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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 10:03

 

 

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Par Majed Halawi

Le règne de Zine Al Abidine Ben Ali ainsi que sa fin reflètent deux principes déterminants dans le comportement politique humain.  D’un côté, l’individu moyen tend à placer la sécurité avant la liberté.  De l’autre, l’injustice et la dépossession engendrent une intolérable dissonance dans le psyché humain que l’individu doit affronter, avant tout en en comprenant les causes et les remèdes possibles, puis en identifiant et éliminant les barrières spécifiques au changement, ou en les inscrivant dans un autre contexte (cf. Don Edward Beck et Christopher Cowan, Spiral Dynamics, pp. 6-7). Autrement dit, l’injustice et la dépossession engendrent l’aliénation, qui elle-même est un catalyseur pour un changement révolutionnaire.  Pour le dirigeant par conséquent c’est un perpétuel équilibre  entre ces deux principes.  Pour le dirigé, c’est une constante réévaluation des priorités.

Ben Ali est arrivé au pouvoir en 1987 pour succéder à un Habib Bourguiba diminué, el caudillo de la Tunisie, héros de l’indépendance et fondateur de l’Etat moderne. Les années depuis son ascension ont vu s’opérer des plus grandes transformations dans l’histoire de la politique contemporaine. La chute du Mur de Berlin conduisit à l’effondrement de l’Empire Soviétique et à la fin de la Guerre Froide. Pour beaucoup, ce fut le triomphe final de l’Ouest sur l’Est, un changement majeur vers un monde unipolaire caractérisé par l’hégémonie américaine. Comment expliquer autrement, arguaient les défenseurs de cette thèse, deux guerres du Golfe, à une décennie d’écart, où les Etats-Unis décidèrent unilatéralement de lâcher leurs bombes intelligentes sur un Irak très urbanisé et développé, le ramenant à un âge préindustriel ?  (cf. United Nations, Report to the Secretary General on Humanitarian Needs in Kuwait and Iraq in the immediate Post-Crisis Environment, 20 March 1991, p. 5).  L’Islam politisé, dans un processus entamé en 1978 par la révolution en Iran, redevint un acteur important sur la scène mondiale. Les attentats du 11 Septembre 2001 figèrent l’Islam et les Musulmans dans des clichés perçus comme étrangers, rétrogrades et gratuitement hostiles aux pouvoir, intérêts et valeurs occidentaux.

Proche de la Tunisie, l’Algérie a implosé en une guerre civile qui faillit engloutir son voisin, sinon tout le Maghreb. Deux décennies et quelques 200,000 morts plus tard, une fin totale de la violence n’est pas encore en vue. A l’Est, en Lybie, la Révolution Verte était en pleine ébullition. Kadhafi, agitateur politique toujours aussi enflammé, proclamait que les travailleurs étaient des “Partenaires et non des Salariés.” Il aura fallu des décennies avant que ne soient levés les embargos et le blocus aérien qui isolèrent la plupart des Libyens du reste du monde.

Par contre, Tunis se défaisait de son provincialisme, se réclamant de l’aura qui baignait Alger et Casablanca.  Les Journées Cinématographiques de Carthage, le Festival International de Carthage et d’autres manifestations culturelles continuaient à engendrer un sentiment de fierté et d’appartenance à un univers plus vaste et de déférence à un style de vie pluraliste.  La Tunisie devint un point d’ancrage de l’intégration Euro-méditerranéenne, une destination majeure pour l’investissement et le tourisme européens et une porte d’accès à l’Afrique Sub-saharienne. Les Tunisiens commençaient à oublier le malaise économique du crépuscule Bourguibien.  Le revenu réel semblait en constant accroissement.  La pauvreté semblait avoir été réduite à quelques poches rurales.  Avec une solide classe moyenne représentant 70% de la population, les politiciens et experts parlaient de la nature égalitaire de la société tunisienne et de son modèle de développement durable.  Les statistiques sur la parité faisaient l’envie de la plupart des pays.  Suite à la crise de la balance des paiements à la fin des années 80, la Tunisie maintint une stabilité macro-économique record et un progrès socio-économique remarquable, ou du moins, c’est ce que les indicateurs de la Banque Mondiale et d’autres agences multilatérales voulaient nous faire croire (cf. World Bank Operations Evaluation Department, Tunisia: Joint World Bank-Islamic Development Bank Country Assistance Evaluation).  Tout était calme sur le plan domestique, et si ce n’est d’opulence affichée, du moins un minimum. Les promesses non tenues de libéralisation politique étaient passées sous silence, à contrecœur. Que la société civile et les politiques parlementaires et électorales aient été asservies aux intérêts du parti au pouvoir, importait encore moins. Pour la plupart des Tunisiens, la vie était labas, alhamdullah.  Ben Ali était lavé de tous ses péchés.

