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23 juin 2012 6 23 /06 /juin /2012 16:02

Place Tahrir, récit d’une épopée

Notre envoyé spécial au Caire décrit l’ambiance qui règne sur la place Tahrir.

 
 

Après quelques minutes de transports en commun, l’arrivée sur la rue Tahrir (qui mène à la place du même nom) permet de s’imprégner de l’euphorie télévisée. Sur l’avenue, nombre de voitures zigzaguent avec les portes ouvertes, certains crient « Morsi ! » pendant que d’autres brandissent son portrait.

Elles affluent toutes vers la place. Sur le chemin, des écrans télé censés diffuser la fin de la rencontre France-Suède font un « flash info » : Moubarak vient de décéder. Deux militaires s’arrêtent en chemin aux abords du café où se trouve le fameux écran : ils sont choqués par la nouvelle.

Le serveur du café, lui, trouve dommage qu’il n’ait pas pu vivre un peu plus longtemps de sorte qu’il paye sa dette envers le peuple égyptien. D’autres critiquent alors la manifestation pro-Morsi place Tahrir : « Ils n’ont pas honte, ils dansent sur un mort », glisse l’un. « Ils ne dansent pas sur un mort, ils dansent pour la démocratie que ce mort a interdite pendant des décennies », lui rétorque un autre.

Un débat s’ouvre alors et porte sur ce qu’a fait Moubarak, si c’était bon pour le pays ou pas vu le chaos dans lequel il est plongé depuis un an, si le peuple égyptien doit ou non lui pardonner pour ce qu’il a fait. « Le peuple égyptien oublie vite » conclut une personne âgée. « Regardez comme les Egyptiens ont de la considération pour Saddam Hussein, Khadaffi et même pour Saleh ; ils ont déjà oublié tous les méfaits que ces dictateurs ont causés à leur peuple. Bientôt ils tiendront le même discours sur Moubarak ».

Il faut donc vite se diriger vers la place pour y voir ce qui s’y passe. Le trajet prévu consiste alors à prendre un métro de Dokki à l’arrêt Sadate, arrêt qui débouche directement sur le théâtre de tous les directs sur les chaînes égyptiennes. En descendant vers les quais, c’est l’anarchie : des gens scandent « Morsi, Morsi, Morsi ! » cependant que les guichets censés distribuer les tickets de métro sont temporairement fermés.

En cause : « un demeuré qui a tiré une sonnette d’alarme dans le métro » nous indique un agent travaillant sur les lieux, « Personne ne peut prendre le métro à cette heure-ci », hurle-t-il. Les gens se retournent, forment une ronde autour de lui et exigent la remise en marche du métro : certains désirent gagner leur domicile cependant que d’autres, drapeaux égyptiens en mains, entendent rejoindre la place.

La foule accourt vers le quai pour s’offrir un décimètre carré dans un métro bondé. Sur le trajet, une scène très étrange se déroule sous mes yeux. Au premier arrêt, deux militaires montent. C’est alors le silence, tout le monde les observe étrangement. Un stop plus tard, à l’arrêt Opera, une vague de manifestants sortie de nulle part et brandissant les portraits de Mohamed Morsi envahit un wagon, celui-là même où les militaires et moi nous trouvons.

De manière presque automatique et synchronisée, les deux soldats leur tournent le dos, sortent leur téléphone et font semblant de s’occuper. L’un d’eux sourit légèrement. A vrai dire il y a de quoi : en l’espace d’une semaine, le Conseil Suprême des Forces Armées s’est approprié les pouvoirs législatif et judiciaire : pour ce faire, il a fait jouer à sa guise la Haute Cour Constitutionnelle égyptienne.

D’une part, en jugeant inconstitutionnelle l’élection de l’Assemblée nationale (la première authentiquement libre et régulière) ; d’autre part, en faisant invalider une loi interdisant aux anciens du régime Moubarak de se présenter à la présidentielle ; décision clairement destinée à maintenir la candidature d’Ahmed Chafiq, désigné ici comme « le candidat de l’armée » et dernier Premier ministre sous Moubarak. Et ce, à la veille du second tour de l’élection présidentielle. Puis, les règles étant constamment réécrites, lors de la nuit même du second tour, le SCAF a adopté un addendum constitutionnellui octroyant le pouvoir législatif en attendant l’élection prochaine d’un nouveau Parlement. 

Le « coup d’Etat constitutionnel », comme certains l’appellent ici, est donc en marche. Entre les militaires qui sourient légèrement et les manifestants euphoriques, on oscille entre la naïveté enthousiaste et une réalité décevante.

Un arrêt plus tard, l’évènement fait salle comble. Des cris, des chants, des drapeaux abondent sur la place. Tout le monde affiche le sourire. Au centre, sur du sable et entre quelques détritus, des tapis de prière et morceaux de carton sont disposés pour permettre à certains de s’asseoir pour discuter du futur. D’autres, s’allongent simplement et regardent les étoiles. Trois hommes prient sereinement alors que la foule les entoure et que les tambours battent.

