chute du régime » scandait la foule nombreuse pour être canalisée par les forces de l’ordre. Ce sont les mêmes slogans qui ont précipité la chute de Moubarak. Mais il s’agit là des mots d’ordre du passé et l’histoire ne se répète jamais à l’identique. L’Égypte d’aujourd’hui n’est pas celle des grands soulèvements de janvier/février 2011. La lutte des classes qui déchire ce pays se déroule dans des conditions et circonstances différentes. Les opposants au nouveau pouvoir invoquent le passé pour construire l’avenir ! Marx écrivait dans « Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte » que « les hommes (…) même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils appellent craintivement les esprits du passé à leur rescousse, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour jouer une nouvelle scène de l’histoire ». [1]

L’Égypte est à nouveau face à l’histoire. Une nouvelle phase de la lutte pour le pouvoir se déroule sous nos yeux entre les différentes classes sociales. De Mohammed Ali jusqu’à Mohamed Morsi en passant par l’occupation britannique, Nasser, la chute de Moubarak, l’histoire de cette vieille nation n’est qu’une succession de luttes et de combats entre les oppresseurs et les opprimés, entre les conservateurs et les progressistes, entre le passé et l’avenir : l’empire britannique contre Mohammed Ali et son projet de modernisation, les puissances occidentales et Israël contre Nasser qui menaçait leurs intérêts dans la région, Sadate et Moubarak, agents de la bourgeoisie et de l’impérialisme américain, contre les intérêts de leur propre peuple. Depuis le début du XIXème siècle, l’Égypte tente de relever la tête et à chaque fois les classes dominantes locales en étroite collaboration avec les bourgeoisies occidentales font avorter ce grand projet de développement industriel et économique cher à Mohammed Ali et à Nasser.

L’étincelle tunisienne qui a embrasé le monde arabe n’a pas épargné le plus grand d’entre-eux, l’Égypte avec la chute de Moubarak. C’était une nouvelle occasion pour l’Égypte de sortir du sous développement et de la misère. Le soulèvement populaire était porteur d’espoir non seulement pour les masses égyptiennes mais aussi pour tous les opprimés dans le monde arabe. Mais l’impérialisme américain et la bourgeoisie égyptienne ne peuvent tolérer ni accepter une telle perspective potentiellement révolutionnaire. C’est dans ce cadre général qu’il faut situer l’accession au pouvoir des Frères musulmans. Rappelons pour mémoire que les Frères étaient les derniers à rejoindre la Place Tahrir et les premiers à la quitter tellement leur crainte d’un changement réellement révolutionnaire était forte. Les Frères musulmans ont refusé de participer à la première manifestation contre le régime le 25 janvier 2011, laissant les jeunes révolutionnaires seuls face à l’appareil répressif de Moubarak qui a fait plusieurs victimes parmi les contestataires. Et pourtant ce sont eux qui sont aujourd’hui au pouvoir comme d’ailleurs en Tunisie avec Annahda !

Le nouveau pouvoir n’est que le prolongement, dans des conditions différentes, de l’ancien instauré par Sadate après la mort de Nasser en 1970 et développé par Moubarak. C’est le changement dans la continuité ! Les États-Unis soutiennent aujourd’hui Morsi comme ils ont soutenu dans le passé Sadate et Moubarak. Pour eux, le nouveau pouvoir égyptien constitue le meilleur rempart contre un changement radical qui risque d’emporter leurs intérêts dans la région. D’autant plus que les Frères musulmans n’ont jamais contesté ni remis en cause les fondements du capitalisme, à savoir la propriété privée des moyens de production, l’exploitation patronale, le profit, la libre entreprise, les lois du marché, etc. Bien au contraire, face aux grèves ouvrières et luttes paysannes, ils se trouvaient souvent du côté du pouvoir. Morsi et son gouvernement ne cessent d’accuser les syndicats indépendants de bloquer l’économie égyptienne par leurs grèves à répétition. Les revendications ouvrières sont absentes des programmes et des traditions des Frères musulmans. L’instauration d’un salaire minimum qui représentait l’une des revendications essentielles des ouvriers avant et après la chute du despote est renvoyée aux calendes grecques ; alors que les soldats et les policiers ont vu, eux, leur salaire augmenter de 50 %. Les ouvriers ne sont, pour les dirigeants bourgeois de la Confrérie, qu’une masse infâme utile à leur propagande religieuse. Ils partagent ce mépris pour la classe ouvrière avec leurs alliés extrémistes, les Salafistes.

La Confrérie possède et gère des hôpitaux, des entreprises, des banques, des supermarchés, des écoles, etc. D’ailleurs depuis le 5 décembre 2012, une campagne de boycott de produits et magasins des Frères est lancée par l’opposition dans tout le pays. [2] Derrière le masque de l’Islam, se cache en fait une idéologie profane, conservatrice et réactionnaire. Leur programme économique ne peut que s’inscrire dans le cadre libéral supervisé et contrôlé par les bourgeoisies occidentales à travers leurs institutions comme le FMI, la Banque mondiale, etc., et financé en partie par les monarchies du Golfe. Nonobstant leur rhétorique religieuse, leur discours sur la répartition équitable des richesse et la lutte contre la corruption, les pratiques de la Confrérie dans le domaine économique sont clairement au service des classes dominantes dont elle fait partie intégrante. La manière et la rapidité avec lesquelles Mohamed Morsi gouverne, montrent que les classes dominantes menées par la Confrérie ont hâte, afin de consolider leur pouvoir, de mettre un terme à la situation de contestation quasi-permanente qui règne aujourd’hui en Égypte. Elles trahissent en même temps le caractère de classe de ce processus contre-révolutionnaire soutenu et encouragé par les États-Unis.

Président depuis seulement juin 2012, Morsi se trouve aujourd’hui avec la totalité des pouvoirs entre ses mains. Dès le mois de novembre, il a décidé de rendre l’ensemble de ses décisions définitif et au-dessus de tout contrôle. Il a révoqué dans la foulée le Procureur général et enlevé au pouvoir judiciaire toute possibilité de dissoudre l’assemblée constituante dominée par les Frères musulmans. La constitution, tant décriée, a été adoptée dans des conditions pour le moins contestables. Morsi et sa Confrérie se trouvent de fait détenteurs de la totalité des pouvoirs. Ce coup d’État des Frères musulmans sur les institutions du pays a été facilité grâce à la bénédiction de Washington. Morsi a pris son décret, le mettant au-dessus des lois, le 22 novembre 2012 immédiatement après avoir reçu au Caire Hillary Clinton pour mettre un terme à la nouvelle agression israélienne contre Gaza, c’est à dire le 21 novembre ! Les États-Unis, comme Israël d’ailleurs, n’ont cessé de couvrir d’éloges un président égyptien docile et résolument pro-impérialiste. Après avoir porté à bout de bras les régimes détestables de Sadate et de Moubarak, la bourgeoisie américaine apporte aujourd’hui son soutien à celui des Frères musulmans et leurs alliés salafistes. Les aspirations à la démocratie, à la dignité et au développement économique et social des peuples ne pèsent pas lourd devant les intérêts de cette puissante minorité de riches. En Égypte comme ailleurs, l’impérialisme est l’ennemi du progrès et de la démocratie. Il est toujours et partout l’ennemi des peuples.

