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22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 14:11


Une vision très datée de la psychanalyse

Pour répondre au Nouvel Observateur du 19 avril 2012

Par Clotilde Leguil

 

Alors que le prochain congrès de l’Association Mondiale de Psychanalyse va tenter de tirer les conséquences des transformations de l’ordre symbolique au XXIe siècle qui n’est plus ce qu’il était, en s’interrogeant sur les changements que notre monde contemporain induit sur la cure elle-même, le Nouvel Observateur du 19 avril 2012 présente un dossier sous le titre « Faut-il brûler la psychanalyse ? » révélant, par-delà ce titre un peu moyenâgeux, une vision très années cinquante de la psychanalyse. A lire ce numéro, on pourrait croire que la psychanalyse en France en est restée à ce qu’elle était dans la société de l’après-guerre : une société où le féminisme, les revendications portant sur l’égalité des sexes et la libération sexuelle dont le mouvement de 68 s’est fait le messager, n’existaient pas encore, une société où chacun était bien à sa place, papa, maman, les enfants et les tontons et les tatas, une société où l’inconscient restait gouverné par le complexe d’Œdipe, où les sujets souffraient du trop d’autoritarisme de leurs pères, où les enfants n’avaient pas le droit à la parole à l’école, où on se faisait taper sur les doigts dès que l’on dérogeait au règlement, et où face à cet ordre du monde bien assuré de ses fondements, la psychanalyse pouvait représenter une libération.

Alors chers amis journalistes du Nouvel Observateur, sachez que les psychanalystes du XXIe siècle n’en sont pas restés là. La psychanalyse ne s’est pas coupée de la société, au contraire, elle ne cesse de se confronter aux nouvelles impasses produites par la civilisationhypermoderne occidentale.

Primo Analysants et analystes sommes avertis plus que quiconque de la réalité des changements de l’ordre symbolique. C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage qui vient de paraître, L’inconscient de papa et le nôtre, du psychanalyste Serge Cottet. Sous entendu, pour ceux qui ne l’avaient pas remarqué : notre  inconscient, et du même coup notre malaise et nos impasses existentielles, ne sont plus les mêmes que celles de nos papas et nos mamans, encore moins bien entendu de nos papys et mamies. La psychanalyse du XXIe siècle n’opère pas dans la même atmosphère que celle du temps de Freud, ni non plus que celle du temps de Lacan. Et nous analysants et analystes de cette nouvelle ère sommes là pour en témoigner.

Secundo Où avez-vous vu que pour les psychanalystes d’aujourd’hui l’homosexualité était une maladie ? Réveillez-vous ! Les homosexuels, quand ils le souhaitent, font des analyses, comme les hétérosexuels. Et leur symptômes ne sont pas nécessairement en rapport avec leur orientation sexuelle. D’ailleurs, on ne voit vraiment pas non plus en quoi le fait d’être homosexuel garantirait en aucune façon contre l’angoisse et les difficultés existentielles. Comme tout un chacun, ils peuvent avoir à souffrir des difficultés de leur vie amoureuse et sexuelle, professionnelle, familiale et désirer en parler avec un analyste. On devrait plutôt se demander si les neuroscientistes qui cherchent le gène de l’homosexualité ne considèrent pas qu’être homosexuel pourrait relever d’une anomalie génétique…

Tertio Qu’est-ce qui vous faire dire qu’aux Etats-Unis, le discours analytique apparaît périmé ? Judith Butler principale représentante des Gender’s Studies ne se prive pas de l’apport d’un Jacques Lacan, lorsqu’elle réinterprète son aphorisme selon lequel La Femme n’existe pas, pour interroger le trouble dans le genre. Et si la déconstruction du genre obéit à une logique différente de celle de la démarche lacanienne s’interrogeant sur la féminité et l’impossibilité de définir l’universel féminin, elle lui doit néanmoins quelque chose et s’en inspire à certains égards. Lacan n’a pas raté ce rendez-vous avec son temps et même a anticipé un rendez-vous à venir, celui avec une époque où la question de ce que veulent les femmes est devenu un des enjeux majeurs de la civilisation.

« Rendez-vous manqué avec la science »  finalement selon vous… Pourquoi ? car « les intégristes de l’inconscient continuent de refuser toute évaluation ». Que la psychanalyse se débatte avec les exigences scientistes actuelles, comme celle de l’évaluation quantitative, qui au demeurant semble faire beaucoup de dégâts dans le monde de l’entreprise (ce que vous n’ignorez pas en tant que journalistes), ne signifie pas pour autant qu’elle méconnaisse les enjeux de son époque. Résister à la déshumanisation et à la dissolution du sujet en refusant de se transformer en objet de la statistique, ce n’est pas ignorer le progrès, mais plutôt défendre une autre idée de l’humanité que celle de l’homme neuronal ou de l’homme être vivant comme les autres qui n’aurait plus rien à dire de sa propre destinée. C’est ne pas croire naïvement qu’une pilule ou un conditionnement pourra changer comme par magie notre compulsion à répéter dans notre existence ce qui pourtant nous fait souffrir. C’est croire que nous sommes à certains égards éthiquement responsables de notre existence et que nous pouvons donc y changer quelque chose. Quant aux questions que posent actuellement ce qu’on appelle la techno-maternité, soit toutes les nouvelles possibilités que la science offre aux femmes afin de répondre à leur désir d’enfant, elles sont au cœur des préoccupations des psychanalystes qui ne croient pas que les progrès scientifiques nous permettent de faire l’économie des conséquences psychiques et éthiques qui en découlent.

