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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 13:06

Un instituteur tunisien en grève : "Je touche 350 euros par mois et le kilo de tomates coûte 1,20 euro !"

"Pour une réforme complète de l'éducation". Photo prise lors d'un rassemblement devant le siège de l'UGTT, mercredi 30 mai, à Tunis (crédit photo : UGTT). 
 
Pour la deuxième journée consécutive, les enseignants du primaire et les médecins de l’hôpital public en Tunisie sont en grève pour dénoncer leurs conditions de travail et demander des augmentations de salaires. Deux de nos Observateurs, l’un instituteur, l’autre médecin, expliquent ce qui ne tourne pas rond dans leur secteur.
 
La grève des enseignants et des médecins a duré du mercredi 30 au jeudi 31 mai dans plusieurs ville du pays. Elle a été lancée par la plus importante centrale syndicale du pays, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), un syndicat qui avait été à l’origine de la révolution tunisienne, en janvier 2011. Les enseignants réclament, notamment, une prime de rentrée scolaire et l’alignement de leur nombre d’heures travaillées sur celui des enseignants du secondaire. Les médecins demandent, quant à eux, une meilleure reconnaissance de leur statut et de leur travail de la part de l’État qui passerait par une refonte du système de primes, de meilleures infrastructures et plus de sécurité dans les hôpitaux.
 
La grogne sociale qui touche ces différents secteurs intervient alors que l’État et l’UGTT poursuivent depuis plusieurs jours d’âpres négociations autour de primes et de majorations salariales pour les fonctionnaires. Hier, la grève a été suivie à plus de 85 % par les enseignants et les médecins, selon les syndicats.
 
"Non à l'exploitation des professeurs". Photo prise lors d'un rassemblement devant le siège de l'UGTT, mercredi 30 mai, à Tunis (crédit photo : UGTT).
 
Les magistrats ont aussi fait grève, du mardi 29 au jeudi 31 mai. Leurs revendications ne touchent toutefois pas à leurs salaires puisqu'ils dénonçaient la récente révocation par le ministère de la Justice de 81 de leurs collègues soupçonnés de corruption sous le régime de l’ancien président Ben Ali. Parvenant finalement à un accord avec le gouvernement, ils ont suspendu leur mouvement ce jeudi.

"J’aurais besoin de toucher 500 euros au minimum pour vivre normalement"

Mohamed - qui souhaite conserver l'anonymat - est instituteur depuis 30 ans. Il enseigne à l’école publique de Sousse (nord-est) en classe de sixième.
 
 
Si je fais grève, c’est que l’État reste sourd face à nos revendications. Depuis la révolution, le coût de la vie a beaucoup augmenté mais nos salaires n’ont pas suivi. Personnellement, je gagne 700 dinars par mois [350 euros]. J’ai un loyer mensuel de 150 dinars [75 euros] et, en un an, le kilo de tomates est passé de 200 millimes [0,10 euro, sachant qu’un dinar équivaut à 1000 millimes] à 2,5 dinars [1,20 euro]. J’ai donc du mal à subvenir aux besoins de ma femme et de mon garçon qui est au collège. À l’heure actuelle, pour vivre moyennement, j’estime que j’aurais besoin de toucher 1000 dinars [500 euros] au minimum.
 
Il y a aussi de gros problèmes pédagogiques à l’école. Le niveau des élèves a commencé à baisser quand Ben Ali est arrivé au pouvoir en 1987. Les autorités ont alors fixé un taux de réussite à atteindre au baccalauréat. Par crainte d’être considérés comme incompétents, les professeurs ont donc pris l’habitude de gonfler les notes, au point que certains lycées présentent un taux de réussite de 98 %  [en avril dernier, le ministre de l’Éducation a déclaré, dans la presse tunisienne, que les taux de réussite ne seraient désormais plus fixés à l’avance, NDLR] !
 
"Le niveau des professeurs est aussi en cause"
 
Le niveau des professeurs est aussi en cause. Pour devenir instituteur, en 1982, j’ai dû passer un concours. Mais ces dernières années, il suffisait d’avoir son bac et d’avoir validé deux années à l’université pour enseigner à l’école. Alors, quand je vois que le gouvernement est revenu sur le récent accord passé avec l’UGTT, je me dis que les choses ne s’amélioreront pas tout de suite [le syndicat de l’enseignement primaire était parvenu, samedi dernier, à un accord avec le ministre de l’Éducation à propos de l’augmentation de la prime de rentrée, mais le gouvernement a refusé, lundi, de l’entériner, NDLR].
 
 
 
Photo prise lors d'un rassemblement devant le siège de l'UGTT, mercredi 30 mai, à Tunis (crédit photo : UGTT).
 

"Les familles des patients agressent physiquement les médecins pour exiger des soins"

Bessem Ben Ammar, 40 ans, est médecin urgentiste à l’hôpital public de Sfax (est). Il est médecin depuis 2001.
 
 
L’insécurité est le plus gros problème que connaît l’hôpital public. Que nous soyons médecin, infirmier ou radiologue, nous sommes régulièrement agressés par les patients et leur famille. Le plus souvent, les malades arrivent accompagnés de plusieurs membres de leur famille. Ces derniers viennent pour nous intimider et exiger que leur proche soit hospitalisé immédiatement [alors qu’il n’y a pas de lit disponible, NDLR] ou que leur femme ne soit examinée que par une femme urgentiste [alors que la nuit, par exemple, il n’y a pas de femme urgentiste à l’hôpital de Sfax].
 
Il y a quelques jours, des individus que l’on faisait patienter le temps qu’un médecin se libère sont allés trouver un interne qui prenait sa pose déjeuner pour l’obliger à recevoir leur fils. Ils l’ont forcé à sortir du restaurant et l’ont ramené dans son service en lui donnant des coups et des gifles. Tout ça pour un état grippal ! Et quand il y a des policiers à côté de l’hôpital, ils nous disent qu’ils ne peuvent pas intervenir car ils n’en n’ont pas reçu l’ordre de leur ministère.
 
Il faut aussi que l’État régularise le statut de certains employés. J’ai des collègues qui sont en contrat renouvelable [équivalent du CDD] depuis cinq, six ou sept ans et qui continuent de toucher 350 dinars par mois [175 euros]. Moi, avec 1000 dinars par mois [500 euros], je n’arrive pas à joindre les deux bouts !
 
 

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