Les révolutionnaires d’Égypte doivent donc affronter, dans des conditions nouvelles, non seulement les nouveaux pharaons déguisés en musulmans, mais aussi leurs alliés intérieurs et extérieurs . Ce bloc réactionnaire cherche à faire tourner en arrière les roues de l’histoire en empêchant l’Égypte d’avancer sur la voie du progrès et de la prospérité. L’histoire de la nation égyptienne, tout du moins depuis Mohammed Ali, est un combat permanent contre l’impérialisme et ses alliés locaux avec des périodes de flux et de reflux, des avancées et des échecs. La tâche des révolutionnaires est de poursuivre ce formidable mouvement d’émancipation en s’appuyant sur la résistance ouvrière et paysanne, deux classes victimes plus que toutes les autres classes sociales de l’exploitation patronale et des grands propriétaires terriens. Ces classes opprimées et méprisées par l’ancien et le nouveau pouvoir constituent pourtant les deux seuls piliers solides d’un pont vers l’avenir et vers une société nouvelle.

belaali.com

 

[1] Karl Marx « le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte ». Éditions Sociales, page 69

[2] hebdo.ahram.org.eg


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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 12:55

Internet est-il un bide total ?

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leadimg

▪ Le monde actuel semble presqu’identique au monde des années 60 parce qu’il n’y a eu que peu d’innovations importantes depuis. Mais, vous empresserez-vous de répondre, et Internet, alors ? Hélas, la technologie électronique ne semble pas augmenter significativement la production de choses. Internet affecte notre qualité de vie de nombreuses manières, mais pas notre niveau de vie.

Internet était plus ou moins entièrement sur pied aux Etats-Unis en l’an 2000. Tout à coup, la connaissance du monde entier… et de toute l’histoire… était disponible. On pouvait accéder à l’information et trouver des réponses à la vitesse de la lumière. Les gens pouvaient collaborer à l’échelle mondiale, par-delà les frontières et les fuseaux horaires, innovant, créant, critiquant et élaborant de nouvelles idées d’une portée vertigineuse.

Dans les années 90, beaucoup de gens pensaient que cette hyperactivité électronique éliminerait les “limitations de vitesse” sur la croissance. Les analystes avertirent les investisseurs qu’ils pouvaient payer un prix presque infini pour les start-up Internet. La croissance serait rapide. Et elle ne nécessiterait pas de capital de départ.

Il est certain que beaucoup de Mercedes 500 circulant actuellement sur les autoroutes californiennes doivent leur existence à Internet. De nombreux entrepreneurs, développeurs et créateurs d’”applications” sont devenus très riches. Mais si on se base sur les taux de croissance, les salaires et les revenus des ménages, Internet ne semble pas avoir mené à une hausse générale de la prospérité.

Depuis 2000, les revenus des ménages américains ont en fait baissé. Idem pour les salaires. Et si l’on soustrait les dépenses gouvernementales et les revenus issus de la redistribution, on constate une croissance négligeable dans l’économie du secteur privé sur cette période. Le PIB moins les dépenses gouvernementales était de 9 314 milliards de dollars en 2001 et seulement 9 721 milliards de dollars en 2010. A ce rythme, le PIB doublerait en 167 ans. Par comparaison, il a doublé par deux fois entre 1929 et 1988.

Au cours des 20 dernières années, les 10% les plus riches de la population sont les seuls à avoir augmenté leur richesse. Tous les autres ont stagné… ou reculé. Au plus bas, parmi les populations les plus pauvres, les gens sont désormais plus pauvres qu’il y a 20 ans.

Qu’est-ce qui a mal tourné ?

▪ Pourquoi est-ce qu’Internet ne nous a pas rendu plus riches ?
Selon le Financial Times, le monde passe 300 millions de minutes par jour sur un seul jeu vidéo, Angry Birds. Des millions d’autres minutes sont consacrées à regarder des vidéos de chiots et de chatons. Les gens passent 700 milliards de minutes par mois sur Facebook. L’utilisateur lambda passe 15 heures et 33 minutes sur le site chaque mois.

Vous voyez l’idée. Inutile de compter sur le gouvernement pour vous faire perdre votre temps ; vous pouvez vous en charger vous-même !

Même lorsqu’on n’utilise pas Internet pour perdre son temps, on s’en sert rarement pour accroître le PIB. Au lieu de sortir faire des achats, on peut faire son shopping sur la Toile. On y trouve un choix bien plus vaste, généralement à des prix plus bas. On économise le temps et l’énergie nécessaires pour aller jusqu’au magasin. De la même manière, il est plus simple et plus pratique de se distraire. Au lieu d’aller dans un club de strip-tease, on peut regarder autant de films X qu’on le veut, confortablement installé chez soi.

Dans le secteur industriel aussi, Internet est principalement une technologie qui aide à réduire les coûts et augmenter l’efficacité. Il permet une meilleure gestion de la flotte pour les entreprises de transport. Il aide les commerçants à éviter des inventaires superflus. Il vous permet de gagner du temps et de l’énergie d’innombrables manières : vous pouvez réserver votre prochain voyage en ligne… lire des quantités de choses sans aller à la bibliothèque… envoyer des fichiers, des rapports et des graphiques très lourds simplement en appuyant sur un bouton. Ces choses rendent la vie plus fluide, et peut-être plus facile et plus agréable, mais elles n’augmentent pas le PIB de manière significative.

Internet ne peut pas créer de la croissance du PIB.

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 12:51

Une ONG tunisienne accuse des militants pro-islamistes de l'avoir attaquée

L'Association tunisienne de soutien des minorités, qui lutte contre l'antisémitisme et l'homophobie, a accusé mercredi une organisation controversée de militants proches des islamistes au pouvoir d'avoir vandalisé et cambriolé ses locaux.

voir le zoom : Le drapeau arc-en-cielLe drapeau arc-en-ciel
AFP/Archives - Wojtek Radwanski

L'Association tunisienne de soutien des minorités, qui lutte contre l'antisémitisme et l'homophobie, a accusé mercredi une organisation controversée de militants proches des islamistes au pouvoir d'avoir vandalisé et cambriolé ses locaux.

"Notre local a été vandalisé et cambriolé, nous venons de porter plainte. Nous savons très bien qui a fait ça, c'est la Ligue de protection de la révolution qui nous a menacés à plusieurs reprises", a déclaré à l'AFP Yamina Thabet, la présidente de l'assocation.

Elle a précisé que les sections de la Ligue dans les quartiers du Kram et de la Goulette (banlieue de Tunis) avaient mis en garde l'association, via le réseau social Facebook et oralement, contre des représailles à cause de l'organisation le 29 décembre d'une commémoration de la déportation des juifs tunisiens durant la Seconde guerre mondiale.

"Ils nous ont traités de sionistes, et d'autres choses que je n'ose pas répéter. Ils nous ont dit 'on v'a s'occuper de vous'", a ajouté Mme Thabet.

Selon elle, le ministre de l'Intérieur Ali Larayedh a promis de "se charger lui-même de l'affaire".

La Ligue de protection de la révolution, sorte de milice favorable aux islamistes d'Ennahda qui dirigent le gouvernement, est au coeur de plusieurs scandales.

