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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 12:00

Tunisie : Ennahda contre Ennahda (suite...)


Martine Gozlan -


Alors que la partie de bras de fer se poursuit entre le Premier ministre tunisien Hamadi Jebali et son propre parti Ennahda, toujours opposé ce lundi 18 février à la formation d’un gouvernement apolitique, l’interview accordée à Marianne le 14 février par Abdelfattah Mourou, vice-président d’Ennahda, continue à faire des vagues en Tunisie. Il y dénonçait dans les termes les plus clairs l’idéologie de Rached Ghannouchi, son propre président, et prédisait le départ des islamistes du pouvoir... Voici les enjeux du conflit.


Tunisie : Ennahda contre Ennahda (suite...)
Quelques heures après la mise en ligne de l’entretien que m’avait accordé Abdelfattah Mourou dans sa villa de la Marsa, mon interlocuteur aurait affirmé sur différents médias tunisiens que ses propos avaient été « déformés ». C’est là un grand classique des hommes politiques de tous les pays, trop heureux de livrer le fond de leur pensée à un moment précis, puis se rétractant sans scrupule, ni évidemment souci de l’honneur du journaliste, histoire de faire porter à ce confident d’une heure le poids d’une vérité jugée trop lourde pour eux le lendemain.

J’ai donc adressé immédiatement à ces mêmes medias, (notamment le site Kapitalis et la radio Mosaiques FM) un petit texte confirmant les circonstances et la véracité de l’interview. Confirmation que j’ai encore livrée ce matin au micro de la radio tunisienne Mosaïques F.M, à la demande de ma consœur Siryne Guediche.

Evoquer ces précisions et cette interview à nouveau n’aurait aucun intérêt pour nos lecteurs si cela ne s’inscrivait pas dans un contexte politique tunisien absolument inédit. Voire même dans le contexte général de l’évolution des révolutions arabes.

Que se passe-t-il en effet en ce moment à Tunis ? Une bataille au sommet au cœur du parti islamiste. Or, si  nous n’ignorons rien du combat qui oppose  les forces démocratiques et laïques aux forces islamistes, on découvre depuis dix jours l’existence d’un conflit majeur au sein d’Ennahda. D’un côté, le Premier ministre Hamadi Jebali, traumatisé par l’ampleur de l’émotion populaire après le meurtre de l’opposant laïque Chokri Belaid, a décidé de tout reprendre à zéro avec un gouvernement d’experts où les ministères-clé ( Intérieur, Justice, Affaires étrangères) échapperaient aux pontes d’Ennahda. De l’autre, Rached Ghannouchi, le président du parti, campe sur une ligne dure et refuse cette option. C’est l’objet des discussions de la « Choura », l’assemblée d’Ennahda, réunie tout le week-end à Hammamet. Ce lundi 18 février, aucune solution n’a encore été trouvée.    
 
Abdelfattah Mourou m’avait déclaré sans ambages qu’il se situait aux côtés du Premier ministre dans cette affaire, et que l’idée d’un gouvernement d’experts était d’ailleurs la sienne. Il l’a répété après notre entretien sur plusieurs radios. Sa condamnation de Rached Ghannouchi et de l’obscurantisme, éblouissante de clarté et de courage, ne me surprenait pas vraiment, ce soir du 14 février, alors que nous prenions le thé dans son salon de la Marsa. J’avais lu un grand nombre de ses déclarations antérieures, découvert son agression l’été dernier par des salafistes qui traitaient cet homme pieux et savant d’ « d’athée ».

Le décor même dans lequel nous nous trouvions me confirmait cette personnalité étonnante d’un avocat imprégné de savoir islamique et d’amour du beau, de culture orientale et de curiosité européenne. Or le même homme avait fondé le parti Ennahda en 1970, avant Ghannouchi ! Cet objet politique avait sans doute échappé à son créateur comme c’est le cas le plus souvent dans la saga des idéologies humaines. La détermination de celui qu’on appelle à Tunis le «  Cheikh Mourou », en saluant son expérience et sa douceur,  me renforçait dans ma conviction qu’un véritable humaniste souffrait dans la peau du nouveau vice-président d’Ennahda – il n’occupe cette fonction que depuis le dernier congrès du parti en juillet 2012- et cherchait à se débarrasser de cette Peau d’Ane pour retrouver ce qu’il me définissait comme « l’essence de l’islam ».

La question posée- et partiellement résolue à travers les réponses d’Abdelfattah Mourou- était donc bien celle qui nous assaille depuis tant d’années : l’islamisme trahit-il l’islam ? La condamnation de Ghannouchi et du wahhabisme- Mourou a été très clair là-dessus sur Attounissia TV quelques jours avant notre rencontre, en dénonçant le scandale du prédicateur qui veut voiler les petites filles- établissait une ligne de démarcation étanche entre une religion et l’interprétation de ceux qui l’utilisent comme moyen de contrôle et de pouvoir.

Pour avoir travaillé depuis longtemps sur les sociétés arabes et musulmanes, sur l’islamisme, et aussi sans doute parce que j’aime la lumière qui en émane et résiste courageusement à la nuit, je savais en rencontrant le vice-président d’Ennahda que cet homme se situait au milieu du gué, entre la rive que la violence de l’islamisme a dégoûté de l’islam, et la rive qui s’empare de cette violence au nom d’un Dieu détourné. Abdelfattah Mourou, dans le drame politico-existentiel que traverse son pays, est un personnage important. Il pourrait assumer la dimension traditionnelle tunisienne qui ne bloque ni ne salit la « modernité », un mot qu’il n’a cessé de me scander.

Il m’a affirmé qu’il assumait cette dimension sur tous les medias. Sa condamnation de son propre parti « dont le peuple tunisien ne veut plus, qui doit rester dans l’opposition pendant 20 ans, mais avec un statut légal bien entendu », je ne la lui arrachai pas avec la tension des interviews crispées : elle découlait d’une démonstration harmonieuse et lucide de l’inadéquation entre un système de pouvoir  et un message de l’âme, un héritage culturel.

On m’avait mise en garde contre sa versatilité. Même s’il se rétracte partiellement aujourd’hui, je crois, moi, à la sincérité de ses déclarations. Un autre homme, que je n’ai jamais rencontré, partage du reste cette conviction : il s’agit de Samir Dilou, ancien porte-parole du Premier ministre, et ministre des droits de l’homme et de la justice transitionnelle. « Les déclarations de Mourou sont sincères et audacieuses » a commenté Samir Dilou. Dilou soutient la proposition de Hamadi Jebali d’un gouvernement de technocrates.

J’aurais aimé poursuivre la discussion avec Abdelfattah Mourou. Mais l’essentiel n’est-il pas qu’il la poursuive courageusement avec le peuple tunisien ?

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