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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 20:24
Les "officines" de la démocratie

Par Philippe Bilger

Le site Mediapart a publié une note de 2006, émanant des services secrets libyens, actant un accord de principe pour le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 à hauteur de 50 millions d’euros. Ce document impliquerait Moussa Koussa, qui serait le signataire, ex-chef des renseignements intérieurs, Bachir Saleh ex-directeur de cabinet de Kadhafi chargé de superviser les paiements, Ziad Takieddine et Brice Hortefeux.

Les Inrocks, après consultation de certains documents diplomatiques confidentiels, indiquent que la libération des infirmières bulgares aurait été monnayée contre de l’atome, à la demande expresse de Kadhafi, avec des détails permettant d’écarter tout caractère farfelu de cette information. J’admets que l’irruption de ces scandales à une semaine du second tour puisse susciter le soupçon. Mediapart se justifie par la communication tardive de ces données. Même si on récuse cette explication, on ne peut sous ce seul prétexte écarter ces informations pour éviter l’embarras d’avoir à les contredire. Il n’était pas besoin d’une extrême lucidité, même en tant que citoyen acharné à suivre le fil de l’actualité internationale, pour percevoir le caractère trouble des relations de la France avec la Libye sous ce quinquennat. L’arrogance insupportable et pourtant supportée avec laquelle Kadhafi avait pris ses quartiers à Paris manifestait à l’évidence que ce n’était pas la seule libération des infirmières qui justifiait cet accueil forcé, toute honte bue. Puis-je à ce sujet rappeler l’un de mes billets du 13 mars 2012 sous le titre, "Nicolas Sarkozy empêtré dans une Libye compliquée", qui tentait de définir le sentiment qui m’habitait devant une histoire franco-libyenne dont les ressorts profonds nous étaient dissimulés.

Cette bombe de Mediapart n’a pas éclaté dans un ciel franco-libyen apaisé et serein. Il aurait suffi pour s’en convaincre de ne pas s’attacher seulement à leur dernière publication mais de la relier aux nombreux articles documentés, jamais contestés judiciairement, établissant un commerce à la fois intense et clandestin entre la France, les collaborateurs proches de Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur, Ziad Takieddine et de hauts responsables libyens. Il y a une continuité, inspirée par le même esprit, la même prudence et les mêmes privilèges, entre la place Beauvau, l’Élysée à conquérir et le quinquennat qui a suivi. Si on consent à prendre connaissance de l’ensemble du processus, des tractations multiples, des contrats signés et de tout l’officieux de liens dont la révélation offenserait la réputation de l’État, on n’est plus ébahi par ce qu’on apprend mais au minimum on le juge possible, plausible, voire probable, une fois écartées les inévitables dénégations et la difficulté de lever absolument les chapes du secret. Au regard de cette très longue histoire, il est clair que les 50 millions d’euros, dont on ne sait s’ils ont été versés, auraient largement dépassé le financement de la campagne plafonné à 22 millions d’euros pour venir en récompense d’autres services ou en anticipation d’autres complaisances.

Le fait que Moussa Koussa et Bachir Saleh - recherché par Interpol, celui-ci accueilli en France s’est vu délivrer une carte de séjour provisoire au nom du regroupement familial (Mediapart) ! - aient nié le rôle qui leur était prêté par la note publiée ne me semble pas une contradiction décisive compte tenu de leur personnalité, de leur existence ancienne en plein coeur du pouvoir libyen et des pressions d’aujourd’hui. Que Ziad Takieddine, pour sa part, confirme l’authenticité du document ne fait qu’ajouter au piètre crédit qu’on se doit d’accorder aux dires des deux précédents. Le pouvoir n’a rien à craindre : ce n’est pas de leur bouche qu’aujourd’hui sortira la vérité. On a chargé NKM de soutenir qu’il s’agissait "d’une diversion" par rapport au retour de DSK avec le maladroit Julien Dray alors que François Hollande n’a, et depuis longtemps, plus rien à voir avec le premier et a sermonné le second ! Et la réaction concertée et condescendante aussi bien du président de la République que du Premier ministre et de Claude Guéant apparaît choquante. Pour Claude Guéant, la note est un faux. Pour François Fillon, également, et elle aurait été concoctée par Mediapart, une "officine" peu ou prou stipendiée. Apparemment, les preuves de cette falsification sont malaisées à produire puisqu’on ne les a pas encore opposées aux éléments forts venant corroborer l’athenticité du texte.

Je regrette que le Premier ministre que j’ai toujours apprécié même si depuis son renouvellement il s’est senti obligé de tout avaliser - sauf heureusement il y a peu l’attaque présidentielle contre les corps intermédiaires -, soit tombé dans cette polémique médiocre et cette insulte médiatique. Qu’il veuille bien songer à ce que la démocratie aurait perdu si cette "officine" s’était tue sur les dossiers Woerth-Bettencourt ou Tapie-Lagarde notamment. Sans cette "officine", le citoyen aurait-il pu voter en connaissance de cause au regard de cette "République irréprochable" promise avec enthousiasme en 2007 ? Le président de la République, après avoir balayé une première fois avec une dérision outragée le reproche de financement libyen, a adopté une position moins désinvolte. Puis il a décidé de porter plainte contre Mediapart et avec une rapidité exceptionnelle le parquet de Paris a ouvert une enquête pour faux, usage et et recel de faux, diffusion de fausses nouvelles. Contre un site d’information qui mettait en cause le candidat Nicolas Sarkozy en 2007, on a choisi une procédure de droit commun qui offre l’avantage de la longueur et de la banalisation au lieu de ce qu’aurait appelé la nature même du contentieux : une diffamation régie par le droit de la presse avec un double fait justificatif plaidable, la vérité ou la bonne foi. On fera quoi avec Les Inrocks, demain ? Un nouveau dévoiement procédural ? Le pire réside dans la triste certitude que pour les transgressions publiques et les valeurs offensées, personne, de droite ou de gauche, en son for intérieur, ne juge inconcevables le fond des allégations et la validité des attaques.

Il paraît que 40 % des électeurs de François Bayrou voteraient le 6 mai en faveur de Nicolas Sarkozy. Cette personnalité centriste qui n’a cessé de mettre en avant la morale collective, la vertu nécessaire des élites, l’exemplarité de l’État et des pratiques du Pouvoir serait ainsi bien mal récompensée. Le président de la République est plus clairvoyant qui ne le choisira évidemment pas comme Premier ministre. Mais on attend avec impatience le débat de ce 2 mai pour que les choses soient dites.

philippebilger.com

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