Elle est accusée d'avoir attaqué en décembre les locaux du principal syndicat du pays, l'UGTT, et d'être responsable du meurtre en octobre d'un militant de l'opposition dans le sud du pays. De nombreux partis et ONG ont demandé la dissolution de cette organisation.

L'Association tunisienne de soutien des minorités est très active dans les domaines de la lutte contre l'antisémitisme et la reconnaissance des droits des homosexuels, alors que l'homosexualité est passible de trois ans de prison en Tunisie.

En décembre, cette ONG a porté plainte pour incitation à la haine contre un imam de la banlieue de Tunis, dont un prêche appelant à un génocide divin des juifs avait été diffusé à la télévision en direct le 30 novembre.

© 2013 AFP

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 20:43


Un monde arabe en turbulences
Par Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS L’ENA hors les murs


Au-delà des métaphores saisonnières, la réalité des faits résiste aux simplifications éventuellement plaisantes, mais peu convaincantes. L’enchevêtrement des événements est certes difficile à décrypter et aucun des processus sociaux et politiques en cours n'est linéaire. Si le mur de la peur est véritablement tombé au Moyen-Orient et si rien n'est désormais comme avant, il serait bien illusoire de penser que les formidables défis à relever puissent l'être rapidement. Nous sommes dans un moment de turbulences qui durera plusieurs années, une décennie peut-être.

Dans le cadre de ce bref exercice de mise en perspective, quatre observations peuvent être formulées quant aux paramètres qui nous semblent structurer le nouveau paysage politique arabe en tram d'émerger.

La première observation réside dans la confirmation de l'enracinement des Etats nations dans la région. Les États du Moyen-Orient ont, à tort, souvent été considérés comme des constructions artificielles issues des processus de colonisation-décolonisation. A contrario, les processus politiques de ces derniers mois confirment qu'au-delà des points communs qui existent dans les causes des soulèvements populaires, chaque construction nationale a réagi en fonction de sa propre histoire, de rapports de force spécifiques, de configurations ethniques, tribales ou confessionnelles particulières. Le panarabisme, incarné en son temps par le charismatique Gamal Abdel Nasser, est désormais dépassé. Cela signifie en d'autres termes qu'au-delà d'une aspiration générale à la mise en œuvre de processus de démocratisation, aucune des expériences nationales actuellement en cours n'est réductible à une autre.

La deuxième observation concerne l'islam politique. Nous avions constaté que ce dernier n'avait nulle part joué un rôle déterminant dans la première phase des processus de contestation. Les militants qui se revendiquaient de cette mouvance, souvent réprimés par les pouvoirs autocratiques en place, s'étaient, dans le meilleur des cas, rattachés à des mouvements dont ils n'étaient pas à l'initiative et qu'ils ne contrôlaient pas. La situation semble s'être considérablement modifiée depuis lors, notamment avec les victoires électorales sans appel des islamistes en Tunisie et en Égypte. Toutefois, il ne faut pas céder à une erreur de perspective qui ne rendrait pas compte de la complexité des situations. Outre que les courants se réclamant de l'islam politique sont très divers et que des lignes de fracture se cristallisent en leur sein – salafistes versus Frères musulmans par exemple -, les projets politiques portés par ces partis, encore mal définis, ne sont pas réductibles à ceux de leurs prédécesseurs au cours des décennies quatre-vingt ou quatre-vingt-dix. C'est en ce sens qu'il y a un échec de l'islam politique tel que défini à l'époque comme projet globalisant. Il est cependant aujourd'hui difficile d'apprécier les évolutions de ces mouvements : accepteront- ils le jeu des pratiques démocratiques ou céderont-ils aux tentations autoritaires, voire obscurantistes ? La réponse n'est pas donnée, mais il est impératif de se départir de ses lunettes occidentales pour tenter de saisir les dynamiques en cours.

Cette conviction ne signifie pas qu'il faille céder aux sirènes du relativisme, et le devoir de vigilance démocratique s'impose. Ainsi, certaines des décisions prises par les nouveaux dirigeants se revendiquant de la mouvance islamique sont des plaques sensibles de l'appréciation des processus en cours. La situation des femmes et des minorités est de celles-ci.

La troisième observation concerne révolution des rapports de force régionaux qui se dessine. Ce type de processus est évidemment toujours très lent, sauf dans le cas de réelles révolutions, mais il est néanmoins possible de discerner des tendances qui expliquent les divisions au sein de la Ligue des Etats arabes. Par une ruse de l'Histoire, des États comme l'Arabie saoudite et le Qatar tentent de se faire passer pour des parangons de vertus démocratiques et ont affirmé leur rôle à l'occasion des crises bahreïnies yéménite, libyenne ou syrienne. C'est au nom de la nécessaire mise à bas de régimes tyranniques que les deux monarchies pétrolières ont multiplié les initiatives politico-diplomatiques, voire militaires.

On peut toutefois concevoir que ce n'est pas la conversion au combat démocratique qui inspire les prises de position de Doha ou de Riyad. Profitant de la baisse d'influence du Caire et de Damas, il s'agit surtout pour ces monarchies pétrolières de s'affirmer comme des éléments structurants de l'ordre régional. Cela s'accompagne dans le même temps d'un appui financier, que l'on suppose important, aux partis qui se réclament de l'islam politique. Cette montée en puissance ne doit pas occulter le fait que des Etats comme l'Algérie, le Yémen ou l'Irak marquent leurs désaccords dans un jeu de concurrence assumé.

Dans ce mouvement de recomposition régionale, l'Iran génère aussi de forts clivages qui, contrairement à ce qui est fréquemment énoncé, ne sont pas réductibles à leur dimension religieuse. En ce sens, une des grilles de lecture couramment utilisée au cours des derniers mois privilégiant l'affrontement entre mondes chiite et sunnite n'est pas satisfaisante. La survalorisation du facteur religieux fait en effet bon compte de la primauté du facteur national et de la défense, parfois intransigeante, des intérêts nationaux qui restent de notre point de vue un élément structurant des rapports de force régionaux.

La Turquie enfin, bien que s'affirmant comme puissance régionale incontournable, n'en est pas moins à la peine, singulièrement dans le dossier syrien, ce qui montre aussi ses contradictions.

La quatrième observation enfin, concerne les réactions de ladite communauté internationale. Une fois de plus, cette dernière montre les limites de sa capacité à agir et sa relative impuissance. Le non-respect de la résolution 1973 du Conseil de sécurité sur la Libye a laissé des traces et induit ressentiment et amertume au sein de nombreux États. C'est bien sûr le cas de la Russie et de la Chine, mais aussi chez de nombreux pays émergents qui voient toujours avec méfiance les velléités interventionnistes des puissances occidentales. D'autant que la seule comparaison des crises bahreïnie, yéménite, libyenne ou syrienne confirme malheureusement le deux poids-deux mesures qui semble continuer à prévaloir dans la gestion chaotique du cours des relations internationales.

Au-delà de ces quelques remarques, qui indiquent les formidables défis que doivent affronter le Moyen-Orient et le Maghreb, il n'y a pas de raisons structurelles de douter de l'avenir de la région. Les profonds mouvements qui se déroulent sous nos yeux possèdent un immense potentiel positif et les sociétés continueront à s'affirmer malgré les difficultés que doivent affronter la mise en œuvre des processus de démocratisation.