Tout autour, c’est l’euphorie. Des hommes, des femmes, des petits, des grands, des jeunes, des moins jeunes : il y a toute sorte de gens sur cette place. Et oui, les barbus sont minoritaires, tout comme les femmes qui portent le niqab. Le Figaro nous «a tromper ». Des gens se succèdent sur la petite estrade aménagée au centre de la place, prennent le micro et alternent chants égyptiens et slogans pro-Morsi.

A gauche de l’estrade, un fast-food KFC est fermé : un tag « Off » orne le rideau de fermeture. Place à la nourriture égyptienne : les marchands ambulants investissent la place à coups de felafel, de popcorns, de boissons fraîches et même de couscous. Tous ces visages divers et variés que l’on a l’habitude de croiser dans la rue ou les transports en commun sont là, tous sourient, nombre d’enfants et d’adultes ont le nombre 25 peint sur le front, en souvenir du premier jour des révoltes l’année passée.

En jetant un œil un peu plus haut, on aperçoit les centaines de drapeaux égyptiens : la phrase « Nous aimons l’Egypte » y est à l’honneur, en arabe et même en anglais. Surtout, des tas d’autres drapeaux arabes sont là, au premier rang desquels le drapeau palestinien. Comme l’écho d’une lutte commune pour la liberté, ou peut-être un signe disant « on ne vous oublie pas ». Les journalistes étrangers ont peur de venir sur place pour produire des directs. Un seul en a le courage, il s’agit d’un journaliste brésilien : son caméraman arbore un énorme drapeau brésilien sur le dos, gage de sécurité il semble.

Juste derrière ce journaliste, un énorme portrait qu’aucune caméra ne saisira : il s’agit de Moubarak, transformé en diable, colombe blanche dans sa gueule, avec les drapeaux israélien et américain en arrière-fond. Des images comme celles-ci, il ne faudra pas attendre d’Al Jazeera English qu’elle les diffuse.

C’est un peu comme pendant la révolution égyptienne : la version anglaise de la chaîne qatarie multipliait les interviews de jeunes égyptiens parlant un anglais parfait (probablement scolarisés à l’Université Américaine du Caire ou assez fortunés pour avoir suivi des études à l’étranger) et qui appelaient les Occidentaux, même les Américains (!), à leur venir en aide cependant que la version arabe faisait intervenir des gens de tous horizons imputant la dictature au soutien aveugle des puissances occidentales.

Bref, tout comme l’armée aujourd’hui, les médias aiment jouer avec les consciences. Pour se venger ou s’amuser, deux trois gamins munis de lasers s’amusent à aveugler les caméras postées sur les buildings qui entourent la place. Un journaliste, gêné par cette lumière rouge qui l’empêche de revendre son pseudo-direct à l’étranger, fait signe et leur demande d’arrêter. Assis sur un scooter, ils rient et lui envoient le faisceau en plein dans les yeux.

Les chants se multiplient, vibrent en fonction des rythmes imposés par les tambours, quand soudain un coup de feu résonne. Personne ne comprend, les gens paniquent et se baissent aussitôt. Trois secondes plus tard, un autre coup de feu étrangement suivi d’éclats de rire : tous les yeux sont rivés vers le ciel. Des gamins envoient des feux d’artifice pour fêter l’évènement.

C’est la stupéfaction et chaque éclat dans les cieux provoque des applaudissements. La musique reprend alors normalement, et les gens chantent en cœur les vertus de « Oum al dounya », la mère du monde. Au beau milieu de cette immense foule, des cercles de trois à vingt personnes structurent l’architecture humaine des lieux : tous débattent, sur Morsi, sur l’armée, sur la démocratie, sur la supercherie ou le caractère régulier des élections. Ils hurlent, crient, gesticulent et renoncent épisodiquement à leurs joutes oratoires pour accompagner les chants. L’air de dire « Sur le fond on est d’accord, même si au niveau des détails on diverge ».

Il est déjà deux heures du matin, lentement la place commence à se vider. L’estrade qui servait les discours et chants emphatiques se convertit en centre d’annonces pour enfants perdus sur la place. Au sol, des centaines d’emballages en tout genre. Balancés par le vent d’éternité soufflé par le Nil, des drapeaux égyptiens, palestiniens et même syriens.

L’insupportable chaleur de l’après-midi a cédé la place à une fraîcheur incroyable. Des bateaux aux mille et une lumières se relaient sur le Nil pour des croisières musicales. Sur les bateaux, les gens dansent. Sur les quais, d’autres attendent sereinement qu’un poisson morde à l’hameçon. Dans un tel contexte, toutes les questions portant sur la part de rêve et la part de réalité qui entourent les espérances des Egyptiens s’évaporent subitement. Elles ont été balayées par le vent de liberté qui souffle sur le Nil…

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