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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 10:37

Moncef Marzouki sur RFI: «Les intérêts et l'honneur de la Tunisie»

Moncef Marzouki photographié lors d'une visite en Egypte, au palais présidentiel du Caire, le 13 juillet 2012.
Moncef Marzouki photographié lors d'une visite en Egypte, au palais présidentiel du Caire, le 13 juillet 2012.
REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Par Boniface Vignon

Moncef Marzouki entame ce mardi 17 juillet une visite officielle en France, où il doit s’entretenir avec le président François Hollande dès son arrivée. RFI a rencontré le président tunisien au sommet de l’Union africaine, à Addis-Abeba en Ethiopie. Ce dernier s'est achevé lundi 16 juillet. Pour RFI, le chef de l’État revient notamment sur la crise qui l'avait opposé à son chef du gouvernement, lorsque ce dernier avait décidé d’extrader vers Tripoli l'ancien Premier ministre libyen Al-Baghdadi al-Mahmoudi. La présidence tunisienne y était alors opposé. Moncef Marzouki a par ailleurs exprimé sa détermination à traquer les avoirs de son prédécesseur Zine el-Abidine Ben Ali. Il répondait aux questions de Boniface Vignon.

 

Ecouter l'interview du chef de l'Etat tunisien en audio

RFI : Il y a moins de trois semaines, votre Premier ministre extradait l'ex-chef du gouvernement libyen, Al-Baghdadi al-Mahmoudi, vers Tripoli. Vous y étiez pourtant opposé, mais cela s’est fait dans votre dos. Alors, qui dirige aujourd’hui la Tunisie ? Est-ce vous, votre Premier ministre, ou bien les islamistes ?

Moncef Marzouki : C’est l’Assemblée constituante. Il faut bien comprendre que nous sommes ni dans un régime parlementaire ni dans un régime présidentiel. L’Assemblée constituante a délégué trois types de pouvoirs : le pouvoir législatif au président de l’Assemblée constituante, le Dr Ben Jaafar, chargé de faire écrire la Constitution ; l'Assemblée m’a chargé moi, en tant que président de la République, des affaires étrangères et des questions de défense ; et elle a chargé le Premier ministre des questions de sécurité intérieure ainsi que des questions sociales et économiques.

C’est un cadre un peu difficile, parce que nous appartenons à trois formations politiques différentes, et parce que, parfois, il y a des chevauchements. Dans le cadre de Al-Baghdadi al-Mahmoudi, nous avons très bien vu qu’il y avait un problème puisque normalement les affaires étrangères me reviennent essentiellement. En réalité, comme c’est un système d’assemblée, nous sommes obligés de nous asseoir et de nous concerter, et il y a un consensus qui est élaboré. C’est ce consensus là qui n’a pas été respecté, parce que j’étais opposé à l’extradition. Le Premier ministre a donc pris sa décision tout seul, ce qui a déclenché une crise politique qui aurait pu très mal se terminer. Mais la sagesse l’a emporté et nous avons décidé de passer l’éponge sur cette affaire, de redéfinir le rôle des uns et des autres et de bien faire attention à ce qu’une crise comme cela ne se reproduise plus.

RFI : Est-ce un malentendu ?

M.M. : Non, ce n’est pas une question de malentendu. C’est une question d’appréciations diverses de l'intérêt de la Tunisie. Le Premier ministre pensait qu'il fallait absolument donner cet homme aux autorités libyennes parce que notre intérêt national en dépendait. Pour moi, la Tunisie n’a pas simplement que des intérêts, elle a aussi un honneur. Ces questions-là sont primordiales.

RFI : D’aucuns assurent, M. le Président, qu’il y avait un accord secret : le retour des travailleurs immigrés tunisiens, contre cette extradition.

M.M. : Il n’y a eu absolument aucun accord. Ce sont des fariboles. L’argument le plus fort qui a été avancé, c’est de dire « nous réclamons l’extradition de Ben Ali, il est normal que les Libyens réclament leur extradition à eux ». Or, on ne peut pas être logique en refusant aux uns ce que nous demandons pour nous-même. Ma réponse est très claire : je ne refuse pas l’extradition de ce monsieur. J’exige simplement qu’il y ait des garanties très solides sur le fait qu’il ne sera pas maltraité. Je voulais surtout qu’il soit donné à un gouvernement issu des élections, ce qui n’était pas le cas à l’époque. Or, nous, nous pouvons demander que les Saoudiens nous rendent Ben Ali pour la simple raison que nous sommes vraiment un Etat de droit, qu’il n’y a aucun risque que cet homme soit torturé, et qu’il n’y a aucun risque qu’il ait un procès bidon. C’est ça, la différence.

RFI : Avez-vous aujourd’hui des informations sur ses conditions de détention ? Vous a-t-on rassuré sur le fait qu’il aura droit à un procès équitable ?

M.M. : J’ai appelé Moustapha Abdeljalil lui-même, le président libyen par intérim : il m’a assuré qu’il veillerait personnellement à ce que rien ne lui arrive, ce qui est le cas actuellement.

RFI : Depuis votre arrivée aux affaires, vous insistez pour qu’on vous restitue les avoirs de l’ancien président Ben Ali. A combien estimez-vous ces avoirs ? Pourquoi la Suisse ne vous les a pas rendus  ?

M.M. : La Suisse a été le premier pays à dire que nous avons de l’argent, sauf qu’ils nous ont donné un chiffre de 60 millions de dollars [en fait, de francs, soit 48 millions d'euros, ndlr] que nous estimons très faible. De mon côté, je ne peux pas avancer de chiffre. Ces gens-là sont des grands spécialistes dans le fait, non seulement de voler, mais aussi de faire perdre la trace de leurs vols. C’est des sous-traitants qui donnent de l’argent à des sous-traitants, etc. Je pense que cela se chiffre, non pas en millions, mais en milliards de dollars. La prédation en Tunisie a été systématique entre Ben Ali, sa femme, son gendre Sakher el-Materi, une bande de mafieux qui a littéralement saigné à blanc la Tunisie.

Comment retrouver la trace de cet argent ? Nous demandons évidemment l’aide de spécialistes d’un certain nombre de pays amis. Mais nous ne nous faisons pas beaucoup d’illusions. Cela va prendre du temps, nous n'allons en récupérer peut-être qu'une petite partie. Mais nous allons rester sur cette affaire. Il ne faut pas que les voleurs s’en aillent avec leurs vols et pensent qu'ils peuvent en profiter tranquillement. Ce ne sera jamais le cas. Nous serons toujours derrière eux, nous remuerons ciel et terre. Jamais ils ne pourront profiter tranquillement de cet argent volé à un peuple pauvre.

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