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 20:39

Justice transitionnelle : Comment dépasser les haines et ressentiments pour parvenir à la démocratie ?

 

Kora Andrieu, philosophe, anciennement chargée de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, est désormais experte associée en droits de l’homme auprès du Bureau du Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’Homme en Tunisie. Elle vient de publier « La justice transitionnelle. De l’Afrique du Sud au Rwanda » (Folio Essais, 2012). Elle revient pour nous sur ce concept, qui est, dans les relations internationales, comme une « recette » devenue comme une norme qui s’appliquerait à tout pays sortant d’une dictature ou d’une guerre et aspirant à une vie politique et civique pacifiée. Comment et où cela s’opère-t-il ? Quels sont ses préalables et défis ? Entretien.


Qu’entendez-vous par « justice transitionnelle » ? Quelle est sa genèse ?

Je veux d’abord préciser que le terme « justice transitionnelle » n’est pas très satisfaisant, car c’est la traduction d’une expression anglaise, transitional justice. L’adaptation francophone est très contestée. Le ministère des Affaires étrangères suisse, par exemple, parle plutôt de « traitement du passé », mais c’est un peu trop bureaucratique à mon goût. Le problème avec « justice transitionnelle » c’est que cela comporte forcément l’idée d’une téléologie, portée par une formule. Le risque est aussi qu’on comprenne que c’est la justice qui est en transition, donc que l’on y voit une forme temporaire, éphémère et exceptionnelle du Juste, alors qu’il s’agit plutôt de la justice appliquée au contexte particulier des transitions.

Le terme lui-même est né dans le contexte de la fin de la Guerre Froide et de la « troisième vague » démocratique, et il a connu sa première mise en pratique avec la chute des dictatures militaires d’Amérique latine en Argentine et au Chili. Une série de conférences et de sommets internationaux véhicule rapidement ses présupposés fondamentaux et crée ainsi un « cercle » d’initiés, dont l’objectif est de mieux thématiser les différents enjeux moraux, politiques et légaux des transitions démocratiques : que faire des anciens bourreaux ? Comment équilibrer le besoin de justice des victimes avec la nécessité de maintenir l’ordre et la stabilité politique ? Comment promouvoir la réconciliation et commémorer le passé sans diviser la société ?

On voit que la justice transitionnelle mélange des nécessités d’ordre éthique (justice, vérité, reconnaissance) et politique (démocratisation, pacification, réconciliation). L’idée est que les deux se renforcent mutuellement : par exemple, il est attendu que la reconnaissance des responsabilités dans les crimes du passé renforcera la confiance des citoyens envers leurs institutions et donc aussi, à terme, consolidera la démocratie. Pour faire tenir ensemble ces différents impératifs, la justice transitionnelle est aussi une justice de transaction, de compromis. Ce n’est pas une justice pour un monde idéal, mais pour une justice qui opère dans un monde fondamentalement fragile et imparfait.

Sur cette assise théorique et forte de ces premières applications dans le cône sud-américain, la justice transitionnelle a connu un parcours rapide et presque fulgurant. En l’espace de quelques années, elle est devenue une expertise internationalement reconnue, un nouveau domaine de recherche très dynamique et entretenu par un réseau de « professionnels » de la transition. Ainsi peut-on aujourd’hui se procurer des « manuels » de justice transitionnelle, qui recensent les meilleurs outils utilisables par les sociétés sortant d’un conflit pour les mener à la paix et à la démocratie. Différents journaux sont consacrés au sujet, ainsi que des centres de recherche indépendants comme l’International Center for Transitional Justice. La justice transitionnelle est devenue une constante dans l’approche de l’ONU lors des situations de post-conflit, ou après la chute des dictatures du monde arabe.

Cette systématisation n’est pas sans défauts, bien sûr. Car en établissant certains rapports de causalité rarement remis en question (par exemple : « la vérité permet la réconciliation » ; ou « la justice garantit la paix »), la justice transitionnelle a prétendu au statut de science (la « transitologie ») applicable à toute société et à tout contexte de sortie de crise. Certains auteurs considèrent, d’une manière critique, qu’il s’agit là d’ « entrepreneurs » de mémoire, ou de « professionnels » de la démocratie qui cherchent à imposer leur modèle politique et social dans le monde entier. Pourtant, force est de constater que, loin des visées hégémoniques américaines, la justice transitionnelle est d’abord née dans les pays du Sud.

Le développement de la justice transitionnelle est donc très conjoncturel. Il est lié à un moment constitué par la fin de la Guerre Froide, et il se fonde sur l’idée d’une « fin de l’histoire », comme le disait Fukuyama : la démocratie libérale apparait, normativement au moins, comme le meilleur régime. Elle constitue donc l’aboutissement quasi naturel des transitions politique dans ce monde de l’après-Guerre Froide. C’est encore le cas aujourd’hui, comme l’on montré les changements récents du monde arabe : quand un régime tombe, on attend naturellement qu’il soit remplacé par un régime ouvert et démocratique, pluriel et tolérant. L’inverse serait le signe d’une « transition ratée ».

La justice transitionnelle, c’est donc l’ensemble des mécanismes censés favoriser ce passage vers la démocratie en encourageant la confrontation au passé. L’idée forte en est que, pour qu’une société puisse parvenir à ce telos, à ce but qu’est la démocratie libérale, elle doit d’abord regarder son passé en face, se confronter aux violations passées, et assoir sur cette reconnaissance sa nouvelle légitimité. La justice transitionnelle applique les termes de la psychologie individuelle à celle des nations : les souffrances passées sous silence ou niées reviennent toujours nous hanter... Il y a donc aussi un aspect très préventif à la justice transitionnelle. C’est une manière d’avancer d’autant mieux que l’on sait de quoi le passé a été fait : pour tourner la page, encore faut-il savoir d’abord ce qu’il y a écrit sur cette page !

Comment dépasser les haines et ressentiments parfois très anciens, ancrés dans les mentalités, pour parvenir à la démocratie ? Quels instruments concrets sont disponibles ?

Vaste question ! A ce sujet, il est intéressant de constater déjà que la justice transitionnelle est fondamentalement optimiste, et transformationnelle. On est loin du pessimisme largement répandu après la Seconde Guerre mondiale, chez des auteurs comme Arendt, Jankelevitch ou Jaspers, pour qui le pardon et la réconciliation étaient de toutes façons impossibles, car la violence de masse est proprement impardonnable, dépasse les capacités humaines.

Au contraire, pour la justice transitionnelle, une série de « moyens » peuvent contribuer à cette « fin » qu’est la réconciliation et la pacification. Ces moyens sont divers : des procès internationaux, comme en ex-Yougoslavie, des rituels traditionnels et communautaires, comme en Ouganda ou au Rwanda, avec les gacaca, des programmes de réparation, comme au Maroc, des Commissions Vérité, comme en Afrique du Sud ou en Allemagne de l’Est… Le point commun de toutes ces expériences, c’est de nous inviter à regarder le passé en face.

