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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 11:47

 

« Moi Abou Talha, salafiste tunisien de 23 ans de retour du front syrien »

Des combattants de l'ASL se préparent à monter au front à Idlib, le 27 mars. REUTERS/Redwan Al-Homsi/Shaam News Network

Rencontré dès le mois d'octobre 2011 à Tunis, puis à plusieurs reprises, B. est un jeune salafiste tunisien convaincu, issu d'une famille elle-même très religieuse. Pendant des mois, il a participé à des manifestations, suivi les consignes des "penseurs" de cette mouvance – à une exception près, la cigarette, "haram" (interdite), mais dont il a du mal à se passer complétement. Puis B. , âgé de 23 ans, est parti. Pour la Syrie.

Le Monde l'a retrouvé, samedi 30 mars, dans la manifestation de clôture à Tunis du Forum social mondial (FSM) consacrée à la Palestine. Il est venu pour "guetter" les nationalistes tunisiens, partisans du régime syrien. B. a refusé d'être pris en photo et cité sous son identité complète. Mais il a accepté de nous raconter les quatre mois qu'il a passés sur le front syrien, à la condition d'utiliser son nom de guerre, Abou Talha, adopté sur place comme tant d'autres jeunes tunisiens partis accomplir le djihad contre le régime de Bachar Al-Assad. Le phénomène à pris une telle ampleur en Tunisie que, sous la pression des familles inquiètes du départ impromptu de leurs enfants, le parquet de Tunis a ouvert, fin mars, une enquête sur les réseaux d'acheminement de ces combattants en Syrie. Quelques-uns de ces jeunes djihadistes tunisiens ont commencé à revenir au pays. L'un d'eux est désormais recherché par la police après s'être longuement exprimé sur une chaîne de télévision. La prudence est donc de mise.

Pour B., la Syrie est une terre "sacrée", citée "28 fois dans les hadiths du prophète"."Il n'y a pas de différence entre les syriens et les tunisiens" justifie le jeune homme, parti avec un ami d'enfance il y a quatre mois par avion avec, en poche, un billet aller-retour open de 6 mois pour Istanbul. À l'aéroport de Tunis-Carthage, explique-t-il, les contrôles se sont accrus pour détecter les jeunes djihadistes. "La police arrête les hommes entre 20 et 35 ans, et nous donne le choix : ou bien on appelle nos familles, ou bien on rebrousse chemin. Moi, ma famille était au courant de mon projet, elle était à La Mecque, je suis passé sans problème."

Recruté par le chef d'une katiba

Arrivé sans encombre à Istanbul, où les Tunisiens n'ont pas besoin de visa, B. se rend aussitôt dans les camps de réfugiés d'Antaquié. "J'ai attendu trois jours, puis j'ai rencontré le chef d'une brigade combattante qui m'a fait rentrer en Syrie." Ainsi "recruté", il rejoint une Katiba (unité) islamiste, dont il refuse de donner le nom, dans le nord de la Syrie, tout près d'Alep. Tout juste, précise-t-il, qu'il ne s'agit pas du Front Al-Nosra, la plus grande brigade djihadistes, mais d'une "autre".

Image fournie par l'agence Ugarit, montrant un rebelle dans une base militaire conquise par l'ASL à Deraa, dans le sud du pays, le 3 avril. AP Photo/Ugarit News via AP video

"Nous étions une centaine, dont deux Tunisiens, tous les autres étaient Syriens, raconte B. qui devient, sur place, Abou Tahla. Il y avait parmi nous des anciens militaires du régime dont le chef. La vie quotidienne s'organisait ainsi : lever à 5 heures pour la prière, puis on apprenait chaque jour des versets du Coran par cœur. Ensuite, on passait à l'entraînement physique, puis à nouveau à des leçons religieuses." Seule entorse à ce régime : la cigarette fumée en cachette de temps en temps. "Le vrai travail, ajoute le jeune homme barbu,commençait la nuit." Le "travail", ce sont les combats.

"Quand j'étais à Alep, poursuit Abou Tahla, 80% de la ville étaient libérés, le régime de Bachar était sur la défensive, ils ne contrôlaient plus que les bases militaires. Mais le plus dur a été la prise de l'aéroport. Pour prendre un aéroport ou même s'en approcher, il faut donner 200 martyrs..."

"Les snipers de Bachar tiraient du 12,7, beaucoup étaient de nationalité iranienne ou russe, on en a même attrapé quelques-uns, poursuit-il. Un autre bataillon a réussi a attraper 28 tireurs iraniens, c'est le Qatar qui a joué les intermédiaires pour les échanger contre des Syriens emprisonnés. Nous, on a voulu aussi prendre trois employés de l'ambassade tunisienne pro-Bachar, mais on est arrivés trop tard."

"La vraie bataille commencera après la chute de Bachar"

B. décrit une situation "catastrophique" sur place. "Les avions de Bachar bombardent sans arrêt. Le dernier slogan du régime, c'est "Bachar, ou on brûle tout". La politique du régime, quand on libère une région, consiste à envoyer des Scud pour que la population se retourne contre nous. Maintenant, le peuple Syrien a deux ennemis : Bachar, et le CNS [Conseil national syrien] imposé par la France, le Qatar, la Turquie et les États-Unis, car ce sont eux qui reçoivent l'aide internationale. La coalition n'a pas d'existence réelle sur le terrain, elle ne donne rien aux brigades islamistes. C'est de la politique sale."

Les combats sont âpres. "La plus grande bataille" à laquelle B. dit avoir participé a visé une école militaire près d'Alep. "Au bout de trois jours, on a réussi a rentrer, quand les soldats nous ont entendu crier "Allah Akhbar !", ils ont lâché leurs fusils et se sont enfuis, fanfaronne-t-il. On a tiré au moins cinq millions de cartouches !"

Il minimise les pertes humaines dans les rangs des combattants islamistes. Mais son ami est tué. "Il est mort le 14 février, le jour de la Saint-Valentin, il a rejoint 70 vierges ! s'esclaffe B. J'ai appelé sa famille, ils étaient contents, leur fils est mort en martyr."

Un sniper de l'armée régulière fidèle à Bachar Al-Assad, dans un quartier d'Alep, le 3 avril. REUTERS/George Ourfalian

Abou Tahla décide de partir et de revenir en Tunisie. "Je veux me marier", confie-t-il. Il repasse les frontières plus discrètement en se rasant cette fois la barbe. Mais il est plus que jamais fasciné par le Front Al-Nosra, qu'il a côtoyé. "C'est la plus grande force militaire et en même temps ce n'est pas que cela, c'est comme un gouvernement. Ils règlent tous les problèmes, même entre deux bataillons. Ils ont constitué des tribunaux et une Commission transitionnelle avec six sous-groupes : intérieur, justice, santé, services (eau, électricité, alimentation), éducation et défense. Ils sont très structurés et les gens les aiment parce qu'ils ne sont pas corrompus."

B., alias Abou Tahla, veut ajouter quelque chose : "La vraie bataille, assure-t-il,commencera après la chute de Bachar entre les islamistes et l'OTAN, sous prétexte de la protection des minorités."

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