Pourtant, alors que le nouveau millénaire avançait, il devenait clair que la société tunisienne était en train de réexaminer ses options et revoir ses priorités.  L’explication que je voudrais avancer ici réside dans la convergence de deux principaux facteurs. Une crise économique prolongée non seulement approfondit le fossé entre les riches et les démunis, mais aussi assombrit l’humeur ambiante et rendit la société inquiète pour son avenir. La montée des économies émergeantes de l’Asie de l’Est et de l’ancien bloc Soviétique menaçaient le rôle de la Tunisie en tant que pôle offshore d’industrie  légère.  Face à un environnement mondial plus compétitif, la Tunisie fut prise de court. Ni son infrastructure, sociale, physique ou autre, ni ses institutions politiques et civiles, n’étaient prêtes à relever le défi. Le rôle majeur de l’Union Européenne dans l’économie, pourvoyeur de plus de 67% de capitaux étrangers et de la majorité de son  revenu touristique, rendit le pays particulièrement vulnérable aux ondes de choc provenant du nord (ibid.).  Avec des protestations massives dans les rues d’Athènes, de Dublin, Londres, Paris et Rome, les Allemands se demandant si l’Allemagne «est en train de s’anéantir» et les Français si «la France est finie,» l’Europe n’était guère en position de venir à la rescousse, pas même tentée de fermer les yeux sur  une vague d’immigrés tunisiens débarquant sur ses côtes (cf. The Economist, “The Redistribution of Hope,” 18-31 décembre 2010). La saturation croissante de l’emploi dans les secteurs tertiaires et d’agriculture, et la faible capacité d’absorption du secteur industriel, mirent encore plus en évidence l’incapacité du pays à faire face au déferlement de jeunes et de diplômés qui chaque année rejoignent le marché du travail.

Alors que les plus chanceux parmi les demandeurs d’emploi devenaient les prolétaires dans les usines du pays, d’autres rejoignirent les rangs de ce qu’on appelle le semi-prolétariat de service, les chauffeurs de taxis, les concierges, les vendeurs ambulants, les recrues de gangs, etc., dont la connaissance de la rue, de ses opinions et ses allégeances  les rendaient particulièrement utiles à la machine politique du parti dirigeant (cf. Claude Dubar and Salim Nasr, Les Classes Sociales au Liban, 1976, pp. 177-8).  Cependant, la majorité était reléguée au rang de «citadin pauvre non classifié,» la foule sans visage, ou ce qu’on appelle en français le menu peuple, dont l’émergence et conditions de vie ne sont pas sans rappeler celles du sous-prolétariat défini avec prescience par Karl Marx dans Le Capital: A Critique of Political Economy.
Alors que la décennie tirait à sa fin, la société tunisienne, en phase de modernisation rapide, défiait de plus en plus ses institutions politiques.  Bouillonnant de la rage des dépossédés et des marginalisés, la jeunesse et les laissés-pour-compte étaient prêts pour la révolution.  L’exclusion progressive et les privations, aggravés par les divers processus de « modernisation, » tels que l’éducation et l’urbanisation, faussa leur rapport à l’Etat et à son autorité.  D’aucun étaient vaincus, d’autres  diminués, et la plupart aliénés.  Pour la société tunisienne en général, la modernisation sociale rapide créa de nouvelles demandes que les engagements sociaux, politiques et psychologiques existants ne pouvaient satisfaire.  Leur monde était en crise.  Leurs allégeances politiques étaient en flux.  En un signe des temps, les formes contemporaines de communication sociale « permettaient aux gens d’agir ensemble de façon nouvelle, et dans des situations où une action collective n’était, auparavant, guère possible. » Le Web et les textos répandaient les bonnes et les mauvaises nouvelles  comme des feux follets en pleine canicule.  Cela généra ce que Howard Rheingold nomme pertinemment “les foules intelligentes” (cf. Howard Rheingold, Smart Mobs, 2002, “Introduction”).  En effet, quand Mohamed Bouazizi s’est immolé le 17  décembre 2010,  il régnait déjà une atmosphère de fin de siècle à Tunis. Le régime était effectivement en état de siège.  Ben Ali ne pouvait plus détourner la prise de conscience du peuple, ou du moins sa perception,  qu’à la base, le système politique était dominé par une famille régnante voracement corrompue, «un animal économique insatiable, assoiffé d’enrichissement gratuit et de trafic d’influence effréné» qui dénuerait toujours  ses citoyens de leur droit inaliénable à la liberté et l’égalité des chances et les priverait de toute fierté et dignité (cf. Wikileaks, “Corruption in Tunisia:  The Anatomy of Exploitation,” 29 juin 2006).  Dans leurs jours les plus sombres et leurs moments de besoin, les Tunisiens se tournèrent vers leur leadership et le trouvèrent dans un état dégénéré d’autoritarisme arrêté dont les idiomes de stabilité et de combat de l’intégrisme Islamique regorgeaient de cynisme et ne servaient qu’à perpétrer un status quo encore plus rigide.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que le mantra de stabilité de Ben Ali ne résonnait plus auprès de la multitude de Tunisiens, que ceux qui descendirent dans les rues, demandant son éviction, ne croyaient pas en la nécessité d’un gouvernement fort, ou qu’il n’existait pas de « menace » intégriste Islamique en Tunisie.