Selon le droit international et l’ONU, quatre volets, correspondant chacun à des droits et à des mécanismes particuliers, existent et doivent être combinés en chaque situation : la « redevabilité » (procès nationaux, internationaux, hybrides ou « justice traditionnelle ») ; la vérité (commissions Vérité et Réconciliation, ouverture des archives, mise en récit du passé, identification du sort des disparus) ; les réparations (distribution d’avantages matériels et symboliques aux victimes, restitution des biens spoliés, construction de monuments, lois mémorielles, réformes des programmes scolaires, programmes de développement communautaires) ; et la garantie de non répétition (réforme du système de sécurité et du système judiciaire, assainissement de l’administration, « lustration »).

Théoriquement, ces quatre éléments sont indissociables, inséparables : pas de vérité sans réparations, pas de procès sans réformes institutionnelles, etc. Mais dans la pratique, cela n’a pas toujours été le cas. En Afrique du Sud, il y a eu beaucoup de vérité, mais peu de justice au sens pénal. Au Maroc, il y a eu beaucoup de réparations, mais une vérité limitée et pas (encore) de justice. Je dis « pas encore », car on peut aussi considérer qu’il y a un effet déclencheur : la mise en œuvre d’un programme de réparation, seul, peut susciter la création d’une Commission Vérité, ne serait-ce que pour des raisons pratiques (savoir qui sont les victimes bénéficiaires, par exemple). Et cette Commission pourrait ensuite recommander la tenue de procès. C’est un cercle vertueux, en théorie en tout cas. Mais au vu de ces compromis, certains ont qualifié la justice transitionnelle de justice « transactionnelle », considérant qu’elle n’était qu’un calcul pragmatique, une manière de calmer les attentes des victimes, voire même un « outil marketing » pour le pouvoir en place. En réalité, ce pragmatisme révèle simplement la complexité des contextes transitionnels. Dans la plupart des sociétés en transition, il est matériellement impossible de juger tout le monde : la seule réponse pénale n’est donc pas adéquate, et il faut penser des alternatives qui ne renforcent pas, pour autant, l’impunité, comme les processus « traditionnels » de justice mobilisés en Ouganda ou au Rwanda. La justice transitionnelle se joue, précisément, dans l’invention de ces alternatives. Mais dans le fond, tous ces mécanismes ont en commun d’être à la fois des instruments de justice et de reconnaissance, centrés sur les victimes.

Cette idée de culture démocratique passe-t-elle en priorité par le développement économique ? Ou, à l’inverse, le développement économique ne peut-il se faire que dans un contexte pacifié et démocratique ?

L’aspect économique est essentiel à la réussite de la justice transitionnelle, et il a souvent été négligé en raison d’une tendance générale du mouvement des droits de l’homme qui, depuis la Guerre Froide, a privilégié la dénonciation des violations des droits civils et politiques, aux dépens des droits économiques, sociaux et culturels. Les deux sont pourtant indissociables, et cette tendance commence enfin à s’inverser. Dans le contexte des révolutions arabes, où la corruption était véritablement au cœur des revendications des manifestants, la justice transitionnelle a élargi son mandat pour y inclure les crimes économiques : ainsi Moubarak a-t-il été jugé à la fois pour l’assassinat des manifestants de la place Tahrir et pour la corruption de son régime. En Tunisie, une commission d’enquête a été mise en place spécifiquement pour les crimes économiques.

En effet, les conflits contemporains ont toujours des causes économiques profondes : discriminations dans l’accès au terre ; tensions autour des ressources ; spoliations. Et de même, les régimes dictatoriaux reposent sur des violations des droits socio-économiques, la corruption, le vol des ressources du pays. Il est essentiel que la justice transitionnelle affronte aussi cet héritage de violence structurelle. Les exemples sont nombreux de pays où, faute d’avoir intégré cet élément économique, la justice transitionnelle a eu un bilan mitigé. Pourquoi, par exemple, l’Afrique du Sud, qui fait figure de modèle, est-elle encore l’une des sociétés les plus violentes et inégalitaires du monde ?

Pour combler ces lacunes le volet économique peut être intégré de plusieurs manières dans la justice transitionnelle. D’abord sous la forme des réparations, qui constituent la question peut-être la plus problématique, parce qu’elle peut engendrer une concurrence des victimes et créer des frustrations, et parce qu’il sera toujours impossible de réparer le tort subi (quel prix donner à la mort d’un proche ou à la perte d’un membre ?). Il peut aussi être insultant de penser qu’une fois la transaction faite, tout est réglé, tout est payé, on en parle plus. Au Maroc, il y a eu un grand programme de réparations, mais dans la mesure où la révélation de la vérité a été limitée, certains ont dit qu’il avait, en grande partie, servi à acheter le silence des victimes. Il est très fréquent, du coup, que les victimes refusent les réparations financières qu’on leur offre, comme les mères de la Place de Mai, en Argentine, qui le font sans relâches depuis des années.

Pourtant, les réparations demeurent une revendication importante des victimes, et correspondent à un droit de l’homme fondamental. Car elles sont la seule dimension concrète et immédiate de la justice transitionnelle, celle qui peut avoir un impact tangible sur la vie des victimes. La réconciliation, la démocratie ou la paix sont des beaux idéaux, mais ils se jouent sur des générations : mais que fait-on, tout de suite, pour améliorer le quotidien des victimes ? C’est une question qui se pose tous les jours, en Tunisie, notamment. Mais à plus long terme, les programmes de réparations doivent permettre de créer des « capacités », donc faire sortir de la condition de victime pour créer des agents, des acteurs à part entière de la vie politique et économique. Dans mon ouvrage, j’analyse ce rapport entre justice transitionnelle, justice économique et démocratisation à travers la notion de « capabilité » développée par Amartya Sen. Selon celle-ci, le développement n’est plus compris dans un sens seulement économique, mais comme le fait de donner aux individus les capacités d’exercer leur liberté, ce qui n’est pas seulement une question financière, mais aussi une question de soin, d’éducation, de liberté. Il s’agit moins d’augmenter les ressources dont les individus disposent, que de donner à chacun les moyens de mener une vie autonome, et d’étendre les libertés réelles dont les individus peuvent jouir. Cette conception du développement met l’accent sur l’indivisibilité des droits de l’homme : pas de droits politiques sans droits économiques, ni de croissance sans participation démocratique.

Fondamentalement, les programmes de développement et les processus de justice transitionnelle partagent de nombreux points communs. Chacun doit faire face à une forme similaire de vulnérabilité. De nombreuses études soulignent en effet que l’un des effets premiers de la violence est une incapacité à agir et à prendre activement part à la vie publique. Les personnes ayant survécu à des violations graves des droits de l’homme continuent longtemps à vivre dans la peur et l’insécurité permanente, et ce sentiment peut rapidement s’étendre à leur entourage, même si celui-ci n’a pas directement fait l’expérience de la violence. Les effets à long terme de la dictature et de la violence civile seraient donc à chercher dans un certain repli sur la sphère privé, un recul de l’activité associative, une fragmentation sociale. La démocratie est impossible dans un tel contexte, et cela affecte en retour le potentiel du développement économique. Je pense que les objectifs de la justice transitionnelle et du développement se rejoignent ici : tous deux visent à autonomiser les victimes de la violence et de la pauvreté, à rétablir leurs capabilités – bref : à en faire des agents.