Si la science enjoint de traiter les angoisses, les phobies, les dépressions, les inhibitions, par la rééducation comportementale, la psychanalyse continue de conférer une valeur à la parole. Pour autant, la façon de parler de son intimité a été radicalement transformée, ce qui ne rend pas la cure plus aisée puisque la marchandisation de l’intime propre à notre civilisation a conduit en même temps à une perte de valeur de la parole elle-même. Les effets de l’interprétation ne peuvent plus se produire selon les mêmes modalités qu’au temps de Freud. C’est pourquoi les cures des sujets du XXIe siècle ne ressemblent que de très loin aux cures d’une Dora, d’un homme aux rats ou d’une jeune homosexuelle. Et peut-être même faut-il dire qu’elles sont aussi différentes des cures que Lacan et ses contemporains ont pu pratiquer.

Ainsi, se confronter aux modalités actuelles de la souffrance en continuant de croire dans les pouvoirs de la parole, à une époque où celle-ci est dévalorisée, ce n’est pas pour autant en être resté à l’inconscient de papa, au complexe d’Œdipe et à l’envie du pénis. Lacan au cours de son enseignement a dépassé cette première version de la psychanalyse, en montrant comment les difficultés que Freud avait lui-même rencontrées, autour de la question de l’angoisse ou de la féminité, devaient indiquer les points à partir desquels la psychanalyse devait avancer. Or, qui oserait dire que notre civilisation voyeuriste et exhibitionniste, ne suscite pas toujours plus d’angoisse et de malaise ? Est-il vraiment prouvé par l’évaluation dite scientifique que la parole n’a plus aucune valeur dès lors que l’on peut obtenir une image du cerveau de celui qui se plaint d’un symptôme ? Est-ce que, sous prétexte qu’il est possible d’être équipé d’une caméra pour filmer ses actes, les sujets du XXIe siècle se portent mieux et sont plus heureux ? Ne veut-on pas voir que les réponses par la technique au malaise des sujets contemporains sont aussi une forme d’abandon et de laisser-tomber ? L’aversion pour les fonctions de la parole, que Lacan avait diagnostiqué au sein du mouvement analytique lui-même, s’est étendue à toutes les sphères de la civilisation. Pour être éduqué, il vaudrait mieux être placé devant des écrans que de devoir écouter un Autre ; pour être soigné d’une dépression, il vaudrait mieux visionner des images sur un ordinateur en cochant des cases correspondant aux types d’émotions que l’on ressent que de parler à un Autre. Bref, toute parole est devenue suspecte au regard de l’exactitude de la science et des machines.

Alors pour finir, la psychanalyse, qui n’a certainement pas réponse à tout, qui a toujours travaillé sur ses échecs, réfléchi à ses difficultés et ses limites et qui ne vend pas ses résultats comme des produits industriels en quête de part de marché, la psychanalyse s’interroge sur la souffrance des sujets dans ce nouvel ordre symbolique qui n’est plus ce qu’il était et ne le redeviendra jamais. Les nouveaux modes d’addiction, la difficulté à arracher un sujet à sa jouissance qui le conduit à la haine de l’autre et à la destruction de lui-même, la fragilité de l’être et du désir dans un monde où on nous fait croire qu’il suffit de rechercher le plaisir, sans limite et sans jamais rencontrer l’Autre, pour être heureux, la solitude des individus soumis aux évaluations de leurs performances quotidiennes, ces nouvelles coordonnées de la condition humaine sont celles auxquelles les psychanalystes du XXIe siècle ont affaire. Alors oui, la psychanalyse est nécessaire pour ceux qui le désirent, car elle n’abandonne pas les êtres à leurs impulsions et à leurs folies. Elle croit encore que la parole a une valeur et que l’être humain peut parvenir à résister au tourbillon vertigineux des appels à la jouissance en retrouvant via le langage la possibilité d’exister en tant que sujet.

Etrange accusation d’intégrisme à l’égard de la psychanalyse de la part de ceux qui se demandent s’il faut « brûler » la psychanalyse. Y voir une référence assumée au régime qui a brûlé les livres de Freud n’est pas envisageable… Peut-être faut-il plutôt y voir une référence au Moyen Age qui brûlait ses sorcières ? Est-ce alors la présence importante des femmes dans le monde de la psychanalyse qui a inspiré au Nouvel Observateur ce titre peu nuancé… Que voulez-vous brûler ? Les livres, les analysants, les analystes ?… Ce n’est qu’une image, bien sûr, mais elle dit peut-être mieux que les articles du dossier le symptôme d’une époque qui ne croit plus dans la parole et préfère faire taire ceux et celles qui osent encore la défendre.

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