En effet, la plupart des opposants,  en appelant  au calme et à une période de transition ordonnée, et en acceptant de se joindre aux précédents aficionados de Ben Ali, avait ces inquiétudes en toile de fond.  Les Tunisiens ne se sont pas révoltés contre Ben Ali, qui prit les rênes, assuma la responsabilité du pouvoir, et prit les décisions à leur place. Ils n’ont pas contesté ses succès, ni la période d‘expansion sociale et économique qu’il présida, pas plus que la répression du mouvement Islamiste qui prétendait à transformer le pays en théocratie à l’iranienne, fusse d’une manière jugée trop sévère pour leurs convictions libérales. Plutôt, les Tunisiens rejetèrent Ben Ali le Tyran, celui qui semblait insensible aux besoins matériels et émotionnels de ses citoyens, ne tenant aucun compte de leurs accomplissements, leurs espoirs et leurs aspirations à une vie meilleure.  Ils rejetèrent le manipulateur cynique qui exploitait leurs peurs à ses propres fins et conclut un pacte Faustien avec un monde obsédé par el-Qaeda lui laissant ainsi qu’à sa famille le champ libre pour piller et dépouiller sans mesure.  Pour les Tunisiens à cet instant de l’histoire, c’était le ne plus ultra, l’appel de la liberté et l’opportunité de forger leur propre destin surpassaient toute autre considération.

En 1984, les rues de Tunis s’embrasèrent dans une « émeute du pain » qui ne prit fin que lorsque Bourguiba, souffrant, annonça lui-même une annulation de l’augmentation des prix qui avait été faite sur le pain et d’autres produits de base. Dans un article, “Tunisia: Bourguiba lets them Eat Bread,” daté du  16 janvier 1984, qui aurait pu être rédigé en janvier 2011, Time magazine décrit les clivages qui secouent la société tunisienne depuis près de trois décennies. Des troubles majeurs eurent lieu en avril 2000 à Tunis, quand une grève de trois jours menée par les  conducteurs professionnels (chauffeurs de taxi, routiers et camionneurs) fut suivie de manifestations d’étudiants, de jeunes chômeurs,  et d’autres tranches mécontentes de la population aux périphéries de certaines grandes cités et dans quelques petites villes à travers le pays.  Malgré un blackout au niveau de l’information qui rendait difficile une évaluation de l’étendue et des détails des protestations, la composition des forces attirées dans les rues poussa  le journal Le Monde  à décrire les évènements comme étant « les premiers tirs d’alarme visant Ben Ali » (cité dans Brian Smith, “Two weeks of Protest in Tunisia,” World Socialist Web Site, 14 April 2000).

Jamais le flic et l’Opportuniste, Ben Ali n’aura su tirer les leçons de cette histoire pour infléchir sa propre politique.

Source : « Mediapart » Le 13-02-2011

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