Justice transitionnelle : quels défis ?

 

Kora Andrieu, philosophe, anciennement chargée de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, est désormais experte associée en droits de l’homme auprès du Bureau du Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’Homme en Tunisie. Elle vient de publier « La justice transitionnelle. De l’Afrique du Sud au Rwanda » (Folio Essais, 2012). Après être nous avoir défini le concept et sa genèse dans un premier entretien, elle nous explique dans quel cas la justice transitionnelle a été appliquée, ses effets pervers et ses défis.


Existe-t-il des pays où la justice transitionnelle a rencontré les effets escomptés ? Ou finalement la justice transitionnelle ne nécessite-t-elle pas trop de compromis pour réellement réparer les dommages ?

C’est une question difficile, de savoir si la justice transitionnelle « fonctionne ». D’abord parce qu’il s’agit quand même de justice, et que celle-ci, par définition, et en tant notamment qu’elle est une vertu, ne se mesure pas… Pourtant, et en partie sous la pression des bailleurs de fonds, les tentatives se multiplie dans le « milieu » pour évaluer son impact, mesurer sa réussite, voire construire un « indicateur » de transition réussie. Mais cela pose des enjeux considérables. Sur combien d’années est-ce qu’on mesure ? 5 ans, 10 ans, 15 ans ? Considère-t-on que l’Afrique du Sud ou l’Argentine, par exemple, ont fini leur transition ? Et, surtout, même si on estime que la transition démocratique est réussie, comment savoir si c’est seulement grâce au processus de justice transitionnelle, sous l’effet d’une commission vérité seulement ? Comme vous l’avez dit, les facteurs économiques jouent aussi un rôle très important dans la démocratisation, mais on peut aussi ajouter la formation d’une culture, d’un habitus démocratique, l’ouverture du pays à l’extérieur, etc.

Par ailleurs, dans de nombreux cas, rouvrir le dossier du passé peut raviver de vieilles rancœurs, susciter des tensions, et s’avérer contraire, dans l’immédiat en tout cas, à la paix. Pensez à la France d’après la Deuxième Guerre mondiale, et le temps qu’il a fallu pour que l’on aborde franchement la question de la collaboration. D’ailleurs, on a longtemps considéré que les nations étaient construites sur l’oubli : c’était l’idée de Nietzsche ou de Renan, notamment. Le cas de l’Espagne est aussi intéressant : c’est un modèle de transition démocratique réussie, mais qui s’est effectuée, dans l’immédiat en tout cas, au prix d’un « pacte d’oubli » et d’une amnistie généralisée. Cela a beaucoup changé. On le voit dans le contexte des révolutions arabes, où très tôt la demande d’une confrontation au passé a émergé. C’est presque devenu un réflexe : il faut traiter le passé. Les archives, par exemple, sont vite devenues un enjeu politique en Egypte ou en Tunisie. Il y a aujourd’hui une très forte demande de la société civile pour la mise en place d’une justice transitionnelle, et elle est considérée comme un outil pour permettre la démocratie.

Pour autant, il ne faut pas trop en attendre. C’est une mauvaise compréhension que de faire de la justice transitionnelle une recette immédiate pour établir la démocratie ici et maintenant. Plus modestement, ce que la justice transitionnelle peut faire, c’est de rétablir la confiance, à la fois des citoyens envers les institutions et des citoyens entre eux, et de permettre la reconnaissance des souffrances et des violences. Dans les deux cas, la dimension rituelle et symbolique est fondamentale. La justice transitionnelle a une fonction très normative : dans des contextes où toutes les valeurs ont été inversées, elle sert, aussi, à rétablir du sens.

Si l’on parvient à la confiance et la reconnaissance, c’est déjà beaucoup. La démocratie et la réconciliation peuvent être des buts de la justice transitionnelle, mais ce sont des buts finaux, qui sont amenés par une multitude d’autres facteurs. Et ils se mesurent en générations plus qu’en années. Cette dimension temporelle est importante, car on a tendance à être impatient aujourd’hui dans ces processus : là encore, l’après-révolution arabe est révélateur. On a parfois l’impression que la communauté internationale attend que ces sociétés se démocratisent entièrement du jour au lendemain, en oubliant le temps qu’il a fallu à la France et aux Etats-Unis pour y arriver !

De manière générale, faut être prudent quant à l’idée de « modèles ». C’est très fréquent, dans le milieu de la justice transitionnelle, de faire référence à cette idée. Par exemple, le Maroc prétend pouvoir servir de modèle à la Tunisie ; la Tunisie aussi joue le rôle de « leader » pour les autres pays des révoltes arabes, notamment l’Egypte, et s’inspire beaucoup des transitions de l’Europe de l’Est… Longtemps, c’est l’Afrique du Sud qui servait de modèle, et qui sert encore, notamment en Côte d’Ivoire. Mais même la Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine est critiquée. On dit qu’elle n’a pas su écouter toutes les victimes, qu’elle leur a imposé le pardon, que les réparations ont été insuffisantes… Cette circulation des pratiques et des normes est passionnante à observer, mais il faut bien garder en tête que chaque contexte est unique, et qu’on évolue dans des situations fondamentalement imparfaites.

La Tunisie a fait le souhait depuis le printemps arabe de mettre en place des instruments à des fins de justice transitionnelle. Comment cela se traduit-il ? Quels effets peut-on en attendre pour le pays ?

En Tunisie, la justice transitionnelle a surgit très tôt, avant même la chute du régime, puisque la décision de créer deux commission d’enquêtes a été prise avant même le départ de Ben Ali. Il semble y avoir une réelle volonté politique de traiter le passé, mais c’est aussi un sujet très contentieux, qui risque à tout moment d’être instrumentalisé politiquement. Plusieurs mesures ont été prises en parallèle : des procès militaires contre certains responsables des crimes de l’ancien régime, des programmes de réparation pour les martyrs et blessés de la révolution, l’assainissement de certaines administrations (justice, police, médias…). Cela a parfois été fait dans la précipitation, et pas toujours de façon cohérente. Les procès des anciens dignitaires en particulier sont critiqués, car ils n’ont pas été l’occasion de réellement révéler le fonctionnement du régime de Ben Ali, ou de promouvoir une forme de réconciliation. Les Tunisiens attendent encore leur Nuremberg…

Je pense que si la justice transitionnelle est à ce point un enjeu politique, c’est aussi parce que le parti au pouvoir, Ehnnahda, représente une catégorie de victimes, car beaucoup sont d’anciens prisonniers politiques. Quand ils ont émis l’idée de s’attribuer des réparations, cela a provoqué un tollé général, surtout quand on voit le contexte économique du pays… On risque d’observer, ainsi, une sorte de « concurrence des victimes », une opposition et une fragmentation du processus en différentes catégories : les victimes islamistes, les victimes gauchistes, les victimes de la révolution, les victimes de Barraket Essahel, les victimes de la révolte du bassin minier de 2008… Dépasser ces différences sera un enjeu central.

Ce qui fait l’originalité de la Tunisie, c’est aussi la création d’un Ministère de la justice transitionnelle, ce qui est totalement inédit. Ce Ministère est là pour superviser le dialogue national sur la justice transitionnelle, qui a été ouvert en avril 2012. Des consultations ont été menées à travers tout le pays, pour écouter les voix des victimes, et recueillir les attentes de la société civile. Sur cette base, une loi va être bientôt soumise à l’Assemblée nationale constituante. Elle prévoit notamment la création d’une « Commission Vérité et Dignité » qui enquêtera sur toutes les violations des droits de l’homme commises depuis 1955. Le titre donné est intéressant, et révélateur d’une volonté de prendre en compte la dimension sociale et économique, si centrale dans les revendications du printemps arabe. Car ces révolutions se sont faites au nom de la dignité, comprise d’abord en ce sens social et économique. Si la justice transitionnelle se fait au détriment de ces droits-là, elle sera vouée à l’échec. En même temps, intégrer les violations des droits sociaux et économiques posera des enjeux considérables, notamment parce que cela va considérablement étendre la définition des « victimes », et risque de rendre le processus impraticable.

Ce qu’on peut attendre de ces instruments, c’est, à nouveau, de rétablir la confiance des Tunisiens envers leurs institutions, et de reconnaitre les violations passées. A terme, cela pourra contribuer à une forme de réconciliation, et au rétablissement de la règle du droit. Quand je dis « réconciliation » ici, c’est à la fois au sens institutionnel, mais aussi, en Tunisie, au sens régional : il sera fondamental de reconnaitre la division du pays, entre la côte (Tunis, Sahel), et les régions marginalisées de l’intérieur (Sidi Bouzid, Gafsa, Kasserine…), et de comprendre la manière dont cette division et cette marginalisation ont, aussi, été le fruit d’une volonté politique. Des réparations collectives pour ces régions, notamment sous la forme de programme de développement communautaire, pourraient être ainsi envisagées.

Quels défis se posent à la justice transitionnelle pour améliorer son mécanisme ou éviter ses effets pervers ?

Les défis sont immenses et les ambitions sont grandes. Souvent, on demande à la justice transitionnelle d’accomplir énormément : guérir les victimes, réconcilier la société, réécrire la mémoire collective, juger tous les responsables… Il est inévitable que cela engendre des déceptions, des frustrations. La réconciliation se mesure sur des générations. Les victimes ne peuvent pas « guérir ». La mémoire d’une nation se construit lentement. Il est difficile, et long, de juger chacun des responsables. Je dirai donc qu’il faut être modeste, et toujours considérer les particularités de chaque contexte pour éviter toute solution « clé en main ».

Concernant les obstacles, je dirai que le plus important, c’est l’instrumentalisation politique. Les sociétés en transition sont des sociétés fragiles, en proie à des tensions profondes, et la tentation peut être grande d’utiliser les outils de la justice transitionnelle pour renforcer la légitimité du pouvoir en place, ou pour mettre en avant les souffrances d’une seule catégorie de victimes, aux dépens des autres. Ainsi, beaucoup ont reproché à l’Instance Equité et Réconciliation marocaine d’avoir été un moyen pour le roi de redorer son image, sans réellement rendre justice pour les victimes, puisqu’aucun procès n’a eu lieu et que les responsabilités n’ont pas été établies. En Russie également, une Commission Vérité a été créée, mais elle réécrit l’histoire du passé d’une manière totalement favorable au pouvoir, sans reconnaitre les violations des droits de l’homme de l’ère soviétique !

Pour éviter ce type d’usages politiques, la société civile doit rester très vigilante, et les droits de l’homme doivent être au cœur de la justice transitionnelle. Il faut renforcer cette dimension juridique pour éviter l’accaparement politique. La justice transitionnelle correspond à quatre droits de l’homme fondamentaux, et internationalement reconnus : le droit à un recours efficace, le droit à la vérité, le droit aux réparations, et le droit aux garanties de non-récurrence.

Cela étant dit, on ne pourra jamais évacuer totalement la dimension politique. Car si celle-ci n’est pas une forme amoindrie de justice, elle n’en reste pas moins une forme particulière, appliquée dans des contextes difficiles, où l’on sera toujours obligé de faire certains choix. Par exemple, c’est face à l’impossibilité, dans les contextes transitionnels, de juger effectivement tous les responsables des violations passées, que s’est développé le mécanisme des « commissions vérité », qui reposent sur une forme alternative, non pénale, de la justice. On parle alors de « justice reconstructive » : dévoiler la vérité et réintégrer, plutôt que punir, les coupables pour refonder le tissu social et permettre la réconciliation.

Le cas de l’Afrique du Sud est révélateur de ce pragmatisme politique : il ne faut pas oublier que c’était pour des raisons d’abord d’ordre politique que la Commission Vérité et Réconciliation a été mise en place. Desmond Tutu et Nelson Mandela savaient bien qu’ils ne pourraient pas juger tous les membres du parti pro-apartheid, et tenir un nouveau Nuremberg. Les conséquences politiques et économiques auraient été désastreuses (retrait des investisseurs, fuite des capitaux, perte d’expertise…). Le « pardon » et la « réconciliation » étaient donc bien, par-delà les nobles idéaux religieux et communautaires, des impératifs aussi politiques.

Au vu de ces possibles instrumentalisations, certains experts ont critiqué la justice transitionnelle elle-même, considérant qu’elle était une forme partisane de justice, une manière de déguiser l’impunité et de contenir le mécontentement populaire en période d’instabilité politique en ayant l’air, au moins, de « faire quelque chose » pour les victimes. Certains parlent même de « justice d’exception », ou de « justice transactionnelle ». Si cette critique est infondée, il faut bien reconnaitre que cette possibilité d’instrumentalisation rappelle en tout cas les experts de la justice transitionnelle à leurs propres limites : en l’absence de toute volonté démocratique, leurs outils risquent fort d’être utilisés pour des fins bien différentes des leurs.

Je pense que c’est justement en déchargeant la justice transitionnelle de trop grandes attentes (guérir les victimes, réconcilier les peuples, construire la démocratie…) qu’on la préservera contre toute tentative de l’utiliser politiquement, et qu’on en fera ce qu’elle doit réellement être : un processus de justice centré sur la reconnaissance des victimes et sur la réaffirmation de leurs droits fondamentaux et qui constitue, à ce seul titre, un premier pas vers la démocratie.

 

 


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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 13:18

Israël-Iran: la guerre asymétrique (1/4)

Premier conflit armé entre Israël et un état musulman non arabe, la guerre Israël-Iran tendrait à étendre les hostilités vers la zone inflammable des pétromonarchies du golfe arabo-persique (...)

 
 

Le délai de latence observé par les Etats-Unis à l’égard de l’Iran, en raison de la campagne présidentielle américaine et de la vacance du pouvoir en Arabie saoudite pour cause de maladie du Roi et de son ministre des Affaires étrangères, Saoud Al Faysal, prend fin avec la reconduction du mandat de Barack Obama et son discours sur l’Etat de l’Union le 21 janvier 2013, déblayant ainsi la voie à une possible épreuve de force entre le duo israélo américain et la République islamique iranienne.

La première confrontation entre l’Etat hébreu et un état musulman non arabe.

Une guerre entre Israël et l’Iran constituerait la première confrontation entre l’Etat hébreu et un pays non arabe, depuis l’auto proclamation de son indépendance, en 1948, il y a 64 ans.

Premier conflit armé entre Israël et un état musulman non arabe, la guerre Israël-Iran tendrait à étendre les hostilités vers la zone inflammable des pétromonarchies du golfe arabo-persique, bien au-delà de la zone traditionnelle du champ de bataille constitué par les pays bordant le bassin historique de la Palestine du mandat britannique (Egypte, Jordanie, Liban, Syrie et Palestine).

Si elle devait avoir lieu, elle traduirait un retournement stratégique de tendance, mettant aux prises, à fronts renversés, les deux anciens alliés de la guerre froide, l’Iran et Israël, et placerait en délicate posture l’Islam atlantiste, les régimes néo-islamistes du «printemps arabes», l’Egypte, La Tunisie et la Libye, de même que la Turquie et leurs alliés pétro monarchiques pro américains, comme en a témoigné la dernière opération israélienne contre Gaza, en novembre 2012.
Dans la période post indépendance des pays arabes, dans la foulée de la fin de la IIme Guerre mondiale (1939-1945), l’Iran impériale et Israël avaient noué, de concert avec la Turquie, deuxième pays musulman non arabe du Moyen Orient, une alliance de revers en vue de prendre en tenaille le Monde arabe et brider ses pulsions nationalistes, particulièrement sur la question palestinienne.

La rupture de l’alliance stratégique israélo-iranienne est intervenue à la chute de la dynastie Pahlévi, en Février 1979, et la signature un mois plus tard du Traité de paix de Washington entre Israël et l’Egypte, le 25 mars 1979, entraînant la neutralisation militaire de l’Egypte et son exfiltration du champ de bataille, parallèlement à la promotion concomitante de l’Iran Khomeyniste au rang de porte étendard de la cause palestinienne.

Un deuxième infléchissement des termes du conflit israélo-arabe est survenu lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), qui a constitué la première alliance militaire objective entre Israël, l’Egypte et les pétromonarchies arabes, en superposition à la première guerre Nord-sud par la réalisation de l’Union sacrée des consommateurs de pétrole contre l’un de leurs principaux fournisseurs du sud, en l’occurrence l’Irak de Saddam Hussein. Un exploit financé de surcroît, faut-il le souligner, avec les deniers arabes.

L’accession de l’Iran au rang de «puissance du seuil nucléaire», en dépit d’un embargo de trente ans doublé d’une guerre de près de dix ans imposée à l’Iran par Irak interposé, a suscité l’admiration de larges fractions de l’opinion de l’hémisphère sud, qui ont vu dans cet exploit technologique incontestable la preuve parfaite d’une politique d’indépendance, en ce qu’elle a débouché sur la possibilité pour l’Iran de se doter d’une dissuasion militaire en même temps que de maintenir son rôle de fer de lance de la révolution islamique.
Dans une zone de soumission à l’ordre israélo américain, le cas iranien est devenu de ce fait un cas d’école, une référence en la matière, et, l’Iran, depuis lors, est devenu le point de mire d’Israël, sa bête noire, dans la foulée de la destruction de l’Irak, en 2003.

Le primat d’Israël

Le primat d’Israël conditionne le récit médiatique occidental et obère la crédibilité de sa démarche, en ce qu’elle révèle une distorsion de comportement des pays occidentaux face aux puissances nucléaires. Les Etats-Unis et l´Union européenne contrôlent 90% de l´information de la planète et sur les 300 principales agences de presse, 144 ont leur siège aux Etats-Unis, 80 en Europe et 49 au Japon. Les pays pauvres, où vit 75% de l´humanité, possèdent 30% des médias du monde (1).

Unique puissance nucléaire du Moyen-Orient, Israël a ainsi constamment bénéficié de la coopération active des États occidentaux, membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis, France, Grande-Bretagne), pour se doter de l‘arme atomique, bien que non adhérent au Traité de Non-Prolifération. Il en est de même de l’Inde et du Pakistan, deux puissances nucléaires asiatiques antagonistes, qui bénéficient néanmoins d’une forte coopération nucléaire de la part des États-Unis et de la France en dépit de leur non ratification du traité de non-prolifération nucléaire.

L’argumentaire occidental gagnerait donc en crédit si la même rigueur juridique était observée à l’égard de tous les autres protagonistes du dossier nucléaire, au point que la Chine et la Russie, les principaux alliés de l’Iran, se sont dotées d’une structure de contestation du leadership occidental à travers l’organisation de coopération dite «le groupe de Shanghai», pour en faire une OPEP nucléaire regroupant les anciens chefs de file du camp marxiste (Chine et Russie), ainsi que les Républiques musulmanes d’Asie centrale, avec l’Iran en tant qu’observateur.

L’Iran apparaît ainsi du fait de la pression israélienne, relayée par ses alliés européens notamment la France, comme une épreuve militaire et diplomatique d‘importance. Mais la focalisation du débat sur le nucléaire iranien pourrait contrarier l’approche binaire de la diplomatie américaine, visant la promotion d’un règlement négocié du conflit israélo-palestinien parallèlement à une neutralisation de l’Iran, à défaut d’une normalisation des relations irano américaines, en vue de se dégager du bourbier afghan.

La croisade israélienne contre l’Iran est double: écarter une éventuelle menace iranienne et se soustraire à ses engagements internationaux concernant le règlement de la question palestinienne. Comparable par son intensité à la campagne de mobilisation contre l’Irak, cette offensive militaro médiatique israélienne, en reléguant au second plan le règlement du conflit israélo-palestinien, viserait, d’une manière sous-jacente, à acclimater l’opinion internationale au fait accompli de l’annexion de la Palestine, à l’effet de restaurer le prestige israélien terni par ses échecs répétés tant contre le Liban, en 2006, que contre l’enclave palestinienne de Gaza en 2008-2009 et en 2012.

L’Iran, par effet d’aubaine, a acquis une stature de puissance régionale du fait de la politique erratique des États-Unis tant en Afghanistan qu’en Irak, où ses rivaux idéologiques, les radicaux taliban sunnites et le laïc baasiste irakien Saddam Hussein ont été éliminés par leur ancien protecteur américain. Il entend se faire reconnaître la place qu’il estime sienne dans le concert régional, qui était en fait sienne, dans la décennie 1970, lorsque les Américains avaient confié au Chah d’Iran un rôle de «super gendarme» dans le Golfe, en proie alors à la rébellion communiste du Dhofar (Sultanat d’Oman) et à la contestation nationaliste du «Front de Libération Nationale de la Péninsule Arabique» tant en Arabie saoudite qu’au Yémen que dans les Émirats pétroliers.

Dans cet esprit, l’Iran a réaffirmé son droit inaliénable au nucléaire et proposé une négociation globale avec le groupe de contact portant sur tous les aspects du contentieux qui l’oppose avec les pays occidentaux depuis trente-cinq ans, tant l’embargo qui frappe la République islamique, que les avoirs iraniens bloqués aux Etats-Unis, de l’ordre de plusieurs milliards de dollars, que le rôle régional de l’Iran, la coopération sécuritaire en Irak et en Afghanistan.

Papier co-publié avec Golias Magazine numéros de Janvier 20132 et Février 2013.

 
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